LA FRANCE EST BRAVE
Sommaire. — La bravoure de la France, — Gallus, Coq et Gaulois. — Chaleur et générosité. — La Furia Francese. — Tolbiac, Poitiers, Clermont, Bouvines, Taillebourg, Fornoue, Rocroy, Steinkerque, Malplaquet, Fontenoy. — Les défaites glorieuses, Maupertuis, Waterloo, Reischoffen.
11 y a des nations fortes et puissantes, se reposant sur elles-mêmes; elles dominent sans mal et sans inquiétude: nul n'oserait les attaquer; elles écraseraient l'audacieux. Ces nations inspirent la terreur ; mais comme elles ne sont jamais en péril, elles n'éprouvent ellesmêmes aucun sentiment, aucune émotion ; elles n'ont même pas à manifester les qualités qu'elles pourraient posséder. On les redoute sans les admirer.
Il y a aussi des nations qui ne sont point assises dans la sénérité : elles ont de vastes ambitions et de nobles projets ; mais elles se heurtent à des adversaires également puissants.
Maîtresses d'elles-mêmes et s'orientant d'instinct vers leurs destinées, elles tendent au but avec une énergie résolue et persévérante. Le sentiment, chez elles, le cède
à la raison ; elles envisagent froidement les questions : elles ne se décident point par enthousiasme ni seulement pour la beauté du geste ; mais, ayant pesé toutes choses, elles font ce qu'elles croient répondre le mieux à leurs intérêts.
Il se peut que leur action les entraîne à la mort ; elles acceptent même cette fin si elles la jugent plus convenable ou si on ne peut l'éviter sans déshonneur.
Froides et imperturbables dans leurs desseins, ces nations poursuivent leur marche au milieu des obstacles, d'un train qui ignore les soubresauts, les vives saillies aussi bien que les reculs. Tout est ordonné et méthodique en elles, même le patriotisme.
De telles nations forcent l'admiration ; mais elles ne sont point de tempérament sympathique ; elles ne paraissent point assez vivre par le cœur pour attirer une vive compassion; elles meurent froidement, toujours un peu hautaines, et c'est froidement aussi qu'on les regarde mourir.
La France, certes ne manque point de force : force matérielle et prestige moral ; elle a tout ce qui s'impose au respect des adversaires ; elle manque moins encore de courage, elle sait sacrifier aux nécessités du moment son idéal qui est pacifique; elle sait que l'honneur réclame quelquefois le sang et tout en envisageant les conséquences terribles d'une attitude, elle prend avec résolution, cette attitude; si elle la juge la meilleure et la plus digne.
Mais cette force de la France n'écrase pas : on ne saurait dire qu'elle inspire la terreur, et ce courage de la France n'a point la froideur et l'impassibilité du courage de certaines autres nations: il ne force pas seulement l'admiration du monde, il inspire la sympathie. Car le courage de France a constamment pris et gardé au cours
des siècles une certaine teinte que n'a point le courage, même héroïque, des autres nations.
En effet, la France n'est pas seulement courageuse, elle est brave. Etre brave, c'est être courageux avec cœur, avec élan, avec chaleur, avec une intrépidité nerveuse qui ne laisse autour de soi personne impassible et qui force l'entourage à prendre parti.
Certains animaux sont couragenx ; on dit du coq qu'il est brave. Il est brave parce qu'il ne calcule pas avant d'attaquer. Il voit l'injure et il saute, hérissé, sur l'adversaire, quoique l'adversaire soit plus fort; ou pourrait même dire, si l'adversaire est plus fort, et il saute sur lui avec impétuosité, avec un frémissement de tout l'être, avec la gaieté et avec le cri qui mettent au coup un éclair et comme une gloire, avant même le suosès et à supposer même qu'une défaite matérielle s'ensuive.
Coq et français ; c'est tout un ; même nom d'origine ionné par les Romains qui se connaissaient en nuances de courage : Gallus. Le coq gaulois, deux mots pour renforcer l'expression du même être. Comparaison bien choisie aussi, même élégance un peu gracile de la stature, même panache en tête, même brillant du regard, même claironnance de la voix, même fierté chatouilleuse qui se courrouce, même gloriole de l'attitude, même allure conquérante plus propre à l'attaque qu'à la résistance, et donnant, même avant d'avoir combattu, l'illusion de la victoire !
Le courage peut être grand et rester énigmatique, silencieux, hautain ; il n'est pas moins méritoire, mais il est moins rayonnant et moins sympathique.
La bravoure éclate, chante, se livre, ne calcule point; c'est elle qui rayonne et entraîne. Le courage est de tous les temps et de tous les lieux : il faut savoir le reconnaître avec justice; mais est-il injuste et trop chauvin de
remarquer et de souligner que la bravoure est d'essence plus particulièrement française ?
Le courage se fait craindre avant et il laisse après une amertume au cœur du vaincu. La bravoure, même quand elle triomphe, se fait aimer. Si elle succombe, son vainqueur en arrive à pleurer. Le mot est français ; le brave petit gas! et on saute au cou du vaillant, qu'il soit vainqueur ou vaincu.
La France est brave en son courage.
