LA FRANCE NOBLE
ommaire. — Nobilissima Francorum gens. — Noblesse d'origine, noblesse d'éducation. — Evolution de la politique, persistance de l'honneur. — La Chevalerie, les Rois, le Peuple. — Le travail « à la conscience » l'attirance de la France. Le monde et l'Eglise. — Noblesse oblige.
Nobilissima Francorum gens ! la très noble nation française ! le mot est de Léon XIII. La chose a été de toujours. Dès l'origine de son histoire, la France s'est montrée de noble race, de pensée noble, de geste noble.
La France a le sentiment de cette noblesse ; elle la porte d'ailleurs avec autant d'aisance que de dignité. Ce n'est point chez elle cette suffisance de parvenu qui croit que noblesse oblige à se gonfler jusqu'à se boursoufler et à se guinder pour paraître haut. Mais tout de même la France dirait volontiers comme son grand poète Corneille.
Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on en dit
Cependant elle n'a pas la gloriole de sa noblesse : on pourrait dire qu'elle en sourit même quelquefois comme
pour s'en excuser et n'en point écraser les autres; mais elle se sent noble. Quand la France parle, elle s'écoute elle-même et, par suite, elle sait se faire écouter et si elle veut bien se détendre devant elle-même, elle ne reçoit de leçons de personne.
La France tire cette noblesse de son origine et de son éducation.
Elle est née d'une tribu qui a toujours su se différencier des autres tribus germaniques. Les Francs chevelus formaient comme une aristocratie dans la Barbarie ellemême. La race était rude, mais elle était saine ; il y avait en elle l'étoffe d'une grande nation. Son histoire en est la preuve. La noblesse finit toujours par s'imposer.
Francs Saliens et Francs Ripuaires étaient faibles en nombre ; ce n'est pas la seule force brutale qui les a rendus maîtes de la Gaule.
Ils ont été baptisés à Reims. On peut remarquer que ce baptême n'en a pas fait des anges, et que Glovis n'a point acquis du coup toutes les vertus. Mais pourtant Clovis et ses compagnons, du fait de leur entrée dans l'Eglise et dans les dignités romaines, ont pris d'euxmêmes et de leur dignité de prince et de peuple une idée bien supérieure à celle que gardaient les autres Barbares. Ils se sont cru civilisés. C'est peut-être l'être déjà un peu. Je sais bien qu'il ne faut rien exagérer et que les vieux chrouiqueurs et même les historiens, au dire de Fénelon, nous ont quelque peu « frisé » l'histoire de ces temps primitifs. Ils nous ont fait trop élégants, trop éloquents, trop nobles sans doute, Glovis et les leudes mérovingiens. Il ne faut point cependant, par réaction contraire, exagérer aujourd'hui leurs défauts. * Dès cette époque, la France eut le sentiment de sa noblesse. On reproche à Clovis d'avoir abattu de sa fran-
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cisque la tête du soldat qui avait refusé de lui céder uu vase volé dans la cathédrale de Soissons. On oublie que si Clovis avait réclamé le vase au soldat, c'était par scrupule religieux, par un sentiment de noblesse et pour le restituer à l'évêque Rémi.
Haute idée de soi, souci de la foi jurée, protection des faibles, courtoisie : vertus nobles que ces vertus. La France les a eues au plus haut degré. Le sentiment de l'honneur a même pu s'exagérer chez elle jusqu'au point d'honneur. Elle a considéré comme des déchéances inacceptables, comme des affronts irrémissibles, des conditions ou des actes qu'une délicatesse moins grande n'aurait point vus ou aurait laissé tomber . Les points d'honneur ce sont les broderies capricieuses sur la trame serrée et monotone de l'honneur vrai.
Nulle nation plus que la France n'a été ingénieuse à se créer des obligations d'honneur à compliquer, à raffiner sur les questions d'honneur ; elle a même quelquefois dépassé le but et placé l'honneur où il n'est point. Elle a cru à la valeur rédemptrice et libératrice du duel ;elle a même tendance à y croire encore. Il est pour elle des affronts que les Tribunaux ne lui paraissent point capables d'effacer.
Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel ouvrage!
