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LA FRANCE EST BONNE

Sommaire. — La bonté de France. — Les Saints de France. — Les Philantrophes de France. — De Saint-Martin à Montesquieu. — Autour de 1789. — La « manière » de France. — Promptitude, amabilité, ingénuosité. — Les « œuvres » de bonté, hospices, mutualités. — Assistance et prévoyance. — Les imprudences de la bonté de France.

La vie et la beauté de la France ont toujours éclaté aux yeux du monde: elles lui ont valu de constants et glorieux succès. Mais la beauté et la vie, si elles sont irrésistibles, séduisent seulement et peuvent soumettre les hommes. La Grèce a connu de ces triomphes. Sa beauté, même morte, a gardé sa grâce, victorieuse des siècles, et encore aujourd'hui, elle nous émeut d'admiration. La vitalité de Rome s'est affirmée dans les constitutions et dans le droit des peuples, dans notre administration française et dans nos Codes; elle s'est même accrue au cours des âges, depuis le Christianisme, en prenant un caractère religieux et « les clefs » des Papes ont régi les consciences, quand les faisceaux des consuls ont cessé de courber les fronts.

Mais si la beauté et la force séduisent et soumettent,

seule la bonté conquiert vraiment, largement et pour toujours ; la bonté qui ne s'impose pas et qui semble même prendre à tache de se faire oublier, a ce prestige incomparable de pénétrer les âmes et de se rendre chère à tous ceux qu'elle a gagnés.

Or la France, si vivante et si belle, est essentiellement bonne.

La France est bonne.

Quelle misère physique ou morale ne tend-elle pas et n' arrive- t-elle pas à secourir, à alléger chez elle et autour d'elle?

Sa bonté, en effet, ne se replie par sur soi-même ou sur ses seuls enfants ; elle rayonne sur le monde entier et s'épanouit comme un soleil conscient de ses bienfaits et les multipliant à l'envi, désireuse de se surpasser elle-même puisqu'elle ne saurait craindre d'être surpassée par quelqu'autre.

La France a toujours eu l'initiative des générosités. Elle a pu, au cours des âges, voir se modifier les formes de son idéal; elle n'a pas eu une source unique d'amour au cœur ; la principale, la plus ancienne, la meilleure et la plus durable, c'est évidemment la source religieuse, la source de charité. Cette source là s'est ouverte en son cœur sous le doigt même de Dieu. Elle a jailli au baptême de Reims, à une époque où tout était encore barbarie et dureté.

La France commençait déjà" à devenir bonne en devenant chrétienne et à mesure que sut s'épanonir sa foi, son cœur s'est élargi et creusé en bonté.

Pourtant, au cours des âges, la foi de la France, intacte en elle-même, n'a point gardé chez tous ses fils sa vigueur primitive. La Renaissance a quelque peu paganisé la Patrie, la Réforme l'a mutilée; la Révolution a failli l'endurcir. Les philosophies successives et contradictoi-

res se sont disputé son âme. Mais si la Patrie n'a plus été bonne, seulement parce qu'elle était chrétienue, on peut dire cependant qu'elle l'est demeurée en dépit de tout. Rien n'a pu tarir son cœur. On pourrait dire que la source primitive coulant toujours avec une abondance croissante par où elle passait, d'autres sources moindres, certes, de vigueur et de qualité, se sont ouvertes et multipliées, projetant elles aussi la bonté.

Religion, philosophie, charité, solidarité, altruisme : les mots les plus nouveaux comme les plus anciens, les systèmes les plus inférieurs comme les doctrines les plus transcendantes, ont révélé et ont provoqué de nouveaux élans de bonté dans l'âme de la France : les sources les plus diverses d'origine semblent aboutir au même but qui est la bonté.

Les Saints de France furent des saints particulièrement bons. La série commence avec Saint Martin, un soldat qui en dépit de la discipline coupa en deux son « sagum » ou manteau d'ordonnance aux portes d'Amiens pour le partager avec un mendiant. Elle continue avec Saint Louis abaissant la majesté royale jusqu'aux pieds des lépreux ; avec Saint François de Sales, répondant aux froideurs calvinistes par l'essor d'une religion d'amour et de confiance; avec Saint Vincent de Paul fondant des hôpitaux et recueillant les petits enfants ; elle ne s'achève point, car la lignée des Saints de France est toujours en pleine fécondité et ces saints qui peuvent être par ailleurs de vaillants soldats, des rois pratiques, des écrivains élégants, semblent être avant tout des saints de cœur et de bonté.

