Voir St. Hall, I, p
4. « Jamais de comparaison avec d'autres enfants ; point de rivaux, point de concurrents même à la course, aussitôt qu'il commence à raisonner ; j'aime cent fois mieux qu'il n'apprenne point ce qu'il n apprendrait que par jalousie ou par vanité. Seulement je marquerai tous les ans les progrès qu'il aura faits ; je les comparerai à ceux qu'il fera l'année suivante, je lui dirai, etc. » Emile, III.
5. Gompayré. Histoire des doctrines de l'éducation, I, p. 170.
certain nombre de procédés à employer à cet effet 1. Sur ce point, ce sont les Jésuites qui ont raison, du moins en ce qui concerne l'adolescence. Le désir de primer est si violent à cet âge que, dans la plupart des cas, on ne saurait le négliger sans priver la volonté naissante d'un stimulant dont la puissance peut décupler les forces du sujet, lorsque celui-ci sent le souffle d'un rival lui brûler les talons2.
De plus, la camaraderie entre grands élèves, du moins en France, est en général si amicale que le double écueil que l'on redoute, la suffisance et l'envie, se rencontre rarement. Si beaucoup d'adolescents comme le jeune Ménon sont très fiers de ce qu'ils ont appris et se reposent tranquillement et superbement dans le luxe de leur sagesse, s'ils tranchent sur tout avec une intrépidité d'affirmation qui n'admet pas le doute, ce n'est pas qu'ils se croient mieux doués que leurs émules : il y a là un état d'âme plus générique qu'individuel, dont le self-feeling accru par la fierté des premiers succès, l'ignorance de la complexité des questions sont les principaux éléments ; son extrême fréquence parmi les normaliens primaires, en général plus spontanés et moins cultivés que les lycéens, confirme cette explication. D'un autre côté, l'adolescent a moins de peine que l'enfant ou l'adulte à supporter sans malveillance qu'on lui soit supérieur et même qu'on soit autre que lui. Dans les classes à examens non seulement les élèves médiocres ne jalousent pas leurs camarades plus brillants, mais il leur arrive assez fréquemment de les admirer avec ingénuité jusqu'à copier leurs compositions sans le moindre scrupule.
Par contre un des pires malheurs dont puisse souffrir un garçon de quatorze à vingt ans, c'est de n'avoir personne à qui se comparer. Dans ce cas, à cause du travail perpétuel de son imagination sur lui-même, le moindre éloge peut le griser, la réprimande la plus légère peut l'abattre, l'un et l'autre de ces effets risquant de troubler la formation normale de sa volonté. La griserie peut monter jusqu'à un degré d'exaltation suffisant
1. Compayré. Histoire des doctrines de l'éducation, l. p. 178.
2. Cf. Lagrange. L'hygiène de l'exercice chez les enfants et les jeunes gens, p. 270 (F. Alcan). '
pour que le malheureux garçon, se croyant en passe de devenir un grand homme, suive son idée fixe, rompe de plus en plus avec le milieu et présente parfois des symptômes d'hébéphrénie ; tel un pauvre lycéen de seize ans, esprit fin et délicat, qui ne fut arrêté quelque temps sur cette pente que par une intervention volontairement brutale d'un de ses professeurs, à qui huit jours après il écrivait une lettre de remerciements dont voici quelques lignes : « Vous serez sûrement étonné de recevoir une lettre de moi, mais je ne puis m'empêcher de vous écrire maintenant que je suis calmé. Je viens de traverser une période d'exaltation qui m'a fait sortir de moi-même, mais d'une mauvaise façon, et il me semble aujourd'hui que je ne suis plus celui que j'étais la semaine dernière... J'ai compris que vous aviez raison, » etc..
Mais des cas de ce genre sont exceptionnels. D'habitude les réprimandes doivent être prudentes et nuancées, c'est-à-dire tenir compte non seulement du caractère de l'inculpé, de ce qu'il pense de vous, de lui et de sa faute, mais encore et surtout des associations rapides qui se forment en lui pendant que vous parlez et où il faut savoir insérer des idées appropriés. MM. Binet et Vaschide ont expérimenté que les réactions à un signal donné deviennent de plus en plus exactes chez des adolescents de seize à vingt ans comme chez des enfants de onze à treize ans; mais chez les premiers se produisent des irrégularités caractéristiques en rapport avec la manière dont se suivent les mauvais signaux. « Il nous paraît probable, concluent les auteurs, que la part du raisonnement et des prévisions -emi-conscientes est moins grande chez les enfants que chez les
dultes. » En d'autres termes une influence extérieure s'exerce
ur l'adolescent avec d'autant plus de sûreté qu'elle correspond à sa mentalité présente, presque toujours provisoire. Il importe pourtant de tenir compte des formes constantes
ue peut revêtir l'amour de soi. Par exemple il est évident que l'orgueil exige un traitement bien différent de celui que supporte la vanité. Malheureusement la plupart de nos adolescents
iennent plus à paraître qu'à être ; ils recherchent l'estime d'autrui plus que la leur et visent moins à la mériter par leur bonne
volonté qu'à l'obtenir par des moyens qui ne sont pas toujours recommandables. Or, on peut poser en règle à peu près générale qu'un garçon qui de quinze à vingt ans n'a pas éprouvé le besoin de justifier à ses propres yeux par un effort persévérant l'idée avantageuse qu'il se fait de sa personne, ne possédera jamais le véritable courage moral, celui qui malgré les obstacles du dedans et du dehors travaille à traduire en actions une pensée consciente de sa valeur. La vanité, bien que multipliant souvent les forces du sujet, est aussi incohérente que les opinions étrangères où elle s'alimente; loin de contribuer à la formation du caractère individuel, à la victoire de la pensée sur les choses, elle est un ferment de dissolution et représente le triomphe du monde sur l'esprit. Au contraire, l'orgueil quand il s'accompagne d'intelligence, confère une logique souveraine aux actes les plus divers en ne les admettant que dans la mesure où ils ne sont pas en contradiction avec le sentiment permanent de la dignité virile, lequel dans beaucoup de jeunes consciences est ressenti dès la puberté avec une force singulière.
De là viennent en partie ces améliorations subites dans le caractère, dont les éducateurs s'étonnent quelquefois. Vers les quinze ans, il peut suffire par exemple à un garçon paresseux de perdre ses protecteurs naturels pour que grandi par sa nouvelle situation de soutien de famille il se mette à travailler avec une ardeur inlassable. Goethe était à peine plus âgé, lorsque humilié d'être considéré comme un enfant par Gretchen, son premier amour et son aînée de deux ans, il réussit à se corriger de l'habitude de pleurer et de railler1. Chacun a pu remarquer autour de soi des transformations de ce genre. La fierté croissante qu'elles dénotent, quoique impliquant suivant les sujets des tendances d'une valeur très inégale, présente deux caractères assez constants : une susceptibilité avivée jusqu'au point parfois de paraître maladive, un contrôle intérieur dont nous avons vu déjà les conditions. Quoique sentant plus vivement une offense reçue que lorsqu'il était enfant, l'adolescent devient moins enclin à rendre à l'instant blessure pour