Le livre de mon ami, p
quelque aspect de son âme. Incapable de trouver les mots con- Aenus, de faire les gestes usuels qui siéent à la banalité de la vie quotidienne, il lui faut pour dire « Oui, Monsieur », « Pardon, Madame », le même effort d'invention que demande à un poète la création d'une image nouvelle. De là vient en partie sa gaucherie : il est difficile d'avoir la répartie prompte et les mouvements aisés, quand chaque impression, au lieu de susciter la réaction attendue, évoque un état émotionnel diffusant la réponse motrice dans des sens divergents, parfois même contradictoires. Et comme la conscience de cette gaucherie ne contribue pas peu à l'aggraver, pour beaucoup d'adolescents des actes très simples, comme faire une visite, procéder à des achats dans un magasin, répondre en classe à une interrogation, prennent l'importance d'une entreprise hérissée de difficultés. Des causes secondaires viennent encore renforcer cet état de timidité, entre autres le besoin immodéré de plaire qui, se transformant presque toujours en une crainte excessive de déplaire, manque rarement de susciter les actes qui peuvent lajustifier, — la peur de ne pas être à la hauteur des circonstances, de ne pas réaliser les espérances ou l'idée qu'on croit avoir fait concevoir, de ne pas atteindre les fins vers lesquelles se portent les nouveaux désirs, etc...1 Parmi les causes générales de la timidité2 quelques-unes trouvent dans le caractère adolescent un terrain des plus propices à leur action, en particulier la sensibilité affective aux impressions extérieures d'ordre psychique. La divination de la conscience d'autrui atteint chez beaucoup de pubères une délicatesse dont la plupart ne tarderont pas à perdre le secret, lorsque, moins intéressés par leur propre conscience, ils n'auront plus à leur disposition autant d'intuitions pour former par analogie des jugements implicites ayant les autres pour objet. Telle est leur spontanéité à découvrir la valeur morale des personnes à qui ils ont affaire, la sympathie ou l'indifférence qu'elles éprouvent à leur égard, qu'il ne leur arrive presque
4. Cf. St. Hall, II, p. 371 : « Every new désire means a new fear of failure to attain it. »
2. Voir Dugas. La timidité (F. Alcan). — Br Hartenberg. Les timides et
la timidité (F. Alcan).
plus de se laisser duper parles apparences austères, solennelles ou paternelles auxquelles se laissent si bien prendre les enfants. Ce motif, plus que les autres, concourt à donner à leur timidité les caractères extérieurs de la dissimulation : Au contact des personnes pour qui, à tort ou à raison (cela peut dépendre de leur propre valeur morale), ils ont peu d'estime ou de sympathie, la pudeur de leurs sentiments, la crainte de n'être pas
■ compris s'exagèrent au point qu'ils revêtent une personnalité ■d'emprunt où le moi véritable n'apparaît que par de rares échap- R pées, visibles surtout dans les moments d'irritation, de mélancolie, etc., ou dans la libre activité du jeu.
L'influence du tempérament est moins importante qu'il ne ■semblerait au premier abord : Beaucoup de nerveux se meuvent
■ à l'aise dans les milieux les plus divers, tandis qu'il est des lym- I phatiques dont l'apathie congénitale se trouble avec une facilité E telle qu'ils ne peuvent sans rougir aborder un professeur ou ! recevoir un éloge. A ce type appartenait le meilleur élève de t mathématiques que j'aie connu : Très blond, très pâle, toujours m calme et réglé dans son allure, il rougissait pour un rien et H n'osa jamais élever la voix pour demander une explication. Sa I timidité était d'autant plus caractéristique qu'elle datait de
l'époque où. vers les quinze ans, il était devenu à la grande surprise de ses professeurs un esprit à la fois très docile et très per-
jsonnel, très conscient aussi de ses qualités et de ses lacunes. —
|' Il est vrai que Mme Bérillon1 considère le lymphatisme comme une des causes de la timidité. Mais cette diathèse dans le cas précédent n'avait rien de morbide : tous les tempéraments four-
'a nissent à cet âge leur quote-part de timides, parce que la cause
I de cet état mental est ailleurs.
C'est chez les adolescents les plus personnels qu'il peut atteindre un degré d'acuité presque maladif. Gœthe, quand il était à Leipzig, ne pouvait passer dans une rue ou aller en société sans se croire le point de mire de tous les regards. M. Hervieu, dans sa jeunesse, avait des hésitations qui l'arrê-
i. La timidité envisagée au point de vue scolaire. Voir l'Enseignement secondaire, 1er janvier 1907.
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taient au seuil des magasins1. Presque tous les auteurs d'autobiographies relèvent des traits analogues dans leur mentalité d'adolescent. Les sujets en qui une sensibilité trop vive rend plus difficiles les réactions volontaires, peuvent, quand ils sont observés de trop près ou sont appelés à donner devant les adultes la mesure de leur valeur, perdre presque complètement l'usage de leurs facultés les plus hautes, n'émettre que des sons inarticulés ou chercher dans la fuite un remède à leur angoisse. C'est surtout en présence des personnes de l'autre sexe que des faits de ce genre se produisent fréquemment. Le mot de Chérubin à Suzanne : « Tu sais bien, méchante, que je n'ose pas oser » serait au-dessous de la vérité, s'il ne s'adressait pas à une soubrette familière. Les systèmes d'émotions qui se forment autour d'une image féminine, sont si tumultueux chez les jeunes sensitifs que les mouvements nécessaires à la formule d'un aveu, à la demande de la plus légère faveur, leur apparaissent souvent comme au delà des forces humaines. « Ma timidité déjà excessive avec tout le monde, dit Chateaubriand2, était si grande avec une femme que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui de demeurer seul avec cette femme... » De même Michelet : « Ma tête se monta, je passai, je repassai devant sa fenêtre, je fus remarqué, du moins je crus l'être et je n'osai plus passer»3. Plus significatif encore est dans le Livre de mon ami, le chapitre intitulé a La forêt de myrtes », dont voici un passage essentiel : « Elle me demanda si j'aimais la musique; sa voix me donna le frisson. Je rouvris les yeux et je vis qu'elle me regardait, ce regard me perdit. — Oui, Monsieur, répondis-je dans mon trouble... » Matière de littérature, objectera-t-on peut-être à des faits de ce genre; à quoi on peut répliquer que la vie en présente tous les jours de semblables. J'ai connu des étudiants novices qui ne réussissaient pas à parler à de petites amies d'occasion ou aux femmes les moins recommandables sans des balbutiements dans la voix ou un tremblement tel que l'un d'eux en devenait, non pas sourd, comme tel personnage de comédie,