Si desséchants que paraissent être d'ordinaire les systèmes de philosophie, si peu religieux que soient malheureusement, dans leur ensemble, les philosophes français, ils tiennent malgré tout au cœur de France par

atavisme inavoué et sous la rigide impassibilité des principes le cœur de France apparaît quand même.

Montesquieu n'est certes pas un sentimental, il n'écrit point des dithyrambes sur la charité, il avoue même qu'il se console de tout avec une heure de lecture et qu'il a l'esprit tranquille quand il a pu s'appuyer sur un texte latin, et cependant tout positif qu'il soit et tout bel esprtt qu'il veuille paraître, la souffrance humaine ne le laisse pas indifférent; il organise l'assistance dans son pays de Gascogne. Il fait semer du grain pour prévenir les disettes. Certes il ne met point à ses charités le geste onctueux de Fénélon: il reste un peu distant et même bourru : mais il est profondément bienfaisant, il est bon.

Les erreurs philsophiques de Rousseau procèdent surtout d'une sensibilité qui ne sait point se régler ellemême. Rousseau est très bon et c'est pourquoi il devient irritable et même injuste : il lui semble qu'il est facile d'être bon et il croit bientôt que ceux qui ne sont pas bons, comme il se sent disposé lui-même à être bon, ont été pervertis par quelque chose d'extérieur à eux et qu'ils font maintement exprès d'être mauvais.

Pour lui, il s'attendrit sur tout : ce n'est pas qu'il ait le plus noble caractère : il a parlé de la bonté mieux qu'il ne l'a pratiquée, mais cet illogisme qu'on peut lui reprocher et qui fut chez lui peut-être surtout le résultat d'un déséquilibre des facultés, n'empêche pas qu'il n'ait considéré la bonté comme l'idéal de la personne humaine et par là il se rapproche de Bossuet. Le grand théologien du grand siècle autoritaire, le dernier des Pères de l'Eglise, comme on l'a dénommé de son vivant a écrit en effet : « Quand Dieu créa le cœur de l'homme, il y mit premièrement la bonté », et autre part: «malheur à la science qui ne se tourne pas à aimer ! »

Voltaire n'était pas bon : ce fut le plus parfait égoïste d'un siècle qui l'était beaucoup : mais Voltaire était très intelligent, il connaissait son pays quoiqu'il en ait souvent médit et pour conquérir l'admiration et la confiance de la France, il a joué la comédie de la bonté. Il s'est posé en apôtre de la tolérance, en vengeur de l'injustice ; il s'est constitué le défenseur des proscrits, il a recueilli à Ferney les protestants Sirven et Galas condamnés par le Parlement de Toulouse et aussi des Jésuites comme le Père Adam, proscrits par le gouvernement de Louis XV.

Certes il y avait une malice dans ce dernier trait d'hospitalité et Voltaire ne fit des actes de bonté que par intérêt le plus souvent, et pour se donner devant la société de son temps et devant la postérité une attitude sympathique : mais on peut être certain que Voltaire, si roué et si peu bon de nature, ne se serait pas donné tant de mal pour jouer un tel personnage s'il n'avait senti que le meilleur moyen de réussir en France, était de paraître bon. Voltaire n'avait sans doute pas beaucoup de cœur, mais il avait bien compris que la France en a.

La Révolution n'a pas créé la devise de fraternité, elle l'a trouvée inscrite dans les vœux et les cœurs des Français, à quelqu'ordre qu'ils appartinssent alors. Elle a gagné la France en proclamant elle-même ce principe qu'elle avait ramassé un peu partout en France.

Jamais en effet, pourrait-on dire, on ne fut meilleur ou du moins mieux disposé à l'être, plus sensible à la misère, qu'à la plus sanglante des révolutions politiques.

Talleyrand écrivait plus tard: « Ceux qui n'ont pas vécu pendant les années qui ont précédé 4789, ne connaîtront jamais la douceur de vivre. » Certes, Talley-

rand était un jouisseur et il entendait dans ses regrets les charmes' de la vie épicurienne qu'il meuait en ces années-là avec un petit groupe de privilégiés indignes.

