Emile
autre. Non seulement le signe équivaut à la chose signifiée, mais il en provoque encore l'existence. « A force de l'appeler maman, dit Rousseau, parlant de ses relations avec Mme de Warens, à force d'user avec elle de la familiarité d'un fils, je m'étais accoutumé à me regarder comme tel. Je crois que voilà la véritable cause du peu d'empressement que je mis à la posséder, quoiqu'elle me fût si chère. » La souffrance même, imaginaire ou réelle, trouve un soulagement merveilleux dans les paroles de consolation, au point que de la plupart des maux adolescents on pourrait dire ce que Montaigne dit des maladies des paysans : « Et selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. »
C'est pourquoi les formes verbales jouent dès la puberté un rôle prépondérant dans l'acquisition des idées, à peu près le même que les leçons de choses aux âges précédents. Ce n'est pas que la mémoire brute des mots soit en augmentation : d'après les recherches de Hawkins1 elle atteindrait son maximum à quatorze ans avec 56 p. 100 de réponses exactes contre 52 p. 100 à douze ans, 55 p. 100 à treize ans, 51 p. 100 à quinze ans; résultats confirmés en gros par les tableaux de A. Netschajeff2. Mais il est un facteur de premier ordre dont l'absence à peu près constante au cours des expériences procédant par interrogations et réponses verbales ou écrites, rend les résultats de ces épreuves toujours douteux. On a vu déjà que l'adolescent se représentait faiblement ce qui ne l'intéressait pas. Par suite les mots ne solliciteront son attention et ne provoqueront le maximum d'exactitude dont sa mémoire est capable qu'à condition de faire partie intégrante des objets de pensée aptes à provoquer une émotion. Qu'une formule vienne»a le frapper par sa force, son étrangeté, son élégance ou tout autre caractère saillant ; elle s'incrustera en son esprit beaucoup plus qu'en celui de l'enfant, tandis que des lectures ou des cours qui l'auront laissé indifférent, il ne gardera qu'un vague souvenir. Par exemple, il devient moins capable qu'il ne l'était de réciter une
4. Expériences sur les types de Mémoires. Psycholog. Review, 1897, cité dans r Année psychologique, VIII, p. 31. 2. Voir St. Hall, II, 489.
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page de vers latins ou un théorème de géométrie sans les comprendre; mais d'autre part, même les comprenant et par suite, les ayant retenus avec aisance, il lui sera très difficile de séparer la pensée de son expression et de la présenter sous une autre forme. Ceci ne viendra que plus tard. En attendant, il accommode à tous les sujets les tournures qui lui plaisent, soit en décrivant d'admirables spectacles dont il n'a rien vu, soit en dissertant longuement sur des doctrines dont il soupçonne à peine la signification.
Mais entre les nombreuses perspectives du monde moral qui commencent à s'ouvrir devant lui, et la pauvreté relative de son vocabulaire encore enfantin la disproportion ne tarde pas à se faire sentir1. Elle entraîne entre autres les deux conséquences suivantes qui se produisent surtout entre quatorze et seize ans. D'abord, il se met à piocher des dictionnaires2, des recueils d'expressions, ou bien il imite le style d'un auteur préféré au point de couler dans ce moule jusqu'à ses lettres et ses conversations les plus familières. En second lieu, il cherche d'instinct à compléter le langage usuel par des inventions de son cru, parfois heureuses, le plus souvent bizarres ou puériles. Parmi les moyens auxquels il a recours, ceux-ci paraissent le plus généralement employés :
Tantôt il recherche avec prédilection les mots nouveaux ; il les emprunte de préférence à une langue étrangère, sans doute parce que n'en comprenant le sens qu'à demi, il y peut incorporer ses propres idées avec plus de succès que dans son parler natal, trop défini pour lui. Parmi lesenquôtés de A. W. ïrettien3, il y avait « un garçon [qui] en écrivant à sa mère, remplissait la moitié de sa lettre de phrases étrangères »; un autre prétendait s'exprimer en des langues étrangères lorsqu'il émettait des sons bizarres et inconnus. Des cas de ce genre n'expriment sou-
1. Cf. Miss Williams. Children's interest in words, Ped. sem., IX, pp. 274-
2. C'est un des résultats de l'enquête de Conradi. Ped sem., X, 359-404 : Il est vrai que cette tendance doit être plus marquée chez les jeunes Américains, à cause de l'extrême richesse du vocabulaire anglais.