La France a pu évoluer largement au point de vue politique ; elle a été guidée par un sentiment d'honneur.
La noblesse de France a été la fine fleur de l'humanité de son temps. C'est en France qu'est née la Chevalerie avec ses exploits et sa littérature.
L'institution a été encouragée et bénie par l'Eglise, mais le chevalier qui devait parcourir le monde, Hercule chrétien, punisseur des brigands et pourchasseur des
monstres, le chevalier sans peur et sans reproche, est de race française : il est né de France.
En pleine Europe féodale, alors que tous les coteaux se hérissent de tourelles et se [couronnent d'un lourd donjon, entre ces murailles hautaines, une fleur éclot, exquise, du rude seigneur : c'est le Chevalier.
Le chevalier est un personnage guerrier et religieux, courageux et mystique qui fait trembler les hommes et sourire les femmes, qui tieut d'une main l'épée et de l'autre la croix .
Le chevalier est un être consacré ; une sorte de missionnaire laïque. Il a eu sa veillée d'armes : il a prié comme un moine, il a reçu une épée ; mais il l'a reçue des mains d'un évêque et cette épée qui ne doit jamais se tremper que de sang infidèle ou félon, a été baptisée, pour ainsi dire, d'une rosée d'eau bénite. Le chevalier a fait serment d'être bon et pitoyable aux faibles, aux enfants, aux dames, à « Sainte Eglise ». Il incarne l'honneur de sa maison, mais il est aussi de France ; il n'aura jamais qu'une parole; s'il y manque, il sera félon et dégradé; il ne devra jamais reculer dans la bataille. L'Eglise le considère comme un être si noble qu'elle va jusqu'à lui confier le Saint Sacrement. Le chevalier, dans les expéditions lointaines, peut obtenir de porter sur sa poitrine des hosties consacrées afin de se communier luimême au Christ en cas de péril de mort.
Les chansons de Geste sont l'épopée de l'honneur de France aux temps féodaux.
Parmi ces chansons il en est une particulièrement touchante, c'est a la Geste des Aliscamps ».
Guillaume Fiérebrace ou « Bras fort », un ancien duc de Septimanie, dont la légende se confond avec celle de Saint Guillaume, mène de rudes combats contre les Sarrazins. Une première fois vaincu, il prend sa revanche
au même endroit, ainsi qu'il convient à toute bonne revanche, dans la plained'Aliscamps, entre Arles et Orange. C'est un rude guerrier, mais il a un neveu, Vivien, qui est déjà une fleur de chevalerie pour le courage, pour la délicatesse, pour la noblesse d'âme.
Vivien a fait serment de ne jamais reculer d'un pas dans la mêlée contre les Sarrazihs ; mais il craint de n'avoir pas tenu tout à fait son serment, et d'avoir, sous la poussée de l'ennemi, glissé d'un pas en arrière. Cette pensée, au moment même qu'il va mourir, lui donne un scrupule à recevoir la communion que le vieux chevalier, son oncle, veut lui donner.
Il faut lire cette scène délicieuse de noblesse et de piété, d'une simplicité grandiose, dans ces « laisses » naïves des vieilles chansons de geste, au rythme encore incertain, aux assonnances répétées.
Le soleil couchant éclaire le champ de bataille; l'adolescent Vivien est étendu blessé à mort, dolent et souriant; sur lui se penche le comte Guillaume avec la douceur d'une mère et la dignité d'un prêtre et il le fait communier.
Le Comte Guillaume de douleur chancelle,
Il baise la tête de Vivien tout sanglant,
Sa tendis bouche qui est douce comme cannelle,
Met ses deux mains sur sa poitrine,
Sent la vie qui lui soulève légèrement le cœur
Et reconnaît que du fond du cœur il soupire.
Guillaume pleure: il a le cœur attristé:
Par les flancs il tient l'enfant accolé,
Très tendrement l'a plaint et regretté :
Vivien Sire, inutile fut votre beauté,
Inutile votre vasselage qui sitôt a pris fin.
— *« Tu juras un vœu au Seigneur divin
Que jamais tu ne fuirais en bataille
Devant un Sarrazin, même de la longueur d'une lance.