Mais tout de même on peut bien dire que la France, sous Louis XVI, s'attendrissait et se fondait en bonté.

Un roi bon, honnête, aimant son peuple sincèrement et comme un père: une reine, frivole certes, mais profondément mère et présidant la première société de secours aux femmes en couches; des évêques, peut-être un peu trop fastueux d'apparence, mais nourrissant leurs diocèses en cas de disette, comme Monseigneur du Lau, archevêque d'Arles; de grands seigneurs fondant des écoles d'arts et métiers comme La Rochefoucault à Châlons, le bon duc de Penthièvre donnant aux pauvres plus de cœur encore que d'aumônes ; l'ensemble du haut clergé et de la noblesse abandonnant dans uu geste un peu inconsidéré, mais d'une bonne inspiration et si français, les privilèges féodaux dans la célèbre nuit du 4 août; la Bastille tombant sous les coups du peuple, mais éveillant en écho des 7e Deum dans toutes les cathédrales du royaume; un élan irrésistible et mystique de toutes les classes les unes envers les autres, un hymne de fraternité montant de partout et si sincère qu'il provoqua toutes les imprudences.

Et en effet, tout se gâta très vite et cette révolution écloseeu idylle se précipita en sombre et terrible drame. Oui, on pilla, on massacra, on tua; mais on ne saurait nier que tout ce désastre vint d'un élan mal dirigé de bonté et d'un sursaut qui manqua son but vers un i;îéal de vie meilleure et de fraternité.

Et aujourd'hui encore, ceux qui ont perdu la foi chrétienue et qui construisent si péniblement et avec assez peu de succès pratique, des systèmes philosophiques, ceux-là demeurent malgré eux, si imprégnés des

vrais principes que le Christianisme a donnés pour jamais à la France qu'ils veulent tous fonder leur philosophie sur la bonté.

Ils appellent cette bonté de noms inférieurs, certes, et d'une compréhension insuffisante; ils l'appellent solidarité, altruisme. La France chrétienne a mieux; mais encore est-il que sous ce démarcage auquel ils ont tort de s'obstiner, les philosophes rationalistes de nos jours, les Taine, les Bourgeois, les Rabier essaient de formuler l'âme antique de la France qu'ils retrouvent malgré tout en eux-mêmes.

La France est bonne: même non chrétienne elle voudrait être bonne encore, elle sentirait encore le prix de la bonté; c'est sur la bouté qu'elle essayerait de fonder ses destinées à venir. Jamais trait distinctif de race ne s'est aussi nettement perpétué sous l'empâtement des siècles. Des hommes ont tenté de recouvrir le visage de la patrie des masques plus ou moins bien adaptés du philosophisme, du solidarisme, de l'altruisme. Si fort que ces masques le fassent grimacer, la physionomie traditionnelle de la France transparaît sous les oripeaux d'emprunt; la France garde malgré tout son visage de bonté, si reconnaissable que les peuples étrangers euxmêmes ne s'y trompent pas. Au xxe siècle, après tant de révolutions et de bouleversements, la France est toujours et demeure la douce et bonne France, la terre entre toutes d'attirance et de séduction.

C'est que, non seulement, la France est bonue, mais c'est qu'elle sait la manière de l'être. La France donne et se donne, c'est beaucoup, ce n'est pas tout. Que d'êtres donnent aussi et même se donnent, mais qui n'en sont ni plus heureux, ni plus aimés, parce qu'il leur manque la manière, la grâce et l'a propos du geste.

La France a la manière, elle a toutes les délicatesses

et toutes les trouvailles de la bonté : elle sait donner et elle sait se donner.

Sa bonté est prompte : la France ne se fait pas prier; elle ne se fait pas attendre, elle devine et elle prévient les besoins et elle y satisfait avant qu'on ait songé à réclamer son aide.

Qu'un malheur arrive en quelque point du monde, la France est la première à s'incliner sur les victimes. Son or et son cœur arrivent en même temps ; elle ne déclame point, mais elle a les mots qu'il faut, elle les trouve tout de suite, d'instinct: c'est déjà beaucoup; c'est presque tout pour certaines douleurs ; mais la France ne s'arrête pas à la bonté verbale ou verbeuse; elle sait unir l'aumône à la charité et c'est spontanément qu'elle le fait; d'autres peuvent suivre, et s'ils sont plus riches, arriver à donner plus d'argent; la France a donné l'exemple, ce qui est beaucoup, et elle a donné son cœur, ce qui est tout.

