Enquête, t. II, p
main pour sujet de devoir : Préparation de l'ammoniaque. L'un d'eux, pourtant intelligent et travailleur, indique la recette suivante: «on recueille sur la cuve à eau le gaz qui se dégage, etc. .. » Il y a fort à parier que si cet apprenti chimiste avait étudié dans son manuel, même séparément, la préparation de l'ammoniaque et les propriétés physiques de ce corps, les deux questions se seraient coordonnées dans son esprit de manière à rendre impossible une telle contradiction. Mais du moment qu'il était obligé de faire appel à ses perceptions visuelles, le souvenir de cellesci, non encore intellectualisé, échappait aux catégories logiques. Presque toujours les connaissances scientifiques acquises dans les livres s'organisent dans la pleine lumière de la conscience ; il en est rarement ainsi, du moins chez nos grands élèves, de celles qui sont dues à la perception des faits ; ou bien, si cellesci, grâce au caractère réaliste de certaines intelligences, forment de leur côté un système cohérent, il leur arrive rarement d'interférer avec les termes analogues de la série abstraite. Entre l'entendement et les sens, le divorce se consomme avec une telle spontanéité qu'un des soucis les plus constants de l'éducateur devrait être de rétablir entre ces deux fonctions mentales l'union nécessaire à la fécondité intellectuelle.
Pour le moment c'est la première qui s'essaye dans toutes les directions avec le même intérêt qui pendant l'enfance provoquait l'exercice delà seconde. Aussi les études trop concrètes par nature sont-elles délaissées, lors même qu'elles semblent devoir coûter peu d'efforts. La biologie qui aux élèves se présente encore sous le nom d'Histoire naturelle, rencontre relativement peu d'adhérents et l'on sait que parmi les jeunes normaliens de la section scientifique, il est parfois difficile de recruter un nombre suffisant de candidats à cette branche de l'enseignement. Ce ne peut être pour ces grands jeunes gens une question d'amour-propre, car ils savent que les sciences biologiques exigent autant de perspicacité et rapportent autant de gloire que les autres recherches ; mais ils éprouvent une répugnance instinctive pour des études où le calcul aune part moins grande que celle de l'observation et de l'hypothèse, celle-ci impliquant une intuition du réel que seul rend possible dans ce
domaine un contact perpétuel avec les détails les plus minu tieux des phénomènes soumis à l'investigation. A plus forte raison les élèves de l'enseignement secondaire éprouvent-ils peu de curiosité pour la forme, la composition, la genèse et Le rôle des organes dont on leur fait la description. Rares sont parmi eux, les collectionneurs de plantes, d'insectes, même de minéraux, et encore ceux-là s'intéressent-ils moins aux objets eux-mêmes qu'à leur classification1. Pour des motifs du même ordre, l'histoire et la géographie, malgré la forme à la fois plus vivante et plus scientifique que cet enseignement revêt depuis quelques années, comptent peu de partisans enthousiastes parmi les adolescents. De l'avis à peu près unanime des professeurs compétents, peu de classes sont aussi fatigantes, en ce sens que l'attention des élèves a besoin d'être stimulée sans cesse pour ne pas s'endormir. C'est qu'ici les faits jouent le rôle principal, du moins dans ce que les candidats au baccalauréat ou au brevet supérieur sont obligés de savoir. Dans ce domaine par excellence de la contingence peu de concepts rigides trouvent à s'insérer, peu d'événements se laissent enchainer par des relations logiques. Même l'imagination adolescente ne s'intéresse que médiocrement à la résurrection du passé, parce que L'historien évoque le plus souvent les faits militaires et politiques où s'est manifestée l'activité humaine, non la vie intérieure dont ils étaient l'expression. En France, les preuves qu'on pourrait donner de cette affirmation sont corroborées par une contre-épreuve d'une force singulière, puisque Michelet, l'évocateur des âmes d'autrefois, est à peu près le seul historien qui ait le don de passionner la jeunesse.
Mais précisément parce que les adolescents répugnent à entrer dans le détail des faits et qu'ils se contentent en toutes choses de généralités tantôt vagues, tantôt rigoureusement définies, ils croient pouvoir prétendre à l'universalité du savoir. Ils diraient volontiers comme l'écolier de Faust à Méphistophélès : « Je voudrais devenir très savant, bien connaître le ciel et la terre et ne rien ignorer de ce qu'enseignent les sciences et la
1. Voir sur cette question Caroline Fr. Burk. The collecting instinct,
ePd. sem , VII, pp. 179-207.
nature » : formule d'autant plus typique que, commencé pendant l'extrême jeunesse de l'auteur1, le drame semble par endroits traduire cette aspiration à tout connaître, à posséder tout ce que l'esprit peut embrasser, qui poussait déjà Gœthe, à Leipzig, à suivre à la fois les cours de droit, de lettres et de dessin. Faut-il d'autres exemples? L'Avenir de la Science n'aurait d'après Renan lui-même que le mérite « de montrer dans son naturel, atteint d'une forte encéphalite, un jeune homme vivant uniquement dans sa tête et croyant frénétiquement à la vérité2. » Tarde, dès seize ans, avait résolu « de faire le périple des sciences » 3. La plupart, à vrai dire, ne sont pas si ambitieux; mais il en est peu qui, avant les vingt ans, n'aient rêvé de se faire un nom dans la science et de consacrer leur vie à des recherches analogues à celles dont ils voyaient le modèle dans telle œuvre préférée*. Seuls font exception ceux que le manque de culture ou d'intelligence laisse étrangers à cet ordre d'idées ou bien encore, mais pas toujours, ceux que leurs goûts, exclusivement littéraires, dirigent d'un autre côté.
Par contre, l'étude de la philosophie jouit d'une faveur à peu près universelle auprès des jeunes gens de toute condition. Les élèves des sections littéraires et ceux des sections scientifiques, les précoces et les attardés, manifestent à peu près le même goût pour les questions de morale et de métaphysique, et ces derniers ne sont pas les plus lents à prendre position sur les problèmes les plus ardus. Même ceux qui n'ont pas eu l'occasion d'être instruits sur ces matières, se plaisent à en parler sur un ton de conviction proportionné à leur ignorance : à un âge où le doute est inconnu comme état subjectif, sinon comme objet d'une doctrine dogmatique, les souvenirs dus au hasard des lectures, la diffusion de certaines idées sous la forme de croyances religieuses, et, par-dessus tout, le besoin primordial de trouver à toute question intéressante des raisons décisives,
1. Le lor monologue date de 1771; voir Ed. Rod. Essai sur Gœihe, p. 298.