Beau cher neveu, peu de temps vous m'avez duré.
mais les Sarrazins sero?it tranquilles, Sans plus jawais de garde à avoir de moi. Et ne seront plus pris de frayeur Quand de moi et de vous ils seront délivrés ! ». Le comte chancelle, tant son deuil l'accable. Quand il se redresse, il a son enfant regardé Qui un petit peu avait relevé la tête, Bien avait son oncle entendu et écoute Et par pitié pour lui a soupiré.
— « Dieu! dit Guillaume, mes vœux sont exaucés ! » Il a embrassé l'enfant et lui a demandé :
t Beau neveu, vis-tu? au nom de la Sainte Charité?
— Oui, vraiment, mon oncle ; mais je n'ai guère de santé
— Neveu, reprend Guillaume, dis-moi la vérité : As-tu déjà du pain divin usé
Au dimanche, lorsque le prêtre Va consacré?
Vivien dit : « Je n'en ai pas encor goûté ;
Mais je sais que Dieu m'a visité
Puisque vers moi vous êtes venu.
A son aumôniere a mis la main,
Il en tire l'hostie bénie
Qui fut consacrée sur l'autel de Saint-Germain.
Alors dit Guillaume :
— t Or le fais bien certain,
De tes péchés confesse-toi véridiquement à moi ;
Je suis ton oncle; tu n'as à cette heure nul parlent plus prochain
Hors Dieu, le seul vrai souverain.
A la place de Dieu, je serai ton chapelain ».
Dit Vivien: Sire, de ce pain des Anges, j'ai grand faim.
J'ai hâte que vous teniez ma tête sur votre sein
Et qu'en l'honneur de Dieu vous me donniez ce pain.
Et puis pour moi, il n'y a plus qu'à mourir sur l'heure
Hâtez-vous, mon oncle, car j'ai le cœur bien faible
Dit Vivien: J'ai malheureusement outrepassé
Ce qu'au jour où pour la première fois j'ai porté les armes.
A Dieu j'ai juré, comme l'ont entendu mes pairs,
Que je ne fuirais devant Turcs ou autres paiens
Et que dans nulle bataille on ne me verrait tourner,
Fut-ce d'une lance '. car à tant, j'ai voulu le fixer.
Mais une troupe aujourd'hui m'a fait reculer
Je ne sais de combien, car je ne le peux estimer :
Je crains qu'ils ne m'aient fait trahir mon vœu.
— « Neveu, dit Guillaume, cessez d'avoir celte crainte ».
A ces mots, il lui donne le pain céleste
Et en l'honneur de Dieu lui fait consomme» la Sainte nourriture.
Puis Vivien se frappe la poitrine et cesse de parler :
Ses yeux se troublent et il change de couleur.
Vers le nobce comte il s'est pris à regarder
Qu'il lui voulût la tête incliner.
L'âme s'en va ; elle ne peut plus en lui demeurer.
Dieu au Paradis qu'il lui donne pour palais
Le fait avec les Anges entrer et habiter...
Le style du poème est encore gauche ; mais la pensée est singulièrement franche, nette et noble. L'enfant Vivien est un type admirable de soldat français, brave comme un géant et pieux comme un ange, esclave, jusqu'au scrupule, de la foi jurée et de l'honneur, il craint, d'avoir dépassé, en reculant, cette longueur de lance, qui, pour lui, est la plus grande retraite qu'on puisse opérer devant l'ennemi, et cette pensée trouble un instant la sérénité de sa mort. Or Vivien n'est pas le héros imaginaire d'un poème. En réalité, Vivien n'est pas mort ou plutôt il meurt chaque jour avec les soldats de France qui tombent, comme il revit sans cesse aussi avec les soldats de France qui combattent.
Et les rois de France n'ont pas moins ce sentiment de la noblesse.
Clotilde, si pieuse qu'elle soit, ne veut point que ses petits-fils soient tondus, même pour être consacrés à Dieu. Ils sont de race royale, ils doivent garder ce privilège ou mourir.
