‹ L'ame de l'adolescentChapitre 111 sur 234 · Psychol. des sentiments, p · texte numérisé non relu

Psychol. des sentiments, p

dit Roméo au frère Laurence. Sauf chez les purs intellectuels, il n'est pas de construction a priori qui puisse à elle seule, je ne dirai pas créer l'objet du désir, mais même contenir le désir dans les limites de la puissance.

En somme, nos adolescents ont une tendance très marquée à vivre comme si les opérations discursives de l'intelligence étaient capables de créer la vérité sans qu'ils eussent besoin de vérifier leur fécondité par le contrôle de l'expérience.

Cependant nous avons vu quel intérêt nouveau présentait pour eux le monde de la nature et de l'esprit, et combien, d'autre part, leurs idées tendaient naturellement à se prolonger en actions. Gela n'indiquerait-il pas que si leur fureur de raisonnement sévit sans frein, c'est peut-être parce que les autres facultés naissantes ne trouvent pas dans l'éducation un emploi approprié. Il y aurait hypertrophie dans une des fonctions mentales, en partie parce que les autres, manquant de la nourriture nécessaire, seraient réduites à s'atrophier.

«Notre éducation classique, écrivait F. Pécaut en 1873 S est trop exclusivement formelle ; elle manque de substance et de moelle ; les mots, les formes y occupent tant de place qu'il en reste peu pour les choses. Quelle habitude mentale peut résulter à la longue d'une pareille culture ? Peu de curiosité, peu de goût pour l'observation de la réalité et nul sens critique ; une fâcheuse disposition à se contenter de généralités et de phrases au lieu de faits ; chez les élèves d'élite une remarquable aptitude à l'amplification élégante et l'art d'improviser sur tous les sujets après une préparation simplement littéraire. » L'esprit de l'enseignement a-t-il changé depuis cette époque? Dans la Revue universitaire du 15 avril 1899 M. Payot, atteste que « les élèves isolés de la vie, de la réalité par des murailles de mots ne sont point habitués à regarder en eux-mêmes parce qu'ils

1. L'Educat. nationale (recueil d'articles écrits dans le Temps de 1871 à

sont distraits par le monde extérieur. Ce monde extérieur luimême, ils le voient, mais ils ne savent pas le regarder. Toute leur vigueur intellectuelle est concentrée sur des mots » i. Au cours de l'enquête sur l'enseignement secondaire publiée la même année, des plaintes analogues se sont fait entendre2. Le mal n'est pas nouveau. Les « déclamations » de l'antiquité (cura fuit tantum ut discerem sermonem facere quam optimum et persuadere dictione) 8 et les controverses du moyen âge dénotent déjà des habitudes scolaires qui au fond se sont conservées en partie jusqu'à nos jours4. Rousseau les condamne en ces termes : «Quel extravagant projet... de croire leur faire sentir sur les bancs d'un collège l'énergie d'un langage des passions et toute la force de l'art de persuader sans intérêt de rien persuader à personne ? Si au lieu de ces magnifiques harangues, vous lui disiez comment il doit s'y prendre pour porter son préfet à lui donner congé, soyez sûr qu'il serait plus attentif à vos règles »8. Mais la suppression de la rhétorique proprement dite dans l'enseignement actuel, loin de marquer un progrès vers le souci du réel, a consommé le triomphe du formalisme en substituant à la culture de la faculté dialectique, l'érudition grammaticale tout aussi formelle, mais beaucoup moins intéressant pour les adolescents comme ne correspondant à aucune de leurs tendances. Depuis que la mode s'est établie de faire de la philologie à l'imitation des Allemands5, non seulement les grands élèves ne savent plus de grec ni de latin, malgré la science croissante des professeurs, mais encore les études classiques ont perdu pour eux à peu près toute valeur éducative7. Ils ont appris à la vérité qu'on doit écrire adulescens au

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