Rousseau. Êmile, IV
et font passer au premier plan de la conscience des sensations et des images qu'un instant auparavant il eût souvent été impossible de prévoir. Quelques-uns de ces états sont franchement douloureux, telles les sensations d'engourdissement à l'aine, les crampes et les tiraillements aux articulations, fréquents surtout chez les sujets qui, dans leurs premières années, ont souffert de rachitisme1. La sensibilité cutanée devient plus délicate; le jeune garçon ne montre plus autant d'indifférence aux variations de la température, à l'action de l'eau et du grand air : il semble se faire douillet. Les impressions tactiles sont discernées avec plus de netteté, et en général, pour les diverses parties du corps, les pointes de l'esthésiomètre ont besoin d'un éeartement moindre pour provoquer une double sensation 2. En un mot, le sentiment de la vie corporelle se précise davantage et tend parfois à s'exagérer, d'où, entre autres, les conséquences suivantes :
En premier lieu, un souci de la propreté en général tout nouveau. Les mamans n'ont plus aussi souvent l'occasion de se désespérer à la vue de vêtements froissés ou couverts de boue ; certains garçons même, dans leur désir de rester beaux, s'abstiennent, quand on vient de les « changer», des jeux et des parties passionnantes d'où, les années précédentes, ils revenaient parfois la figure en sang et les habits en lambeaux.
En second lieu, le sens de la pudeur commence à s'éveiller. A la différence des petites filles, les enfants mâles n'éprouvent aucune honte et pas beaucoup de curiosité à l'aspect de leur Rudité ou de celle d'autrui. En Algérie et ailleurs, sur les bords de la mer, par exemple sur la plage de Philippeville et de Stora, on peut assister, presque tous les jours d'été, aux ébats de petits polissons qui jouent dans les vagues aussi insouciants des questions de décence que pouvait l'être l'Adam de la Genèse. Il n'est peut-être pas de ©ours d'eau dans le Midi de la France où des scènes analogues ne se passent d'un bout à l'autre de l'été. Qu'un promeneur survienne, surtout un étranger, et aussitôt
. 1. Marro, p. 28.
2. Voir les tableaux de Marro, p. 53 ; par exemple pour la pulpe de l'index, l'écartement est de l^GS à 12 ans, lmm,4:7 à 13 ans.
les plus âgés d'entre les petits baigneurs se cachent ou se dispersent pendant que les autres le dévisagent avec une espièglerie effrontée.
Plus significative encore apparaît dans sa nouveauté ce qu'on pourrait appeler la pudeur mentale, c'est-à-dire un état de trouble d'autant plus vague que l'étrangeté des émotions ressenties pousse à la fois le sujet à dissimuler ce qu'il ne peut exprimer clairement, et à exhiber en quelque sorte les aspects de sa vie intérieure qui le préoccupent pour la première fois. Pour attirer l'attention des grandes personnes, il ira parfois jusqu'à l'excentricité, sauf à rougir ou à se cacher quand il aura réussi. C'est surtout en présence des petites filles de son âge qu'apparaît cette façon d'agir. Quelques mois avant, il les traitait encore comme des camarades, ne se gênant pas, le cas échéant, pour se prévaloir de sa supériorité dans les jeux de force ou de vitesse. A première vue, il semble que cette attitude despotique ne fasse que s'accentuer : volontiers le petit homme affecte de mépriser le sexe faible, mais c'est en paroles seulement. Il a beau étaler avec complaisance ses mérites et qualités : à la familiarité indifférente de jadis se substitue une timidité croissante, un embarras quelquefois assez pénible pour motiver une sorte d'antipathie passagère, qu'on peut considérer, je crois, comme un des traits les plus caractéristiques de cet âge.
En même temps, les rapports de banale camaraderie qui le liaient à ses compagnons de jeu ou de travail, commencent à faire place à des relations plus affectueuses et plus exclusives fondées sur des affinités électives obscurément senties. Parce que son âme le préoccupe et l'inquiète, il devient capable de se représenter l'âme de ceux qui l'environnent, leurs désirs, leurs joies et leurs tristesses, et cette communauté d'intérêt où il enveloppe sa personnalité et celle d'autrui prépare le terrain au sentiment juvénile par excellence, l'amitié. Celle-ci, à vrai dire, est encore lointaine, et les liaisons de l'époque prépubère semblent manifester le désir à peu près inconscient de trouver dans l'échange des impressions nouvelles d'ordre subjectif une pâture aux besoins naissants de l'imagination affective. Aussi des brouilles se produisent-elles pour les motifs les plus futiles,
un sourire non rendu, un jouet donné à un autre, comme des intermèdes obligés permettant au sujet de varier ses expériences de la vie intérieure. Entente ou fâcherie, les deux états sont également provisoires, parce que au-dessus de toutes les oscillations de la pensée et de l'action plane ce que, faute de terme plus expressif, j'appellerai le sentiment continu de l'attente. Attente de quoi ? le plus souvent le jeune garçon ne se le demande même pas. Les représentations nettes qui meublent son esprit sont pour la plupart identiques à celles des années précédentes ; mais elles ne le remplissent pas d'une manière aussi adéquate ; des coins obscurs, encore inexplorés, sollicitent son attention, et suivant que prédomine en lui le sens pratique ou la fantaisie, il garnit les vides de sa pensée, soit en mettant à profit l'intérêt nouveau que commencent à lui offrir le milieu social et la vie de l'adulte, soit en prolongeant par la lecture de merveilleuses histoires les habitudes mentales de l'âge précédent. La plupart des auteurs1 s'accordent à reconnaître comme atteignant son maximum vers les treize ans le goût pour les récits de voyages et d'aventures. A aucun autre moment les œuvres de Jules Verne et d'André Laurie n'auront autant de charme, et il y a peut-être là une indication dont on pourrait tirer profit dans le choix des livres anciens ou modernes à utiliser pour l'enseignement dans les classes de Quatrième et de Cinquième. C'est là sans doute que des ouvrages comme le Télémaque 1 où une bonne traduction de l'Odyssée peuvent avoir le plus d'efficacité.
Encore y a-t-il lieu de se demander s'il est des matières d'enseignement, des procédés d'éducation que la psychologie de cet âge permette de signaler comme particulièrement recommandables. Le matin de l'adolescence jette une lueur si indécise, les formes mentales qu'il évoque s'estompent en des contours si
1. Par exemple Henderson, à la suite d'une enquête faite dans l'État de New-York et portant sur les lectures préférées par 2.989 enfants de 9 à 15 ans, aboutit entre autres conclusions à celle-ci : At the âge of thirteen the record for travel and adventure stands highest in the case of the boys, phenomenally so » Report on Child-Reading . New-York Report of state superint. 1892, t. II, p. 279 (cité par St. Hall, II, 476).