Saint Louis, si humble, si dur à lui-même, si modeste dans sa mise, apparaît aux Sarrazins qui l'emmènent prisonnier après l'affaire de la Mansourah, comme le plus fier chrétien qu'ils aient jamais vu; ceux-ci n'osent attenter à sa vie, quand ils le pourraient, ils sont même
sur le point ^e le proclamer Emir. Le royal captif, par la seule dignité et la noblesse de son attitude, assure pour des siècles à la France, en Orient, un prestige incomparable que ne peut entamer aucune entreprise extérieure, que ne peut même atténuer la défaillance de gouvernements moins bien avisés.
Saint Louis a le sens de la noblesse et de l'honneur. Vainqueur à diverses reprises de Henri III, roi d'Angleterre, il lui restitue volontairement une partie des conquêtes faites sur lui, se limitant soi-même, afin d'être en paix avec l'honneur et avec sa conscience plus encore qu'avec son adversaire vaincu.
Jean le Bon, défait à Poitiers et emmené captif en Angleterre, revient momentanément en France pour rassembler l'or de sa rançon. Il n'y peut parvenir, car la France est épuisée. Le monarque a donné sa parole, il retourne à la Tour de Londres, pour y achever sa vie.
François Ier, brave aussi jusqu'à la témérité, est vaincu à Pavie, mais il est vaincu en de telles conditions qu'il peut, au soir de sa défaite, écrire à Louise de Savoie, sa mère: « Madame, tout est perdu, fors l'honneur ».
Louis XV, personnage méprisable à tant d'égards, mais qui est de France, sent bien ce qu'il doit à l'honneur de la France. Vainqueur ù Fontenoy, par la grâce du maréchal de Saxe, il pourrait poser des conditions terribles à ses ennemis disloqués; mais ce n'est pas seulement par inertie qu'il ne profite pas d'une victoire do.'it les deuils l'ont d'ailleurs épouvanté. Il est roi de France, et il veut faire la paix, non en marchand, mais en roi. Certains ont dit que ce fut bien sot : il serait plus noble et plus exact de dire que ce fut... français.
Après 1814 et 1815, la France a ses frontières ouvertes; la saignée a été horrible; les nations de l'Europe, coalisées, ont par deux fois violé et saccagé le sol
de la patrie; elles lui ont imposé une énorme contribution de guerre et ce qui est pire encore, l'occupation de ses forteresses de l'Est, la présence humiliante de leurs soudards. Le duc de Richelieu, ministre de Louis XVIII, au congrès d'Aix-la-Chapelle, en 1818, essaye d'obtenir la libération du territoire. Les princes hésitent à lâcher leur gage; ils craignent, sinon le retour de l'Aigle, désormais enfermé à Sainte-Hélène, tout au moins un réveil de la France elle-même. Ils demandent qui répondra de l'attitude de ia France, et avec une noblesse imposante, le duc de Richelieu riposte : Moi, au nom du Roi.
L'Europe s'incline; elle croit à la parole de la France. Et avant même que la conscience démocratique s'élabore en France au point de vue politique, cette noblesse de sentiments, ce souci de l'honneur n'est point seulement l'apanage des Princes et de l'Aristocratie. Cette noblesse apparaît plus visible aux sommets de la Patrie, mais elle se réalise obscurément chaque jour dans la masse populaire. Rien de plus noble que la masse des petites gens de France, paysans, artisans, hommes de métier.
En France, longtemps, le peuple n'a pas su écrire, il n'a point donné sa signature, il ne s'est point engagé par écrit sur des papiers que d'aucuns appellent des « chiffons », mais de tout temps il a su donner et garder sa parole.
De tout temps, il a dit avec loyauté qu' « une parole vaut un écrit ». Longtemps, il n'a mesuré ni compté les heures de son travail ; il n'a point ouvré à forfait ni « aux pièces »; il s'estimait et on l'estimait trop pour recourir à de mesquines précisions. Le peuple de France travaillait « à la conscience », c'est lui qui a inventé le root en pratiquant la chose.
Travailler à la conscience : on ne regarde point le temps : on ne regarde pas même le résultat : on y met ce qu'on peut ; on fait loyalement son devoir. Le reste est affaire à Dieu. Jehanne d'Arc le disait elle-même dans son œuvre consciencieuse de la libération de la Patrie : Les hommes batailleront : Dieu donnera la victoire et Pierre Corneille résumait bien aussi le sentiment national quand il faisait dire à ses héros, Romains de nom, mais Français de noblesse :
Faites voire devoir et taisez faire aux dieux !