Elle va au devant du danger^sans y être contrainte encore par l'intérêt : elle y va dès qu'il est juste ou beau d'y aller. Mais elle n'y va pas impassible, elle y va joyeuse, ardente, folle d'ardeur, sans plus rien compter.
Le mot est français : allons-y! Elle ne se récuse jamais, le mot encore est de Saint-Martin, un saint français et un soldat : non recuso laborem.
La France n'a point le courage froid; elle vibre tout' entière ; un frisson lui passe; elle trépide et elle part. Elle n'a point le courage lourd; rien d'élégant comme la France quand elle part pour sa frontière, drapeaux I glaçant au soleil leurs soies multicolores, cuivres éblouissants, fleurs aux canons des fusils, pièces d'ar- ; tillerie, terribles certes, mais qui semblent des joujous, avions fuselés de si fine armature qu'on dirait des bibelots d'étagère. Elle n'a point le courage impitoyable: il lui suffit de vaincre. La bravoure ne va pas toujours au bout de son objet; elle revient par pitié en de çà du but qu'elle a dépassé par vaillance; elle pardonne volontiers, presque trop volontiers, car la bravoure ne va pas sans une certaine naïveté. Son défaut serait d'être la dupe du cœur qui la soutient.
César et les historiens anciens avaient bien distingué entre tous autres ce trait du caractère de nos aïeux, d'être braves, d'aimer la guerre comme on aime un jeu
et un art, pour la gloire bien plus que pour le profit. Faire une épopée comme on tait un beau discours, avec le même souci de l'élégance, la même virtuosité, le même don de soi. Semer les exploits en l'une, comme on sème les belles phrases en l'autre.
Rem mililarem et argute loqui.
Et de fait, à cause de cette particularité de son courage, qui est la bravoure, la France ne mène pas la guerre comme la mènent les autres nations.
Ce n'est pas le même esprit, ni la même stratégie: le caractère de son action, c'est la spontanéité. Sa manière préférée, c'est l'offensive.
La bravoure qui l'emporte à la tension des nerfs lui fait aimer les trouées, en boule, d'un seul coup, la charge en chantant, par vagues irrésistibles comme la marée des mers, la montée allègre aux coteaux, un peu de fantaisie pour rompre la monotonie des manœuvres générales et mettre en valeur l'initiative personnelle, le bond en avant qui renverse et étourdit l'adversaire, cul par dessus tête, comme disait Madame de Sévigné, jette le désarroi dans les rangs et permet de passer sur le ventre de l'ennemi, sans avoir senti soi-même ni les coups donnés ni les coups reçus.
C'est ce qu'on a appelé furia françèse, le mot est des adversaires de la France; il traduit leur épouvante, certes; mais surtout leur étonnement et leur admiration. Furie d'ailleurs, qui ne veut pas dire : cruauté ; furie qui signifie seulement violence irrésistible de la trombe qui passe et renverse tout, souffle victorieux poussant devant soi l'adversaire, comme la poudre ou la paille légère qu'on voit voler au long des routes; éclair qui part de l'Orient et paraît, en un clin d'oeil, jusqu'à Toc-
cident : comment les bataillons français étaient-ils là, tout à l'heure? Comment sont-ils ici maintenant? Comment ont-ils pénétré cette montagne, franchi ce pont, traversé cette rivière ? coup de foudre en vérité !
Toutes les victoires de la France, jusqu'ici ont été remportées en cinq minutes ; en furie, disent les ennemis ; en bravoure, pouvons- nous dire.
' Et à cette bravoure, toujours la même, procédant du même principe pour aboutir au même terme, s'attachent pour chaque action, un trait particulier et un souvenir impénétrable, comme un nœud de ruban très vif, comme un bouquet de fleurs très fraîches, comme un mot qui résonne, comme un rayon qui passe !
La Galerie des batailles au Château royal de Versailles est bien révélatrice à cet égard; je ne sais si un peintre de métier en trouverait tous les tableaux à son gré comme facture et les considérerait comme des chefsd'œuvre de l'art pictural, en notre pays; mais ce que je sais et ce que je sens, c'est que ces tableaux là ont été faits par un français qui a compris non seulement la gloire française, mais la bravoure française et qui a bien saisi l'idée de chaque bataille et le détail qui la fixe dans la mémoire.
Tu te souviens:
C'est Tolbiac, la première bataille contre l'Allemand.
Clodowig, le roi chevelu (c'est ainsi qu'on appelaitlcs poilus de ce temps-là) Clodowig sur son grand cheval, au milieu de sa troupe qui fléchit et va se rompre, a une inspiration, la première des inspirations françaises: « Dieu de Clothilde, si tu me donnes la victoire, je promets de n'avoir plus d'autre Dieu que toi ! )) C'est le vœu, l'engagement, le don du cœur, mais qui n'arrête pas le geste du bras. Clodowig est brave, il fait confiance à Dieu, il s'appuie sur cette force invisible qu'il a senti
passer en lui. Car on ne cherche Dieu, comme dit Pascal, qu'après l'avoir trouvé. Le roi mérovingien reprend un nouvel élan, il se ressaisit lui-même: il fonce sur un ennemi doublement redoutable parce qu'il se croit vainqueur, il risque tout; il est brave; il est victorieux.
C'est Poitiers, en 732.
