CHAPITRE II
« C'est ici la seconde naissance » dont parle Rousseau ; « c'est ici que l'homme naît véritablement à la vie et que rien d'humain n'est étranger à lui » 4. Avec la puberté commence à s'organiser une personnalité nouvelle où vont prédominer des acquisitions progressives des plus importantes pour l'individu et pour l'espèce. Même les survivances des âges précédents perdront leur signification antérieure. D'une part, les transformations physiologiques et mentales qui vont s'opérer, tantôt par à-coups, tantôt par développement régulier, porteront à leur plus haut degré les différenciations individuelles qui distinguent un sujet de tous les autres ; d'autre part, l'instinct social, l'aptitude à résumer en soi et à faire progresser par variations les caractères de l'espèce, de la race ou du groupe ethnique auxquels on appartient, feront de l'adolescent un être à certains égards plus spécifique que l'enfant.
Quoique moins nombreux et pour la plupart moins rapides que ceux qui manifestent la croissance de l'embryon ou du petit enfant, les changements qui s'opèrent à partir de la puberté présentent cette importante particularité de créer dans l'individu un nouveau type dont la structure diffère de l'organisation propre aux âges précédents2.
1. Émile, IV. Sur l'importance de cette seconde naissance voir Burnham. The study of adolescence. Ped. semin., 1891, p. 174 ; Ploss, Das Kind (Berlin, 1892, pp. 441 sqq).
2. Cf. A. Caswell Ellis. Philosophy of éducation. Ped. sem. V, p. 177 « Às at the first physical birth the lower animal feelings and instincts, and the spécial sensés are born and develop rapidly to maturity, so at the second birth of adolescence the nobler social and religious feelings, the higher criUcal and rational faculties are born into the human soul. »
De tout temps, sauf peut-être dans les civilisations contemporaines, les divers groupes sociaux semblent avoir eu le sentiment de l'importance exceptionnelle que présentait cette époque de la vie1. Presque partout, l'avènement de la puberté est accompagné de rites et de symboles destinés à frapper fortement l'imagination des jeunes hommes, à graver en traits indélébiles dans leur esprit et souvent sur leur corps la primauté des vertus nécessaires à la prospérité sociale. Variables de tribu à tribu, ces usages revêtent en général un caractère religieux et, malgré leur diversité extrême, ils visent notoirement à un triple but : aguerrir le nouveau pubère contre la douleur, exalter en lui le courage sous ses diverses formes, l'initier aux croyances, aux traditions et aux autres connaissances d'où dépend le bonheur du groupe social. C'est ainsi que, par exemple dans les clans australiens, on pratique couramment l'ablation d'une ou plusieurs dents; on incise, pour les arracher ensuite, des lanières de peau sur le dos du patient, on essaye, après lui avoir confié un cristal magique, d'en obtenir la restitution par les menaces, les flatteries, la prière, etc.. pour savoir jusqu'où ira sa résistance mentale à la persuasion. Plus tard, on lai perfore la cloison nasale pour y introduire un petit cylindre d'os ou de bois. Puis vient la grande initiation : chez les Nirrinys, entre autres clans, les jeunes gens sont l'objet d'un simulacre de rapt : on leur arrache la barbe, on les recouvre d'un mélange d'ocre et d'huile et on les prive pendant trois jours de nourriture et de sommeil. Pendant six mois, ils restent à peu près nus et, jusqu'au moment où leur barbe aura poussé de trois fois deux pouces, il leur est interdit de rien manger de ce qui appartient aux femmes, de se nourrir d'animaux faciles à chasser, etc. En même temps, on leur inculque la connaissance
4. Cf. Uurkheim. Pédagogie et sociologie. (Rev. de Met. et de Morale, janv. 1903, p. 45).
des animaux fétiches et les autres notions jugées les plus importantes ».
Ailleurs, par exemple dans les îles polynésiennes et mélanésiennes, l'initiation intellectuelle a plus d'importance. Dès la naissance de la barbe, les adolescents sont séquestrés dans un lieu rendu tabou, où on les instruit sur les règles morales, les coutumes sociales et les légendes sacrées qu'un homme doit connaître, en particulier sur celles qui sont relatives aux plantes et animaux totémiques et aux autres particularités du clan 2.
A ces pratiques s'en ajoutent parfois d'autres destinées à symboliser ou à rehausser la valeur des fonctions sexuelles propres à la virilité. C'est ainsi que la circoncision, le plus souvent sans ablation de substance, est en vigueur chez les Tahitiens, les Gafres, les habitants de la Sénégambie, certaines peuplades de l'Afrique éthiopienne, etc.. Mais, lorsqu'elle est pratiquée à cet âge, elle apparaît en général comme le complément d'épreuves plus douloureuses dont le candidat à la virilité doit se tirer avec honneur : car au moindre signe de faiblesse, il risque d'être mis à mort ou renvoyé avec les femmes et les enfants3.
Plus humaines, mais aussi solennelles étaient les cérémonies qui, dans l'antiquité classique, marquaient l'admission du pubère parmi les citoyens et les guerriers. On sait qu'avant de prendre rang parmi les éphèbes, le jeune Athénien était l'objet d'un examen attentif portant sur son développement physique et son honorabilité. Puis il recevait une lance et un bouclier en présence du peuple assemblé au théâtre et se rendait ainsi équipé au temple de la déesse Agraulos où il prononçait le fameux serment par lequel il s'engageait à combattre jusqu'à son dernier souffle pour la cité, sa religion et ses lois. Après avoir offert une libation à Hêraklès et consacré sa chevelure à Apollon, il était versé dans le corps des éphèbes et recevait à ce
1- Voir pour plus de détails : Letourneau. Evolution de l'éducation, pp. 37-43, Marro, 11-12, Stanley Hall, 1, 240-242.