Tout cela n'est que la traduction par les poètes du mot populaire, né de l'âme de France : travailler à la conscience !
Et n'est-ce pas ainsi qu'il est fait encore crédit au peuple de France ; n'est-ce pas ainsi qu'on agit avec vous, dans la maison des Philippins, que tu aimes, mon cher et valeureux artilleur ?
Tu sais qu'il n'y existe ni règlements étroits ni pratitiques mesquines, que l'esprit de système et d'embrigadement y est inconnu. Tu sais qu'à vous aussi on demande seulement de travailler à la conscience dans l'œuvre d'apostolat religieux et d'émancipation populaire que nous y poursuivons d'accord et simultanément. Tu sais que c'est toujours à votre conscience que l'on fait appel pour vous laisser jouir de la plus grande liberté possible; tu sais qu'on se fie à vous, à votre noblesse d'âme et de sentiment, parce qu'on vous sait français et dans les traditions de la race.
Aussi bien dans les affaires publiques, le peuple de France, aux yeux de l'univers, travaille toujours et agit à la conscience. Il ne s'agit point seulement pour lui, de nos jours, de relations d'homme à homme : le peuple de
France, par une lente élaboration est devenu plus conscient de sa personnalité. Le pouvoir a passé du souverain unique à la nation elle-même. La France royale et féodale est devenue démocratique; mais en changeant sa constitution politique, elle a conservé les traditions nationales; elle devait le faire sous peine de se suicider elle-même. Une France qui ne serait plus la noble nation qu'elle a été ne serait plus la France.
Mais grâce à Dieu, la France démocratique actuelle n'a point, sous ce rapport, dégénéré de la France monarchique d'autrefois : elle en garde l'attitude loyale, elle en perpétue la manière. Elle est toujours la nation de la parole donnée, et si, par erreur, ceux qui la représentent, oublieux de leur devoir, n'ont point pour tous les traités le respect qui convient, la France, le papier déchiré, garde quand même sa foi ; un gouvernement peut rompre les Concordats écrits, la France continue comme par le passé sa fidélité au Pape; elle ne se sent point déliée dans son ùme; il semblerait même qu'elle veuille renchérir sur ses obligations dans la mesuré où l'on ne peut plus la poursuivre. Jamais la France n'a été attachée au Pape comme du jour où rien de tangible ne la lie plus au Pape. La France reste la noble nation dont on peut peut-être briser les écrits, mais dont nul ne saurait rompre la parole. Et la vraie noblesse est là: la noblesse qui s'oblige elle-même.
Et il faut bien que tu te souviennes de cela, il faut bien que nous sachions répondre à certains reproches et même à certaines hypocrites sympathies de l'étranger.
La France pouvait passer autrefois pour être la chose de quelques-uns: le roi l'entraînait avec lui dans l'Histoire et elle ne vivait pour ainsi dire que par lui. Il n'en est pas de même aujourd'hui. La France n'est point attachée, liée corps et âme,, avec ceux à qui elle put confier
momentanément le soin de sa destinée et qu'elle se réserve toujours le droit de changer.
Ceux qui méconnaissent son caractère et ses traditions ne la représentent pas vrai ment ni longtemps. La Frauce pouvait être encore en tel roi : elle n'est pas en tel ministre, en telle Chambre qui peut se tromper. La France est en elle-même, en sa propre personnalité, en sa conscience qui s'est révélée tant de fois et qui se manifeste pour sa gloire, en dépit de certains gestes ou de certaines abstentions officielles, parce que la France en définitive s'appartient. C'est là le dernier aspect de sa noblesse et ce n'est pas un des moindres.
Et ni le monde ni l'Eglise ne s'y trompent. Tous savent reconnaître l'âme profonde de la France sous certaines apparences qui sembleraient contredire à son attitude traditionnelle.
Les monarchies les plus authentiques tendent la main à cette République qu'elles devraient naturellement mépriser. On l'a dit en plaisantant : « Il n'y a jamais eu autant de rois à Paris comme depuis qu'il n'y a plus de roi en France. » Et comment se fait-il que des Princes qui devraient se défier de la République viennent si volontiers au cœur de la République.