Là encore, deux civilisations sont en présence, la France est l'enjeu de ce duel entre le Christianisme et l'Islam. Mais la France ne reste point passive dans le combat : elle saisit en main la Croix que le Coran ébranlait déjà. Les Sarrazins, comme une nuée de sauterelles d'Orient, gagnent de proche en proche et vont couvrir le territoire. Charles Martel fond sur cette innombrable invasion et sous les coups dont il assomme, c'est la fuite éperdue, le camp abondonné, le recul jusqu'au delà des Pyrénées. Le geste de Charles Martel a été dur, mais il a surtout été d'une sublime bravoure.
C'est Clermont-Ferrand, en 1095.
A la parole du pape Urbain II, toute la France se lève au cri de: Dieu le veut! Dieu le veut ! On ne regarde pas si l'expédition sera difficile, douloureuse, victorieuse, si on est prêt et comment on pourra gagner cette Jérusalem lointaine qu'il s'agit de délivrer. Si Dieu le veut, si la conscience l'exige, si l'honneur le commande, qui donc hésiterait, s'il est français ? et la France prend la croix. Je dis bien : la France ; car ce ne furent point ses représentants officiels : son roi, Philippe Ier pour lors excommunié; ce ne furent point les plus grands seigneurs en guerre les uns avec les autres: cène furent même pas les premiers prélats du royaume: ce furent les petits barons, ce fut le populaire; ce fut la levée en masse de la nation. Rien de très ordonné, certes, rien qui rappelle la stratégie humaine : ces gens sont inexpérimentés. On aurait pu souhaiter mieux:
mais ils sont bien français. Ils sont braves; peu importe de savoir comment on arrivera. On sent qu'il faut partir et on part.
Au point de vue militaire, les Croisades n'ont pas donné un résultat appréciable ; il est permis d'en regretter le manque d'organisation pratique: mais ceux qui les entreprirent d'abord n'eurent aucune ambition politique ; ils ne visaient même pas aux succès guerriers; ils partaient pour délivrer un tombeau vide. Il faut reconnaître qu'ils étaient braves: la masse et les chefs. Quand ces chefs s'appellent Godefroy de Bouillon, Tancrède, Bohémond et les autres, il n'y a point à les dédaigner. Ils sont représentatifs, et en bonne posture, de la bravoure française !
Aussi bien tout n'est pas exclusivement enthousiasme mystique dans la bravoure française.
Voici, par un beau jour de juillet 1214, sur l'ancienne voie romaine, le pont du Bouvines qui permet de traverser la Narque. Philippe Auguste, est sous un frêne auquel il a suspendu son épée et son bouclier. Près du roi, un autel de campagne, comme tu en as pu voir au cours de la guerre mondiale; à cheval, un évêque casqué de sa mître, c'est l'évêque de Senlis, généralissime; on attend le choc de la première grande coalition contre la patrie qui commence à prendre tout-à-fait conscience de ses multiples forces. Un Kaiser allemand, Othon, un féodal orgueilleux et brutal, Ferrand de Flandre, un comte de Boulogne, entraîné dans l'aventure, se sont déjà, en pensée, partagé la France. Pour leur résister, le roi, les seigneurs, les évêques, les communes de France, la nation tout entière, marchent ensemble, c'est la première union sacrée.
La messe dominicale s'achève, l'hostie est consacrée, Philippe Auguste s'avance. Il dépose auprès du corps
du Christ, sa couronne: il dit : S'il en est qui se croie plus capable de porter cette couronne et de conduire la France à la victoire qu'il avance et qu'il la prenne! » C'est la bravoure déjà consciente de soi et confiante en les autres.
Une acclamation répond au roi : l'alliance est scellée între le prince et la nation.
« Alors, raconte Guillaume le Breton, le modeste chapelain du roi Philippe, le roi, le visage animé et ivec une joie aussi vive que s'il eût été appelé à une îoce, saute sur son cheval, et les chevaliers lui demanlent sa bénédiction et il la leur donne. Le chapelain est imu aux larmes et le ton voilé par l'émotion, il comnencele psaume: Béni soit le Seigneur qui est ma force :t qui instruit mes mains au combat. »
La bataille de Bouvines s'engage: c'est une vraie baaille d'épopée féodale : un choc de fronts, suivie d'une ffroyable mêlée, sans trace de manœuvre. « L'homme hoisit son homme, » dit uu historien; c'est au plus irave, et Dieu sait ce qu'il fut dépensé de bravoure inividuelle en ce combat au cours duquel le roi fut jeté à as de son cheval par les fantassins flamands qui le teaient avec les crocs de leurs lances, tandis que Galon le Montigny agitait désespérément le fanion royal pour ppeler au secours.
C'est vingt ans plus tard, le pont de Taillebourg. laint Louis encore adolescent, le franchit d'un trait, réludant à la fougue de Bcmaparte au pont d'Arcole. l'ennemi est bousculé dans la rivière ; le roi a passé omme l'ouragan, il n'a rien compté, rien vu, rien enti ; tout a été balayé. On y pouvait rester, mais on st passé, c'est la bravoure française, et c'est la même ravoure, en 1248, en vue de Damiette en Egypte et evant les Sarrazins.