Et avec quelle amabilité, avec quel art charmant et quelle délicatesse !

Même ceux qui, en son nom, prétendent ne faire que de la philanthropie revêtent malgré eux cette philanthropie d'nn peu des grâces de la charité. La philanthropie, en dépit de son nom où il entre de l'amour, est tout de même, en fait, sinon de nature, d'une allure hautaine et froide. Elle s'exerce derrière des guichets sous forme d'impôts, d'assurances et de chèques: elle a le geste, mais l'âme lui manque, elle peut rendre des services, elle ne fait pas vraiment plaisir: on n'éprouve point à son égard les douceurs et les attendrissements si moralisateurs de la reconnaissance.

Mais, en France, malgré ses déclarations même, la philanthropie, du fait qu'elle est philanthropie française, se détend assez souvent de ses formalités hautai-

nés, qui la feraient tout à fait distante; elle n'arrive point tout à fait à ignorer ceux qu'elle secourt; elle ne refuse point qu'on la remercie, et ainsi, elle établit, par un heureux illogisme, un certain lien entre elle et ses bénéficiaires.

S'il s'agit de la simple aumône, de l'aumône qu'on dit si facilement déshonorante parce qu'elle est dédaigneuse, il faut voir comme la France sait en sauver les humiliations, il faut la voir donner, même un sou dans la rue par la main de ses petits enfants, saluant d'abord le pauvre qui tend la main, reconnaissant avant tout la dignité humaine et même comme la consanguinité divine dans l'être déprimé qui gît au bord du ruisseau.

C'est la France qui a imaginé les fêtes de charité; certes, on peut blâmer certaines initiatives, certaines indiscrétions, mais tout de même il y a un trait de caractère et un trait charmant, dans cette manière joyeuse de faire la charité et si foncièrement française que les pauvres eux-mêmes la comprennent et n'en veulent point à ceux qui dansent pour eux.

Et cette bonhomie des pauvres de France, cette manière large et aimable avec laquelle ils acceptent que d'autres s'amusent, est bien aussi un trait du caractère de la France dont les pauvres sont les enfants aussi bien que les riches.

Et rien d'ingénieux comme les mille manières dont la France recueille l'or de sa charité ; la vente des petites fleurs dans la rue est une des manifestations les plus gracieuses de cette ingéniosité: personne ne se lasse de vendre des petites fleurs : personne non plus ne se lasse d'en acheter; il semblerait même que ce sont ceux qui ont le moins de sous en poche qui les ont le plus facilement aux doigts.

La petite fleur, naturelle ou de papier, c'est le ruban

bleu de l'aumône, c'est la coquetterie de la charité, c'est la manière de France.

Et aimable ainsi, la bonté de France est discrète; discrète dans l'art de deviner les misères les plus cachées, les plus scrupuleuses, les plus susceptibles; discrète dans l'art de les secourir avec tact, avec respect, avec amour.

Boileau, le rude satirique, que d'aucuns se représentent volontiers sans cœur, savait déjà refuser sa pension du roi pour faire au vieux Corneille la sienne ; Boileau savait acheter la bibliothèque de l'avocat Patru pour la lui conserver. Boileau n'est pas un exemple isolé dans l'histoire de la charité de France.

On connaît assez l'anecdote si jolie qu'elle en est devenue une légende, de Fénelon, prince- archevêque de Cambray, ramenant lui-même, de nuit, à de pauvres paysans de son diocèse, leur vache égarée et qu'il avait retrouvée, paissant au bord du chemin.

Les personnages les plus illustres ont eu de ces délicatesses de bonté ; mais ces délicatesses ne sont pas le privilège des seuls personnages illustres. La France est délicate et touchante et discrète dans les moindres de ses fils; cela sait glisser, sans être vue, l'obole de la veuve, au trésor du temple ; elle sait se faire oublier des autres en oubliant elle-même, toute la première, le bien qu'elle a fait.