Est-ce par curiosité seulement? Certes Paris est intéressant; mais à bien des égards, les rois pourraient trouver chez eux ce qu'ils trouvent à Paris, et si, pour le reste, cette curiosité était justifiée, ce serait un hommage à Paris et à la France.
Est-ce seulement par intérêt? On l'a dit aussi, on a répété que les Souverains de l'Europe viennent chez nous pour gruger notre or: ils feraient à notre égard ce que font certains fils de famille décavés vis-à-vis de petits banquiers qu'ils méprisent: ils s'en servent, mais ils ne veulent pas et ils ne croient pas se commettre avec eux,
s'estimant de race différente. Ainsi les rois feraient risette à la République Française comme à une bonne fille naïve et un peu vaniteuse et au prix d'une galanterie ils en tireraient de l'argent. Le geste, à coup sûr, serait peu honorable pour ceux qui le feraient et la noblesse ne serait pas de leur côté. Mais à supposer que les rois ne perdent point à venir en France, ce n'est pas pour le seul intérêt qu'ils y viennent. Pour leur honneur même et tout au moins pour notre gloire et pour la vérité, un autre attrait les y séduit.
Les rois font confiance à la France démocratique parce qu'ils la savent noble et loyale, et Dieu sait s'ils peuvent en dire autant de leurs propres congénères.
L'univers peut bien ne pas comprendre toujours ce qui se passe en France au point de vue politique et social, il peut même s'en effrayer : La France est femme, elle est quelquefois nerveuse, elle n'est pas sans quelques spontanéités déconcertantes. Disons-le, avouons- le; mais ces faiblesses mêmes sont un argument de plus en faveur de sa noblesse foncière et de la solide opinion que l'on a d'elle par le monde entier.
Pourquoi le monde qui peut se sentir dérouté par certaines allures de la France fait-il quand même confiance à la France, sinon parce qu'il croit à la persistance de sa noblesse héréditaire, sinon parce qu'il sait — et d'expérience quotidienne — que la France en effet a gardé cette noblesse. Il compare les respectabilités officielles et les allures désinvoltes, et il sait bien où est, au fond, la loyauté vraie. Il pourra profiter des erreurs d'attitude de la France, mais il se fiera d'autant mieux à elle qu'il la sait capable de se faire tort à elle-même, mais incapable de nuire sciemment aux autres.
Et ce sentiment est encore un hommage à la noblesse de la France.
Et l'Eglise, à cet égard, juge comme le monde. Evidemment le Gouvernement français a été de la dernière incorrection vis-à-vis de la Papauté. Evidemment il aura tort tant qu'il persistera dans cette attitude en dépit des intérêts et du sentiment de la France, et qu'il n'aura pas fait lui aussi les réparations nécessaires. Evidemment, nous pouvons et nous devons sentir et, au fond, nous sentons une tristesse humiliée à voir ceux qui, aux yeux de l'Histoire, représentent actuellement la France, sortir, à l'égard de l'Eglise seule, de leur sens par ailleurs avisé des traditions françaises. Mais nous savons bien qu'un seul homme, actuellement, ni même plusieurs ne sauraient faire la France, de même qu'un évêque qui manque à ses devoirs comme Pierre Cauchon ou le prince de Talleyrand ne fait pas l'Eglise.
Et l'Eglise elle aussi le sait bien. Elle ne s'est jamais crue déshonorée dans son âme par aucun de ses représentants les plus officiels qui ont pu manquer à leurs devoirs et commettre l'injustice. Pierre Cauchon et Talleyrand ne sont point l'épiscopat de France, Alexandre Borgia n'est point la Papauté.
S'il en est ainsi, ceux qui ont déchiré le Concordat qui portait la signature de la France ne sauraient avoir irrémédiablement compromis le prestige de la noblesse et de l'honneur de France. L'Eglise lé sait : elle sait découvrir l'âme immortelle sous l'esprit changeant du visage.
Quand elle parle avec admiration de la France de Clovis et de Louis XIV, elle n'entend point dire par là que Clovis ait été un saint, et elle n'oublie pas que Louis XIV l'a menacée de la bombarder dans Rome même.