Saint Louis a perdu par la force du vent qui les a I égarés un grand nombre de ses navires : il n'a plus | avec lui que la troisième partie de ses gens ; mais il ne 1 veut pas attendre le reste. A peine la galère qui portait I l'enseigne ou oriflamme de Saint Denis a-t-elle touché 1 terre que le roi traverse à grands pas le pont de son 1 navire, et, malgré le légat du Pape, homme prudent qui 1 veut le retenir, il saute dans la mer où il a de l'eau 1 jusqu'aux aisselles ; il va ainsi avec son bouclier au cou, son casque en tête et sa lance à la main, jusqu'à ses gens qui étaient sur le rivage de la mer, « et quand il fut à terre et qu'il aperçut les Sarrazins, il demanda quels geus c'étaient et on lui dit que c'étaient les Sarrazins ; il mit aussitôt sa lance sous son aisselle et son bouclier devant lui et il eût couru sus aux Sarrazins si ses chevaliers qui étaient avec lui l'eussent laissé faire ! »
Et nous arrivons à la journée de Foruoue, en 1495, de laquelle date l'expression de furia francèse, si caractéristique de notre manière.
Guichardin a raconté les péripéties du combat : ce fut une mêlée « où les chevaux de France semblaient eux-mêmes avoir conscience de la grandeur du péril. »
Après une trop rapide promenade militaire en Italie jusqu'à Naples, la route du retour en France était coupée devant Charles VIII, un roi bien Valois. Il fallait, à tout prix, passer à travers trente mille ennemis; onpassa, puisqu'il le fallait.
Et à mesure que nous avançons dans l'histoire, la physionomie des batailles de spontanéité française se précise encore et prend son esthétique particulière.
Le 13 septembre 1515, sur la Chaussée de Marigm à Milan, c'est la mêlée confuse des Français et des Suisses. On se bat au clair de lune dans une poussière aveuglante. François Ier qui fut brave jusqu'à l'impru-
dence, et qui, ce jour là, chargea lui-même à la tête de ses gendarmes écrit à sa mère qu'il y eut une trentaine de charges. « Malgré tout, ajoute-t-il, les Suisses se logèrent bien près de nous, si près qu'il n'y avait qu'un fossé entre deux, toute la nuit demeurâmes le cul sur la selle, la lance au poing, l'armet à la tête, nos lansquenets en ordre pour combattre, nous avons été vingt huit heures à cheval, sans boire ni manger ».
Au lendemain de la victoire, François Ier qui n'avait que vingt ans voulu être armé chevalier par Bayard et le héros sans peur et sans reproche ceignit l'épée à son roi.
Bayard était à l'honneur; il le méritait par sa bravoure bien française aussi. On en connaît mille traits par l'aimable anonyme qui n'a voulu s'appeler devant la postérité que « Le loyal Serviteur », mais il n'en est guère de plus caractéristique et de plus émouvante que la défense du pont du Carigliano, dans le royaume de Naples.
« En regardant le bon chevalier par delà la rivière va adviser environ deux cents chevaux des Espagnols qui venaient droit au pont pour le gagner ; ce qu'ils eussent fait sans grande résistance et cela était la totale destruction de l'armée française. Il commença à dire à son compagnon : « Monseigneur Pécuyer, mon ami, allez vistement quérir de nos gens pour garder ce pont où nous sommes tous perdus. Cependant je mettrai peine de les amuser jusqu'à votre venue ; mais hâtez-vous ! » Ce qu'il fit.
« Et le bon chevalier, la lance au poing, s'en va au bout dudit pont où de l'autre côté étaient déjà les Espagnols, prêts à passer; mais comme lion furieux, va mettre sa lance en arrêt et donne en la troupe qui déjà était sur ledit pont. De sorte que trois ou quatre se vont ébranler, desquels en chut deux en l'eau qui onc-
ques depuis n'en relevèrent, car la rivière était grosse et profonde. Cela fait, on lui tailla beaucoup d'affaires ; car si durement fut assailli que sans trop grande chevalerie n'eût su résister ; mais comme un tigre échauffé, s'accula à la barrière du pont à ce qu'ils ne gagnassent le derrière et à coups d'épée se défendit si bien que les Espagnols ne savaient que dire et ne cuidaient point que ce fût un homme. Bref, tant bien et si longuement se maintint que l'écuyer Le Basco, son compagnon, lui amena assez noble secours. »
Le bon chevalier avait fait ses preuves de bravoure, il était digne de figurer à l'honneur et d'armer son roi.
En mars 1590, c'est la même attitude que l'on trouve à Ivry, dans le roi Henri qui n'est encore que le Béarnais, mais d'humour si française : carie mot humour est encore un mot qui nous « revient » d'Angleterre, mais qui est né en France, si nous en croyons Voltaire qu'il faut tout de même croire quelquefois.
