Ma jeunesse, p
mais littéralement bègue et agité par des mouvements involontaires de la face et des mains. Certains après avoir attendu pendant de longs moments la sortie d'un atelier, s'enfuyaient lorsqu'ils entendaient près de la porte les fous rires des ouvrières, ou poussaient tout au plus le courage jusqu'à leur jeter une lettre écrite en prose ou en vers, dont ils surveillaient l'effet à distance.
Cet état de méfiance de soi, quel qu'en soit l'objet, est en général de courte durée. Il s'atténue peu à peu jusqu'à disparaître, à mesure que l'expérience familiarise le jeune homme avec les mœurs et les sentiments usuels. Il ne persiste guère au delà de dix-huit ou vingt ans, sauf chez ceux qui sont destinés à rester plus ou moins des inadaptés pour des causes diverses parmi lesquelles semblent intervenir en première ligne une subjectivité trop consciente, une imagination trop riche, une logique trop rigide ou encore l'influence d'une éducation trop différente de la vie imposée par la société moderne. Dans ces cas, il peut arriver ou que le sujet se résigne à son caractère et vienne grossir la catégorie des humbles (ou celle des orgueilleux), ou qu'il s'insurge contre l'incoordination dont il souffre, soit en prenant un air raide et gourmé, soit en affectant le mépris des usages et des personnes qui l'intimident, soit en se dérobant par la fuite à leur action douloureuse.
Ces deux derniers cas, plus fréquents qu'il ne semblerait 'd'abord, se produisent en général vers les seize ou dix-sept ans. Beaucoup déjeunes gens ne pouvant prendre le ton du monde îoù ils vivent s'avisent d'en prendre un qui leur est propre. Leur I sotte et maussade timidité » qu'ils ne peuvent vaincre, « ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances », leur fait prendre comme à J.-J. Rousseau1 le parti de les fouler aux pieds ». Us se font cyniques par honte et se glorifient de mépriser la politesse qu'ils ne savent pas pratiquer. Cette diversion leur est d'autant plus facile que pour faire les hommes ils affectent souvent un air cavalier, des manières brusques, un ton haut, des paroles grossières, même en s'adressant à leur mère
J- Confessions, p. 192 (éd. DidoU
ou à leurs sœurs 4. Aussi est-ce une ressource précieuse pour un garçon de cet âge d'avoir contracté déjà de bonnes manières. Non seulement, il risque moins de tomber dans le défaut que signale Rousseau, mais encore les automatismes acquis dès l'enfance, en donnant à ses gestes, à ses paroles, à ses mouvements, l'aisance nécessaire, réagissent sur le dedans comme un remède excellent contre la timidité. C'est avec raison que Ennis Richmond- considère la tenue à table, la manière de manger et de découper, comme très importantes pour le contrôle de soi. En général le savoir-vivre est prisé très haut dans les écoles anglaises et beaucoup de jeunes gentlemen adopteraient volontiers comme leur la devise qui est écrite sous les armoiries du collège de Winchester : Manners makyth man 3. Mais, quoi qu'en dise Rousseau *, l'adolescent, malgré son désir de plaire, prend avec peine l'usage du monde, à moins qu'il ne fasse son apprentissage dans un milieu très sympathique; sinon il reste presque toujours emprunté, alors que l'enfant ne l'est presque jamais. Bien plus, comme aux causes psychologiques de la gaucherie viennent s'ajouter une certaine incoordination motrice et un accroissement de force musculaire difficile à utiliser dans les relations sociales, il risque de prendre de mauvaises façons, non des habitudes correctes5 ; motif de plus pour penser avec Aristote6 qu' « il faut former les habitudes des enfants avant de former leur raison et le corps avant l'esprit ».
D'autres fuient la société et se réfugient dans les livres ou bien dans la solitude des champs et des bois, partout où ils peuvent satisfaire leur besoin désordonné de rêve ou de mouvement sans être troublés par la banalité oppressive des formules stéréotypées. Tantôt ils restent étendus pendant des heures dans quelque coin bien ombragé , tantôt ils se plaisent à courir la campagne jusqu'à ce que, harassés de fatigue,