C'est pourquoi aujourd'hui encore l'Eglise aime la France, elle aime non seulement la France catholique, ce qui est assez naturel, mais elle aime la France tout
court : le mot est de Benoît XV, le Pape d'après la séparation.
L'Eglise aime la France comme le monde aime la France, un peu par intérêt bien entendu, ce qui est très permis, mais beaucoup plus par respect sincère et réelle admiration de sa noblesse.
Un peu par intérêt : certes, oui, et cet aveu est à l'honneur de l'Eglise et de la France. L'Eglise reçoit de la France beaucoup de ressources matérielles; c'est donc que la France en a et veut bien les donner. La France soutient de son or, pour moitié à elle seule, toutes les œuvres catholiques de l'Univers; le compte a été fait cent fois à sa gloire. Il n'y a qu'à parcourir les Annales de la Propagation de la foi, du denier de Saint-Pierre, les Bulletins des Sociétés de Saint-Vincent de Paul, de la Sainte Enfance, de Saint François de Sales, toutes sociétés d'ailleurs qui sont nées en France pour servir l'Eglise.
L'Eglise tire de la France ce qui vaut mieux que l'or, elle en tire des cœurs d'apôtres. L'œuvre des Missions Etrangères est française et la plupart des missionnaires qui ne sont point seulement des agents politiques sont français, ainsi que les religieuses qui tiennent les écoles à l'étranger.
Le jour où se tarirait, en or et en hommes, la source française, l'Eglise universelle et le règne de Dieu sur la terre en pâtiraient; l'Eglise le sait bien; elle sait bien qu'en dépit des apparences et de la législation, la noble France d'autrefois se survit dans la noble France d'aujourd'hui. En réalité le Concordat n'a point été brisé : il a été refait. Il avait été signé par un homme dans un but politique : détruit dans un but également politique par d'autres hommes, il a été spontanément refait par la nation et dans un esprit tout autre, esprit de soumis-
sion filiale plus absolue, esprit d'abandon et de confiance. Jamais la France n'a été plus catholique ni plus romaine qu'à l'heure actuelle. Jamais le Pape n'y a été plus respecté et plus écouté. Jamais la circulation n'a été plus rapide et plus chaude entre le cœur de l'Eglise et le cœur de la France. Quelques hommes de gouvernement disent ; non. Ils disent qu'ils ignorent l'Eglise : ce n'est pas vrai. La preuve en serait dans les missions officieuses envoyées à Rome ou dans les pays catholiques pour rattacher à la France les sympathies de ces pays que |l'on sent nécessaires à la France, comme la France est utile à l'Eglise.
Certes ce n'est point l'idéal. Ce qu'il faudrait pour que la France ait toute son aisance, sa noble attitude de naguère, c'est que cette union réelle et latente fût avouée officiellement au grand jour, qu'il y ait union proclamée et non seulement amour profond et contrarié.
Mais d'autre part l'Eglise qui a les paroles de la vie éternelle connait le prix de la patience. Elle se souvient aussi de cette observation du Christ : La vie vaut mieux que le vêtement. Elle n'a pas encore repris le titre, mais elle a gardé la chose Si le gouvernement français fait encore semblant de l'ignorer, l'Eglise sait pourquoi : elle s'en console ; elle a des gages et des compensations. Et puis elle sait aussi ce que sont les contrats les plus contresignés quand il n'y a point d'amour véritable. Satisfaction du droit reconnu, il est vrai, satisfaction aussi un peu d'amour propre stérile. L'Empereur d'Autriche n'a point rompu de Concordat avec l'Eglise, il a même sollicité officiellement sa bénédiction, mais c'était au moment même où il violait les lois les plus augustes de la religion et de l'humanité. Pie X avait survécu à la rupture du Concordat, car il savait que l'amour de la France lui demeurait en dépit de tout : mais Pie X a
succombé à la génuflexion hypocrite du potentat autrichien, car il savait que celui-ci n'était point du même esprit que lui et il pouvait lui appliquer la parole consternée du Christ : Hic populus labiis me honorât ; cor autfim eorum longe est a me ! Celui-ci m'honore des lèvres, mais son cœur est bien loin de moi !