Henri, vainqueur à Arques, avait mis le siège devant Paris ; mais il dut rétrograder sur Dreux et même abandonner cette ville. Mayenne, le frère cadet des Guises assassinés, le menaçait. On parlait de retraite jusqu'en Béarn. « Point d'autre retraite, dit le Prince, que le champ de bataille. ))
— Mais l'ennemi est bien plus nombreux — . Plus de gens, plus de gloire ! Henri IV fait une courte prière, prend son casque, « a le sourire «et dit: « Compagnons, Dieu est pour nous. Si vos cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc, vous le trouverez toujours au chemin de la victoire et de l'honneur. »
Et comme peu d'instants après, les troupes fléchissaient quand même : « Tournez visage, leur cria le roi, et si vous ne voulez combattre, regardez-moi mourir ! » et il se précipita au plus épais des bataillons enne-
mis. Le panache, encore une fois, était à la victoire.
Le 19 mai 1643, c'est Rocroy avec ses charges successives, menées par le jeune duc d'Enghien qu'on a envoyé apprendre l'art de combattre et qui, du premier coup qu'il parait sur le champ de bataille, par une intuition de génie, par une de ces vives et impétueuses saillies dont sa nature a gardé le secret, remporte sa première victoire et orne de ses lauriers le berceau du grand roi.
Bossuet a immortalisé cette prouesse de ce général de vingt ans quand il fit, quarante ans plus tard, l'éloge funèbre du Prince de Condé !
« Aussitôt qu'il eût porté de rang en rang l'ardeur dont
il était animé, on le vit presqu'en même temps pousser
l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée
rallier le Français à demi vaincu, mettre en fuite l'Es-, pagnol victorieux, porter partout la terreur et étonner, de ses regards étincelants ceux qui échappaient à sjesj coups.
«Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois, le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants, trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaine qu'on voyait porter dans sa chaise et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. Mais enfin il faut céder, c'est en vain qu'à travers des bois, avec la cavalerie toute fraîche, Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés, le Prince l'a prévenu ; les bataillons enfoncés demandent quartier; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le coin-
bat. Pendant que d'un air assuré, il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque; leur effroyable décharge met les nôtres en furie. On ne voit plus que carnage : le sang enivre le soldat jusqu'à ce que ce grand Prince qui ne peut voir égorger ces lions comme de timides brebis calma les courages émus et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. »
Le tableau est exact et suggestif, toute la manière française s'y trouve résumée, dextérité, bravoure, générosité.
La fin d'un règne si glorieusement ouvert ne fut pas moins prodigue de bravoure.
Le 3 août 1692, à Steinkerque, le maréchal de Luxembourg, trompé par de faux avis, se laisse surprendre en mauvaise posture par Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre. Mais il a vite fait de se ressaisir et de rétablir le combat.
Il a dans son armée, Philippe, duc de Chartres, âgé de quinze ans, le futur régent; il a Louis de Bourbon un petit fils de Condé, il a François-Louis de Gonti, le petit neveu du Prince, il a le duc de Vendôme, un petit fils de Henri IV. Ges princes n'ont pas même âge, mais ils sont tous de France, et on peut dire qu'ils ont même jeunesse. Tous les quatre se mettent avec le duc de Ghoiseul à la tête de la maison du Roi ; ils sautent sur leurs chevaux, se passent autour du cou, au hasard du geste, leur large cravate à dentelles, si compliquées d'ordinaire à accommoder pour les galas de Versailles, et l'épée en maiu, ils chargent les premiers ; toute la noblesse les suit.
Du même coup, ils gagnent une victoire, et comme on est en France, ils lancent une mode. Désormais il est de bon ton de nouer négligemment ses cravates de
dentelles. Elles sont « à la Steinkerque ! ». Hommes et femmes s'en parent à l'envi , le peuple s'attroupe autour des Priuces que leur bravoure dans une guerre maladroitement provoquée a suffi à rendre populaires.
Et quelques années plus tard, le 11 septembre 1709, à Malplaquet, ce ne sont plus les Princes qui font la charge contre Malborought, plus terrible alors qu'il n'apparut depuis dans la chanson; ce sont les paysans de France qui se sont levés pour défendre, eux aussi, la frontière du nord envahie. La misère est extrême, le ravitaillement mal organisé. Depuis deux jours les troupes n'ont rien eu à se mettre sous la dent. On vient de distribuer la boule de pain et voici que l'attaque ennemie se déclanche. Les malheureux soldats affamés jettent aussitôt leur pain, ils courent à l'ennemi et s'ils ne restent pas maîtres du champ de bataille, ils portent à leurs adversaires le double de coups mortels qu'ils en reçoivent eux-mêmes.
Le 11 mai 1745, bravoure bien française encore et en dentelles aussi, la bravoure qui donna à Louis XV la victoire de Fontenoy.
Tu connais l'incident par lequel s'ouvrit cette bataille longtemps indécise.
Un régiment de Gardes Anglaises et le Royal-Ecossais abordent les Gardes-Françaises. '
A cinquante pas, de part et d'autre, on s'arrête, on se salue, par dessus les seigles couchés; milord Charles Hay, capitaine aux Gardes-Anglaises, le chapeau en main, et flegmatique, prononce : « Messieurs des Gardes Françaises, tirez !
Mais le comte de Hauteroche, poitrinant et le geste arrondi, répond à haute voix: Messieurs ! nous ne tirons jamais les premiers, tirez vous-mêmes !
Ce n'était pas là seulement une inspiraton personnelle
du comte ; c'était le règlement militaire du temps, élaboré par Louvois : toute troupe qui essuie sans fléchir le premier feu a toutes les chances pour vaincre.