Et semblable à la bonté de Dieu qui fait luire son soleil et tomber sa pluie sur les bons comme sur les méchants, on peut dire de la bonté de France qu'elle s'étend à toute la nature.

Quelle qu'ait été la cause de la misère qui demande secours, la France ne voit plus que cette misère seule ; elle oublie les indignités et les tares sociales des malheureux. Elle accorde la loi des retraites aux ouvriers

qui ont été imprévoyants; elle accorde de plus en plus les bienfaits de la mutualité à ceux qui ailleurs en seraient exclus; elle ne fonde point un refus de secours sur l'illégitimité de la naissance ou sur l'indignité de la mère.

Elle inscrirait volontiers au frontispice de la législation sociale les vers de ses poètes les plus indulgents aux misères humaines et qui ne voulaient point qu'on recherchât les causes de ces misères.

Elle dit avec La Fontaine, parlant du surintendant Fouquet, arrêté pour malversations :

Et c'est être innocent que d'être malheureux !

Elle dit avec Lamartine :

Ils ont souffert ; c'est le sceau du pardon.

Certains ont pu se scandaliser de l'introduction dans la législation française de textes particulièrement indulgents eu ce qui concerne la moralité des individus auxquels ces textes sont favorables, qu'il s'agisse de secours aux filles-mères, qu'il s'agisse des droits des enfants naturels à l'héritage. On a vu dans cette indulgence une dépression du sens moral, et pour ainsi dire une prime au vice, une méconnaissance de la dignité de la vertu.

De telles atténuations aux rigueurs qui séparaient naguère encore les enfants nés de la faute de ceux qu'a conçus un mariage légitime et légal peuvent avoir une répercussion fâcheuse sur la moralité populaire, cela est certain et on serait tenté de s'en scandaliser ; mais pour se scandaliser de ces textes de loi qui sont des gestes de bonté, il faudrait aussi se scandaliser de l'attitude de Saint Jean Chrysostome écrivant dès le ive siècle à ses fidèles de Gonstantinople, la capitale de l'Empire romain

et de la corruption: « Uo homme charitable est comme un port ouvert aux infortunés; il doit les accueillir tous. Le port reçoit également tous les naufragés ; il les sauve de la tempête, bous et méchants, quels que soient leurs fautes et leurs périls. Vous devez faire de même pour ces naufragés de la fortune qui sur terre sont- battus par le malheur; sans les juger avec rigueur, ni rechercher leur vie, occupez-vous de les sauver de la misère. Pour que le pauvre soit digne de l'aumône, il suffit de sa pauvreté. Lorsqu'un homme s'offre à nous avec la recommandation du malheur, ne demandons rien de plus. En l'assistant, c'est sa nature d'homme et non les mérites de ses actions ou de sa foi que nous honorons. C'est sa misère et non sa vertu qui nous touche. »

Et en ce disant, l'archevêque à la Bouche d'Or est l'interprète de Dieu même qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive, qui défend d'éteindre la mèche qui fume encore; qui, par la voix du Christ et au scandale des Pharisiens, a pardonné à la Magdaléenne, à la Samaritaine, à la femme adultère, à toutes les pauvres créatures tombées, pour réserver sa sévérité aux seuls hypocrites.

Or nulle part, sans doute, cette aumône de la bonté n'a été comprise et pratiquée comme par la France.

Et cette bonté, au cours des âges, s'est révélée par les initiatives les plus diverses, comme les besoins auxquels cette bonté tendait à répondre.

La France, en effet, sait faire l'aumône au corps, comme à l'âme. Elle est la semeuse d'or et d'intelligence, elle pratique la charité sociale, intellectuelle et religieuse.

Dès 660, sous Clovis III, Saint Landry évêque de Paris, fonde à l'extrémité de l'île de la Cité un hôpital pour les pauvres et il le dénomme d'un vocable tout de

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délicatesse française et de suprême charité : l'Hôtel- Dieu.

