‹ L'ame de l'adolescentChapitre 100 sur 234 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Faut-il compter la Raison parmi les facultés qui naissent et se développent avec l'adolescence? La réponse dépend du sens qu'on attribue à ce mot. Si par Raison on entend l'Intelligence sous sa forme objective et impersonnelle, nous avons vu déjà quelle difficulté présente pour l'adolescent la conformité de la Pensée aux choses. L'enfant, mieux équilibré avec le milieu, semble refléter bien plus fidèlement dans son esprit les relations qui unissent les faits dans le monde extérieur. Mais si par la Raison on entend la liaison logique des idées et aussi la tendance à chercher à propos de toutes les questions les causes et les effets, les principes et les conséquences, on peut la considérer comme un des caractères essentiels de la seconde naissance. Le pubère est peut-être moins raisonnable que l'enfant de dix à treize ans, mais à coup sûr il est infiniment plus raisonneur.

Dès que le jeune homme s'aperçoit pour la première fois de l'interdépendance logique des idées, il « s'en réjouit d'ordinaire comme s'il avait découvert un trésor de sagesse; la joie le transporte jusqu'à l'enthousiasme, et il n'est point de sujet qu'il ne se plaise à remuer, tantôt le roulant et le confondant en un, tantôt le développant et le divisant par morceaux ». Le trait de caractère noté dans ce passage célèbre du Philèbe est un de ceux que Platon attribue le plus souvent aux adolescents de ses Dialogues, par exemple à Glinias le disputeur à qui Socrate persuade

d'abandonner la sophistique pour la philosophie, à Ménon le jeune sophiste qui se plaint que Socrate agit sur son esprit comme une torpille, à bien d'autres. Sans se lasser, ils prennent part aux plus longues discussions sur les matières les plus abstraites. « Ils ne sentent pas le poids des idées, ils courent sous la lourde cuirasse de la dialectique w1. Si Socrale fait mine de se taire, ils l'exhortent à continuer, l'empêchent de s'en aller, ne veulent pas qu'il retranche rien de l'entretien, et d'un ton gracieux et souriant, ils menacent de fondre sur lui.

Dans les anciennes classes de logique, les argumentations pro et contra comptaient parmi les exercices les plus goûtés des élèves : certains, aussi exclusifs que Stuart Mill et ses camarades benthamistes2, en oubliaient les travaux littéraires des années précédentes. La manie raisonnante est si fréquente à cet âge qu'on peut la considérer comme une des distinctions les plus nettes qui le séparent de l'époque prépubère. Sans doute le don d'observation propre à beaucoup d'enfants suppose dans1 leur esprit l'existence de cadres où viennent se grouper avec leurs ressemblances et leurs différences des faits déjà abstraits et généralisés. Dans leurs questions perpétuelles sur la cause, la matière, la fin, etc., des objets et des événements qui les intéressent, dans leurs explications ingénues, on trouverait une logique immanente souvent plus rigoureuse que celle de l'adolescent. Mais d'autre part leur conception du temps et de l'espace est si étroite, la multitude de leurs impressions si débordante, leur crédulité si grande, leur absorption dans le monde extérieur si complète 3 , que leur raisonnement va presque toujours du particulier au particulier et se maintient dans les bornes de leur expérience habituelle '\ La puberté provoque l'apparition d'une nouvelle intellectualité. Les idées deviennent plus intéressantes par elles-mêmes que par les faits dont elles sont le résumé : les premières qu'on découvre, filles aînées de l'esprit, sont si charmantes que nulle joie ne pourra

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