Les Anglais n'insistèrent pas et la première ligne française fut couchée dans les seigles par une décharge à bout portant.
Mais Maurice de Saxe, tout goutteux qu'il est et porté dans une chaise d'osier, rétablit la bataille, aidé du duc de Richelieu qui n'est pas moins bien inspiré. C'est de ce duc, pourtant bien dameret, que le lendemain du succès, le marquis d'Argenson écrivait à Voltaire : « Votre ami, le duc de Richelieu, est un vrai Bayard ; c'est lui qui a donné le conseil et qui l'a exécuté, de marcher à l'infanterie, comme des chasseurs et comme des fourrageurs, pêle-mêle, la main baissée, le bras raccourci, maîtres, valets, officiers, cavaliers, infanterie, tout ensemble. Cette vivacité française dont on parle tant, rien ne lui résiste. Ce fut l'affaire de dix minutes que de gagner la bataille ! »
Bravoure en sabots, bravoure en dentelles, bravoure de princes, bravoure de peuple, mais toujours bravoure française !
Il faudrait maintenant citer toutes les batailles de la Révolution ; il en est sur mer, il en est sur terre...
Le drame du « Vengeur » est dans toutes les mémoires et pour ainsi dire dans tous les yeux.
C'est le 1er juin 1794, l'amiral Villaret-Joyeuse est sorti de Brest avec 26 vaisseaux pour protéger l'arrivée d'un convoi d'Amérique. La flotte anglaise surgit, forte de 30 vaisseaux. Un des vaisseaux français, le Vengeur, complètement désemparé refuse d'amener son pavillon; il est encombré de morts, il a perdu son capitaine, tous ceux qui sont restés à peu près debout, même les plus jeunes mousses, se font artilleurs et répondent au feu
de l'ennemi. Le vaisseau est criblé de coups, il s'enfouce dans l'Océan au chaut de « la Marseillaise ». La moitié des soldats ont péri : l'admiration force les Anglais à recueillir les autres.
Et voici une autre bataille qui fait aussi tableau. C'est Fleurus. Sur les régiments qui manœuvrent dans la campagne, plane en plein ciel un ballon d'observation : c'est la première application de l'art aérostatique aux opérations militaires.
Le ballon de Fleurus est l'ancêtre un peu lourd encore des avions d'aujourd'hui, mais le soleil de la victoire en a doré pour jamais les contours.
Et maintenant, c'est Austerlitz avec son soleil de décembre qui depuis un siècle a suffi et suffira jusqu'à la fin des âges à auréoler de gloire le front de Napoléon, soleil que les brumes de Russie n'ont pas pu estomper et qui ne s'est point abaissé à l'horizon avec l'étoile du grand Empereur.
C'est Eylau, avec son symbolique linceul de neige, sa masse noire et son cadre flambant.
C'est Navarin; les lys de France refleurissant juste assez pour libérer la Grèce antique et qui veut renaître. Une fois de plus, et pour la victoire, la Croix se bat sous pavillon français !
C'est l'escalade de Malakoff, entre deux parties de cartes, c'est le mot héroïque, mais désinvolte : le mot de la bravoure française que Mac-Mahon interprète : J'y suis ; j'y reste!
C'est Magenta et Solférino, avec les zouaves dont la secchia multiplie les coquelicots parmi les blés du Milanais doré.
De siècle en siècle, la France a donc poursuivi le même idéal et l'a réalisé de la même manière, par la bravoure. C'est toujours par l'offensive rapide, par la
l04 L'AME DE FRANCE
ruée nerveuse et chantante qu'elle a remporté la victoire; c'est toujours du même élan qu'elle s'est lancée dans la bataille, et par suite* il ne lui a pas été nécessaire d'être toujours victorieuse pour être glorieuse toujours.
La France seule, on peut le dire, a connu des défaites honorables à l'égal des plus belles victoires.
Si parfois elle les a un peu provoquées par une certaine insouciance du danger qui approchait, toujours elle a su les relever de quelque beauté.
C'est à Poitiers, l'attitude du roi Jean, se battant comme le dernier des soldats, avec, à ses côtés, son jeune fils Philippe, qui lui crie: « Père, gardez-vous à droite ! père, gardez-vous à gauche 1 » Et le roi Jean frappe d'estoc et de taille. Il eût mieux fait sans doute de ne point lancer ses cavaliers contre les haies et les vignes de Maupertuis; mais nous ne parlons point ici de génie militaire, nous parlons d'action guerrière et de bravoure. Jean fut appelé le Bon* non qu'il fut doux, il ne l'était pas, mais parce qu'il était brave.
Et le 18 juin 1815, ce fut l'héroïsme de la Vieille Garde, à Waterloo. Victor Hugo a chanté dans son admirable poème cette bataille des géants.
Waterloo! Waterloo! Waterloo!... morne plaine
qui
Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui.
Il a décrit :
Tanquille et souriant à la mitraille anglaise, La Garde Impériale entra dans la fournaise.
Le poème est beau : mais le simple récit est plus
grandiose, pourrait-on dire, et plus poignant encore.