Saint Louis fonde les Quinze-Vingts en 1254. Trois cents gentilshommes partis généreusement pour la conquête de la Terre-Sainte ont eu les yeux abominablement crevés par les Sarrazins. Le bon roi les a ramenés avec lui. Il a bâti pour eux un hospice spécial appelé, de leur nombre, les Quinze-Vingts et destiné à survivre à ses premiers hôtes. Et de fait, bâti d'abord auprès du Louvre, il a pu être transféré par Louis XVI, en 4780, dans l'ancien hôtel des mousquetaires, rue de Charenton. Il subsiste encore, et il subsiste après avoir subi, au point de vue administratif, les mêmes péripéties qu'au point de vue de son emplacement. Tout à fait religieux d'abord, laïcisé ensuite, il perpétue quand même le souvenir du pieux roi et il atteste encore la trouvaille d'un cœur français !

Saint Vincent de Paul naît fils de paysans landais ; il reste toute sa vie simple prêtre; il prêche, il convertit, mais surtout il secourt. Il fonde des conférences de charité; en 1625 il organise les prêtres de la mission pour convertir l'univers à la doctrine d'amour qui est l'Evangile.

En 1634 il organise l'institution des Sœurs de la Charité ; en 1648, il fonde l'établissement des Enfants Trouvés; en 1653 il ouvre aux veillards l'hospice du Nom de Jésus, et pour les pauvres celui de la Salpêtrière. On l'appelle l'Intendant de la Providence, et après sa mort, il ressuscite pour ainsi dire en de multiples disciples, des Français encore, comme l'admirable Frédéric Ozanam.

Ozanam étudiant à Paris, professeur à Lyon, puis à la Sorbonne, penseur puissant, écrivain documenté, mais avant tout, cœur embrasé de charité, crée à Paris,

en 1833, une société qui a pour but, non pas seulement de soulager les pauvres, mais de les visiter, de les connaître et de les aimer. C'est bien là encore une inspiration française. Et cette charité si chrétienne est éminemment tolérante et large : un jour, un pasteur protestant a envoyé de l'argent à la Conférence fondée par Ozanam en le priant de le distribuer aux pauvres qu'elle visite et qui pourraient être protestants. A la conférence, on a un scrupule : Peut-on aider ainsi un hérétique à faire la charité? Ozanam s'indigne et, français, il s'écrie. « Rendons à ce protestant son offrande et disons-lui : Nous ne sommes pas dignes de faire la charité! »

En 4853, à quarante ans, vingt ans après avoir fondé son premier groupe de visiteurs et d'amis des pauvres, Ozanam, épuisé de travaux intellectuels et d'apostolat religieux, meurt en laissant après lui sept cents conférences, nées du souvenir de Saint Vincent de Paul et de sa propre inspiration.

Au xvme siècle, dans ce siècle de la sèche philosophie et qui ne s'attendrit vers la fin que pour sombrer malheureusement dans le sang, l'abbé de l'Epée fonde l'institution et organise l'éducation des Sourds -Muets et son inspiration charitable est encore bien française : elle jaillit du cœur autant que de la raison. Deux malheureuses jeunes filles sourdes et muettes vivent près de lui dans l'impossibilité de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur mère. L'abbé, comme il le dit, veut tenter de leur « faire entrer par les yeux, ce qu'il ne peut leur faire entrer par les oreilles. » Sans secours étrangers que d'ailleurs il ne sollicite pas, il fonde en 1755 l'Etablissement des Sourds-Muets, que l'abbé Sicard doit continuer après lui et les Septembriseurs euxmêmes, ivres de carnage et de sang, s'arrêtent émus devant le successeur de l'abbé de l'Epée.

La France, sensible à toutes les misères, a toujours eu, comme il convient, une pensée spéciale pour ses défenseurs, pour ses soldats, pour ses invalides.

Dès le xme siècle, Philippe-Auguste avait conçu le projet de réunir en un asile particulier les mutilés de la guerre. Henri III lui-même, si frivole et si méprisable qu'il fût, avait, en 4575, ouvert, rue de Lourcine, à Paris une maison d'hospitalité pour les officiers et soldats infirmes. Henri IV persista dans le même dessein. Mais Louis XIV voulut faire royalement les choses et il y réussit. En 1670, il commença l'Hôtel des Invalides, dont le dôme doré rayonne encore des reflets du Roi- Soleil. Il y voulut hospitaliser quatre mille soldats blessés. L'Hôtel parfois en abrita jusqu'à dix-mille. Par une délicatesse toute française le roi ne voulut point imposer la charité de la France aux soldats français ; l'invalide peut se faire hospitaliser, mais il est toujours libre de laisser l'hôtel et de reprendre sa pension.