3. Psych. of the langage interest of Children, Ped. sem., XI, p, 169.
vent, il est vrai, qu'un pédantisme presque universel à cet âge ; car le naturel suppose un état intérieur d'équilibre ou une maîtrise des idées que seuls parmi les adolescents, possèdent ceux en qui une mémoire exceptionnelle étouffe sous des apports étrangers la spontanéité des conceptions originales.
Tantôt, il se plaît à employer des mots défendus ou des termes de mauvais goût, sans doute parce qu'il éprouve, à faire ainsi, l'illusion de sortir du conventionnel et de s'affirmer avec plus de sincérité. La langue verte a eu de tout temps des pratiquants nombreux parmi les jeunes gens de toute éducation ; à user et abuser de l'argot, ils semblent prendre la revanche de ce qu'il y a d'inadéquat à leur esprit dans les remontrances qu'ils reçoivent sans cesse des adultes. Il leur arrive même de se délecter à prononcer des formules stupides, des mots dépourvus de sens ou sans rapport avec la pensée actuelle ; de goûter avec délices les plus usés des calembours, les jeux de mots les moins spirituels. D'autres fois ils s'entretiennent ou correspondent mystérieusement dans une langue secrète qu'ils ont créée en modifiant d'une manière systématique les termes usuels l. Ce trait semble universel. E. Schlegel qui l'avait observé en Hongrie ne fut pas peu étonné d'en retrouver l'analogue chez les enfants chinois qui appelaient ce langage « langue sa la » et le formaient en doublant ou triplant la syllabe et en remplaçant la consonne initiale par s ou f. Mais sur ce point encore, les extrêmes opposés se rencontrent dans le même lieu et parfois d'un moment à l'autre chez le même sujet. Il en est de la parole comme du vêtement. A côté du garçon débraillé dans sa tenue et son langage se rencontre le petit-maître qui ne trouve jamais ses gilets assez élégants et ses mots assez choisis. Celui-ci soigne ses phrases comme ses cravates et laborieusement il compose devant sa glace les gestes qui aideront aux effets de style, aux modulations de la voix. A défaut d'amourette en cours et en dehors de toute visée littéraire, le désir vague de plaire ou de briller suffit dans la plupart des cas à expliquer de telles préoccupations, au moment où l'individu commence à éprouver avec force le rôle prépondérant
f. A.-W. Tretlien, article cité, p. 166.
que l'opinion joue dans la vie humaine. Mais peut-être par là même la précocité du style est -elle pour certains esprits un certificat de banalité. Qu'on se rappelle les remarques faites à cet égard dans quelques autobiographies, en particulier la différence entre le médiocre élève Loti et son brillant condisciple devenu plus tard un huissier. D'ailleurs les plus élégants phraseurs seront obligés de changer leur manière s'ils veulent progresser, non seulement parce que leur période est en général ou désespérément sèche ou encombrée de redondances par suite de l'abus des adverbes et des adjectifs l, mais surtout parce que la plupart des idées, devenant moins absolues à cause du voisinage des faits, se présenteront plus tard à l'esprit autrement que sous la forme de réminiscences et ne soutiendront plus avec les mots des rapports aussi étroits. Par suite, il n'y a pas toujours lieu, lorsqu'un grand élève construit de lourdes phrases avec des termes impropres, de mettre en doute pour ce seul motif la netteté de son intelligence : souvent il ne manque que de la mémoire des formes grammaticales. A mesure qu'il enrichira son vocabulaire, surtout qu'il deviendra capable de former ses idées au lieu de les recevoir toutes faites et déjà étiquetées, les défauts pourront disparaître, peutêtre pour faire place à l'espèce d'intelligence la plus précieuse, celle qui d'un mouvement spontané s'élève des faits aux idées, mais pense celles-ci en fonction des représentations sensibles dont elles résument les caractères, presque toujours mutilés par l'analyse qui les a abstraits.
L'intérêt des adolescents pour les formes verbales et leur goût pour la lecture nous donneraient déjà le droit de leur supposer une mentalité livresque : or l'expérience confirme cette hypothèse. A partir de seize ou dix sept ans, le respect pour la lettre imprimée peut atteindre des proportions dont on ne trouve