L'année anglaise, au soir du samedi 17 juin 1815, est arrêtée au sud du village de Waterloo, en avant de la forêt de Soigne, sur le plateau du mont Saint-Jean qui barre la route de Bruxelles.
Napoléon s'établit sur* un plateau voisin, le plateau de la Belle- Alliance, du nom d'un cabaret. Ces deux plateaux sont séparés par un vallon profond de vingt mètres à peine. Les Anglais avaient occupé et fortifié, en avant du mont Saint-Jean, le château de Hougouviont, au centre la ferme de la Haie-Sainte, le long de la grand'route ; à gauche, la ferme de Papelotte.
Après l'orage du 17 au soir, on bivouaqua dans les seigles avec de l'eau jusqu'au menton. Les détails des trois attaques successives qui firent de la journée du 18, trois batailles, te sont connus.
Ces attaques échouèrent d'abord faute de place aux cavaliers pour manœuvrer. On recula une première fois; puis vers deux heures de l'après-midi, les Prussiens de Blucher arrivaient. Il fallut improviser une seconde bataille tout en continuant la première contre les Anglais. Ney, avec la cavalerie française, attaqua sur un front de quinze cents mètres le centre anglais, sans succès, tandis que les Prussiens étaient momentanément repoussés.
Alors, vers sept heures du soir, l'Empereur tenta la dernière attaque, cette fois, avec la garde et Cambronne. Le feu rapide et précis des Anglais — on ne s'était pas réciproquement salués comme à Fontenoy — coucha par terre les deux tiers de la Garde et, au même instant, un nouveau corps prussien apparut.
Ce fut la perte de la bataille, mais ce fut la gloire immortelle de la Garde.
Quatre de ses carrés furent broyés, près du cabaret
de la Belle- Alliance; les deux derniers, l'élite de l'élite, établis de chaque côté de la route de Bruxelles, tinrent, seuls, tête aux deux armées. Aucune charge ne put les entamer.
A neuf heures du soir seulement, ils battirent en retraite et la cavalerie prussienne n'osa les suivre que hors la portée de fusil.
Quelque soit le mot que Cambronne, sommé de se rendre, ait prononcé, l'attitude demeure la même. La Garde est morte; elle ne s'est pas rendue.
A Waterloo, c'était la bravoure de la résistance; la bravoure de l'attaque n'est pas moins émouvante.
Nous sommes au 6 Août 1870, à Frœscwhiller : un historien de haute valeur, et un soldat malheureux, Albert Malet, engagé volontaire et tombé pendant la guerre mondiale, a pris cette bataille comme type des batailles de la guerre franco-allemande.
Mac-Mahon occupait un plateau ondulé des Vosges, au-dessus du bourg de Wœrth. Sur le plateau, à droite de Wœrth, le village de Froeschwiller ; à gauche Elsasshausen. L'armée allemande du Prince-Royal occupait une ligne de collines parallèles de l'autre côté de la Saur.
Jusqu'à midi la victoire nous fut favorable : les tentatives ennemies pour s'élever jusqu'à Elsasshausen et Froeschwiller furent longtemps inutiles; mais l'ennemi put prendre pied quand même sur le plateau, à Morsbronn. La gauche française fut débordée et attaquée de flanc et de front. Alors on lança sur Morsbronn une brigade de cuirassiers — un corps des vaillants dont il faut toujours rester digne. — Les deuxrégiments partirent à la charge, sachant qu'ils étaient sacrifiés, sans même reconnaître à l'avance le terrain coupé de fosses profondes, de rangées d'arbres et de houblonnières.
Ce fut un premier épisode : « les balles ennemies
pleuvaient sur les cuirasses comme la grêle sur les vitres en temps d'orage ». Il fallut battre en retraite. Mac-Mahon, pour couvrir la route de Reichshoffen, engagea d'abord quatre régiments de cuirassiers qui chargèrent sur Elsasshausen et furent écharpés sans pouvoir joindre l'ennemi. Puis, ce furent les tirailleurs algériens qui avaient combattu toute l'avant veille, 5 Wissembourg. Ils étaient 1700, déployés en ligne : sans tirer un coup de feu, mais d'une seule voix : a à la baïonnette ! » ils partirent. En quelques minutes, ils avaient repris les pièces perdues, le village d'Elsasshausen et ils poursuivaient les Allemands jusque sur la lisière d'un bois.
Là, par trois fois, ils renouvelèrent leurs charges tragiques et laissèrent huit cents d'entr'eux — la moitié de leur effectif — sur le terrain glorieux.
Par leur mort, ils avaient sauvé tout au moins la retraite de l'armée. Ils avaient mérité que le Prince- Royal de Prusse écrive à sa mère, le soir même : « Il n'a fallu rien moins que l'admirable constance de nos soldats pour abattre les héros de l'armée française. Emportés par une véritable furie, inconscients du péril, voulant vaincre ou mourir, les Français offraient un spectacle digne des plus grandes épopées. Si les vainqueurs ont le droit d'être fiers, quel respect ne doiventils pas aux vaincus ! »
Voilà un des derniers portraits de l'âme française et de sa bravoure. Il est tracé par un ennemi victorieux ; il reproduit bien la caractéristique de la physionomie : véritable furie, inconscience du péril, héroïsme d'épopée. Les cuirassiers de Reischshoffen sont les dignes descendants des Milices de Bouvines, des Croisés de Damiette, des chevaliers de Marignan, des « Maison du Roi » de Steinkerque, des paysans de Malplaquet, des
gardes Françaises de Fontenoy. La race se perpétue intègre : elle a ses exemplaires admirables dans les femmes comme dans les hommes. Le nom de l'une d'entre elles est sur tes lèvres respectueuses : Jehanne Darc, au centre de notre histoire, bergère de dix sept ans, héroïne et martyre de la Patrie, pesonnifie bien la bravoure française, la bravoure militaire, la bravoure civique, le geste du soldat, l'attitude du penseur.