Cette fois encore la noblesse est restée du côté de la France.
L'Eglise l'a compris, c'est pourquoi Benoît XV a accepté de parler avec la France, indirectement, s'il le faut encore, parce qu'il sait que, la France lui est inébraulablement attachée, parce qu'il sait que l'Eglise a besoin de la France et que Dieu veut s'en servir encore.
Il faut qu'une nation ait des qualités extraordinaires pour que Dieu même — pourrait-on dire — accepte de la traiter avec une telle discrétion et une condescendance capable même de scandaliser. Mais l'Eglise en agissant ainsi aujourd'hui est dans ses traditions de toujours. Benoît XV reprend l'attitude de Pie VII abandonnant, pour le bien de l'Eglise et l'heureux rétablissement de la religion catholique en France, plus d'un droit incontestable.
Cette condescendance de l'Eglise, comme cette sympathie des nations, est la reconnaissance la plus authentique, même pour nous, de la noblesse de la France.
Si trompés et attristés par certaines apparences, nous pouvions en douter, cette attitude de l'Eglise et du monde suffirait à nous rassurer.
La France est restée la très noble nation.
Et de cette très noble nation, tu es un fils et tu as en toi-même tous les traits qui caractérisent sa noblesse. Or noblesse oblige : noblesse oblige la France, et noblesse de France oblige les Français.
C'est pourquoi, même pour venger les droits mécon-
nus, il est des moyens que la France ne veut pas, ne peut pas et ne saurait pas employer.
Ses ennemis eux-mêmes le savent bien et ils l'ont avoué. On disait à un officier prussien fait prisonnier après avoir commis les pires horreurs : « Vous ne craignez donc pas que la France fasse un jour chez vous ce que vous avez fait chez elle ? » et l'officier prussien répondit : « La France ne le fera pas : noblesse oblige ! »
Non seulement les amis de la France ont confiance en elle malgré tout; mais même ses enuemis héréditaires, alors qu'ils l'attaquent et qu'ils la pillent sans merci, ont encore ce sentiment qui nous grandit de tout ce dont il les abaisse : Il n'y a pas de danger, la France est trop noble !
Naïveté ! idéalisme qui n'est plus de mise, diront certains, non ; disons tout simplement : noblesse.
On ne se met pas, même pour les vaincre, à égalité avec certains adversaires. Aussi bien on peut mieux encore les vaincre autrement.
Nous avons un prestige qu'il ne nous appartient pas d'aliéner, nous le voudrions que nous ne le pourrions pas, on croirait à la France malgré elle et en dépit de tout. Nous sommes liés par les vertus de nos pères, par la noblesse de la Patrie dont nous sommes les fils.
Heureuse impuissance ! Bénissons-la comme un présent divin.
Noblesse oblige ! le beau mot, gardons-le. Gardonsnous de rompre cette obligation pour la Patrie ; gardonsnous de la rompre par nous-mêmes.
Je dirais : garde-toi de la rompre pour toi-même mon cher artilleur, si je ne savais que tu en es incapable.
Le sang de France coule généreux dans tes veines, il est des félonies auxquelles tu ne saurais consentir. Il est
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des actes mérités par l'adversaire, mais que tu ne poseras jamais ; non pas par faiblesse, non pas même peutêtre par justice, mais par noblesse; moins encore pour ne pas faire souffrir autrui que pour ne pas te déshonorer toi-même à tes propres yeux, pour ne pas briser le geste noble qui fut celui de la Patrie au cours des siècles et auquel tu sens bien que tu ne peux pas contredire. Voilà la noblesse de France : elle n'est plus, même de nom, le privilège d'une classe sociale ; elle se recrute dans tous les rangs; elle fleurit dans tous les cœurs. Les fils du peuple sont eux aussi des « Fils de France », les Dauphins de la royauté future, et c'est par les mêmes qualités de loyauté, de générosité, de courage et d'élégance tout à la fois qu'ils ont conquis eux-mêmes leurs titres de noblesse et qu'ils continuent les gestes de la très noble nation des Francs : Nobilissima Francorum gens !