Les nations étrangères ont aussi leurs « Invalides », il est vrai ; mais elles ont pris leur inspiration en France; c'est en 4682 seulement que Charles II, rétabli sur le trône d'Angleterre, fonda le Chelsea-Collège pour quatre cents Invalides et que plus tard en 1701, les bâtiments de Greenwich furent affectés aux invalides de la marine. C'est seulement en 1745, que Frédéric II fonda les siens et ce n'est que depuis 1830 que la Russie a songé à ouvrir un établissement du même genre entre Gatchina et Tsarskoê-Selo.

Et à mesure que la France prit plus pleinement conscience d'elle-même, à mesure que l'aide aux citoyens ne fut plus seulement et uniquement affaire d'Etat, et que la souveraineté passa peu à peu des princes à la nation, la bonté de France se concréta encore et se mutualisa.

Ce n'est pas toutefois que le secours mutuel ait été inconnu dans l'ancienne France. Abbayes et Corporations pratiquaient la charité avec intelligence ; mais peu à peu l'assistance se transforma en prévoyance, pour la dignité plus grande et l'éducation plus parfaite des bénéficiaires eux-mêmes.

Raconter l'histoire de la mutualité de France depuis 1850, ce serait raconter toute l'expansion du cœur même de la Patrie, rayonnant avec plus de largesse sur ses enfants.

Le Français est saisi par la mutualité dès avant sa naissance, pourrait-on dire : les secours sont donnés aux jeunes femmes qui attendent des enfants, l'aide est prodiguée au berceau du nouveau-né: c'est la mutualité infantile. L'enfant grandit, il va l'école; là il verse deux sous par semaine et ainsi, il se prépare, dès son aurore, un automne paisible et respecté.

De l'école, il passe à l'atelier : un « pont » lui est ménagé et son livret le suit; ce livret s'adapte à une mutualité nouvelle : la mutualité d'adultes, avec soins médicaux, indemnité journalière, caisse de chômage. Le jeune homme s'habitue ainsi à la prévoyance, il développe sa personnalité. De plus en plus, il se libère des contingences. Mais à vingt ans, il est pris par l'armée : pendant de longs mois, il ne s'appartiendra plus, il sera une chose aux mains de ses chefs, il lui suffira d'obéir, et sa conscience, pour ainsi dire, n'aura presque plus à fonctionner ! Une telle abnégation est utile à l'ensemble : elle n'est pas sans danger pour l'individu. Il se peut que nourri, logé, vêtu aux frais de la patrie, le jeune homme perde l'habitude et le goût de l'économie. Que devient pendant ce temps son livret de mutualiste ? Certes, il n'est pas périmé, le versement des cotisations est seulement suspendu, un soldat ne paie

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pas, c'est assez juste. Mais cela encore n'est pas sans danger. Le jeune homme qui, soldat, n'a pas payé, reprendra-t-il l'habitude de payer quand il sera redevenu civil? C'est une habitude qui se reprend moins facilement qu'elle ne s'est perdue. Pour obvier à cet inconvénient, des officiers avisés ont créé des mutualités régimentaires ; ils ont essayé d'harmoniser l'initiative et la discipline. En beaucoup d'endroits ils y sont parvenus et ainsi, un nouveau pont, plus difficile que le premier, a été jeté pour le jeune homme entre deux phases de son existence.

Libéré du service militaire le jeune français se marie. Autrefois cet acte éminemment social le sollicitait à sortir de sa société mutualiste où sa femme n'était point admise. La mutualité s'est faite familiale, elle peut donc grouper dans une même société le père, la mère et les enfants.

Mais chaque métier a ses risques particuliers qui motivent des cotisations plus ou moins élevées et l'établissement de barèmes spéciaux... La mutualité devient professionnelle. Chaque société, d'ailleurs, si elle reste isolée, ressemble à un individu un peu plus puissant qu'un individu humain, mais bien faible tout de même. Les sociétés ont senti le besoin de s'associer elles-mêmes entre elles, par départements, par provinces. Elles se sont fédérées en Unions nationales ; elles ont pu ainsi organiser plus largement les secours de la fin de la vie, l'assurance au décès, par exemple. Le mutualiste, en effet, pour lequel ses auteurs ont pensé et prévu dès avant sa naissance, doit à son tour penser et prévoir pour sa postérité, au delà du tombeau.