Il faut voir comme elle combat aux Tournelles, escaladant les murailles, à Patay, à Beaugency, entraînant les vieux routiers qui devant elles n'osent plus jurer. Il faut voir comme elle répond en des Circonstances où une seule parole peut être plus mortelle qu'une longue chevauchée.
Jehanne Darc est brave devant les Anglais : elle revendique la liberté*de sa patrie : Jehanne Darc est brave devant un conseil de prélats félons : elle revendique la liberté de sa conscience.
Plus que les soudards d'Albion, ces hypocrites gens d'Eglise la tiennent aux rets de leur subtilité éauteleuse : elle est entre leurs mains; elle a devant les yeux les instruments de torture et le bûcher; elle a la perspective de perdre, non seulement la vie, mais, ce qui est cent fois pire pour elle, la participation à l'Eucharistie, celte vie divine. On lui dit que se soumettre à l'autorité officielle est le meilleur et le seul moyen d'assurer son salut. Jehanne Darc ne se laisse pas arrêter. Elle a ses « Voix » pour elle; elle répond bravement a à la française »; elle raille même un peu ceux qu'elle cloue au silence par ses franches réponses; elle fonce d'un mot sur Cauchon et sur ses assesseurs et elle les balafre pour les siècles de ses réparties cinglantes : c'est une charge à sa manière qui les culbute et dont ils ne se relèveront jamais.
Devant eux, Jehanne Darc a toujours protesté de sa soumission à l'Eglise universelle, mais elle a constamment refusé de trahir sa conscience pour obéir à un conciliabule de gens d'Eglise. Elle a revendiqué fièrement les droits de la dignité humaine et de la personnalité. Elle a très bien distingué entre soumission éclairée et abandon irraisonné de soi. Elle a été brave jusque dans sa foi religieuse, et en cela encore, elle s'est montrée de France.
Elle n'a pas prétendu, d'autre part, au courage impassible; elle s'est atteudrie sur elle-même et elle a pleuré; elle n'a pas eu non plus le courage insolent : sa bravoure ne s'est point faite bravade ; elle a seulement riposté du même ton. Ses juges avaient de la malice. Jehanne Darc avait de l'esprit; elle s'en est servie crânement et joyeusement.
Toute l'histoire de France est remplie de traits admirables depuis la mort de Roland, à Ronceveaux, jusqu'à celle du chevalier d'Assas, à Glostercamp. Les soldats de la patrie ont toujours montré non seulement du courage endurant et de la ténacité, mais ils ont surtout fait preuve d'une bravoure inimitable : c'est par la bravoure surtout qu'ils se sont distingués des autres soldats de l'univers dont il serait puéril de nier la valeur.
La bravoure des marins n'a pas été moins admirable : tu connais celle des héros du « Vengeur » ! Que dire de nos multiples cuirassés sombrant sous la lâche et irrésistible agression allemande et disparaissant comme le « Suffren » et la « Provence » aux cris de : Vive la France 1
Puis ce furent les airs qui tentèrent la bravoure des héros de France. A travers les espaces inexplorés dont la solitude et le silence épouvantaient Pascal, Pilastre
des Roziers et le marquis d'Arlandos, élégants amateurs, les premiers se hasardent le 21 novembre 1783, dans une galerie suspendue à un globe rempli d'air chaud : c'était la première Montgolfière sans soupape, exposée au perpétuel danger de l'explosion ou de l'incendie.
Louis XVI, en sa sollicitude, avait voulu s'opposer à l'expérience ou n'y exposer que des condamnés dont la vie était sacrifiée. Mais Pilastre des Roziers avait bondi d'indignation et de bravoure : « Quoi 1 de vils criminels auraient ainsi l'honneur de s'élever les premiers dans les airs ! »
On sait que dans une ascension ultérieure, le hardi aéronaute devait périr écrasé dans une chute tragique sur la grève de Boulogne et y trouver la mort avec la gloire, le 15 juin 1785.
Quelques mois auparavant, le 7 janvier 1785, le français Blanchard, entraînant avec lui le docteur anglais Jefferies avait traversé le premier, par la voie des airs, la Manche, de Douvres à Calais, dans un ballon livré au caprice des vents. Et depuis, et aujourd'hui surtout, il serait bien impossible de dénombrer les aviateurs de tout grade et de tout appareil qui, avec Guynemer, sont montés dans les cieux au fracas de la mitraille et ont fait pleuvoir eux-mêmes sur l'ennemi une grêle d'un nouveau genre.
La France est brave et dans sa bravoure elle demeure comme toi modeste et joyeuse.