Aussi bien, disparu de la terre, retrouvera-t-il audessus de ce monde, dans les prières des siens et dans l'intercession des élus, comme une mutualité encore

plus universelle, d'institution divine celle-là, et dont le fonds commun est inépuisable comme les mérites du Christ, la Communion des Saints.

Ainsi la France bonne par l'aumône est bonne encore par la prévoyance. Sa bonté est intarissable ; elle en a de reste pour les étrangers eux-mêmes.

On le dit :

Tout homme a deux pays : le sien et puis la France.

On le dit; mais on l'a vu aussi. Au cours de la guerre, mondiale, toutes les nations se sont tournées d'instinct vers la France pour en recevoir le secours : le secours moral d'abord, tant on la savait riche d'idéal et prodigue de cœur.

Puis, sous la poussée des Barbares, c'est vers elle qu'ont reflué tous les peuples angoissés : non seulement ses propres fils des départements envahis sont accourus vers elle; mais, sans hésitation, les peuples étrangers ont suivi. Certes, la Belgique avait eu la noblesse du geste en défendant sa neutralité violée : mais qui dira tout ce que la Belgique a reçu, à son tour, de la France, depuis son indépendance en 1830? des secours pour ses enfants, une capitale et des palais pour son gouvernement. Si la Belgique demeure encore et parle au monde comme nation, c'est parce qu'elle est en France. Les Serbes n'ont pas songé à fuir vers la Russie toute proche ; ils ont traversé les mers pour venir se réfugier en France.

Et avec les peuples, c'a été les rois, Le vieux monarque du Monténégro a sa fille sur le trône d'Italie, il n'avait qu'à franchir l'Adriatique pour retrouver une famille ; il a mieux aimé, malgré son âge, braver les risques d'une longue navigation : Il est venu s'asseoir au foyer de la France.

Les Irlandais catholiques se battent sous le drapeau anglais, mais ils n'hésitent pas de dire avec fierté qu'ils se battent pour la France. Les Australiens qui ne sont point catholiques, viennent eux aussi pour la France, comme c'est pour la France que sont venus les Canadiens.

On sait cela : mais pourquoi cela? Sinon parce que la France est aimée de ces peuples, comme étant la nation bonne, la nation qu'on aime pour elle-même sans lui rien demander en retour.

Et c'est ainsi que du Nord comme du Midi, affluent en France les peuples et les rois, et c'est ainsi qu'ayant l'ennemi accroché à ses flancs, ayant à pourvoir à l'entretien de ses fils dépouillés de tout, la France trouve encore le moyen, et avec profusion, de suffire à la subsistance et, qui plus est, à la consolation des réfugiés de tous les pays.

On l'a même accusée d'avoir le geste trop large, de donner plus aux étrangers qu'à ses propres fils, de manquer d'esprit pratique et de risquer la famine pour ne point paraître lésiner. Lui fasse qui voudra ce reproche. L'Allemagne certes, ne le mériterait pas. Il est donc à l'honneur de la France. Si elle pèche un peu, c'est par excès de bonté. Elle a la main trop large et le cœur sur la main. Elle n'interroge point avant de donner. Certains peuvent en abuser, la honte en est pour eux.

Celui-là aime peu, qui aime ù la mesure."

Le mot est d'Etienne de la Boétie, l'ami de Montaigne et tous les deux se connaissent en sentiment.

La France est bonne, elle tient un peu cela du pieux roi Robert.

Tu connais le roi Robert, le capétien légendaire, qui chantait matines au lutrin, couronne en tête et sceptre en main. Le roi Robert laissait les pauvres l'entourer à sa table et il faisait semblant de ne rien voir quand un de ses hôtes quelque peu indésirables coupait les franges de son manteau royal pour garder de l'hospitalité du prince « un petit souvenir )) à la manière anglaise.

Le roi Robert disait aussi : « J'aime mieux laisser impunis cent méchants que de punir un innocent ? »

C'est peut-être imprudent chez un roi : mais un tel roi tout de même honore quelque peu « l'homme », et la France, même la France démocratique, tient un peu du roi Robert.

Ah ! la bonne France ! comment ne pas l'aimer ? c'est bien la Patrie idéale.

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