Op. cit., p
montrer que je ne vous ai pas oublié, afin de vous montrer que je me rappelle vos marques d'amitié (si j'ose m'exprimer ainsi), je viens m'entretenir un instant avec vous, vous déranger peut-être, vous demander enfin une fois de plus vos conseils éclairés. Lorsque vous m'avez quitté il y a bientôt six ans, je n'étais qu'un petit élève, innocent, travailleur et appliqué. Hélas, avec l'âge, les temps ont changé... Presque désespéré, me trouvant ici au milieu de professeurs indifférents, au milieu de maîtres bien gentils pour moi, mais ne s'attachant guère à me donner des conseils, sans ami sûr... j'ai songé à vous, cher Maître ; écrivez-moi si vous n'avez pas perdu de vue votre ancien élève, écrivez-moi et donnez-moi des conseils, faites de moi un bon élève, vous le pouvez, etc.
Votre M. D.
Les « professeurs indifférents » dont il est question dans cette lettre sont des fonctionnaires très consciencieux, en qui leur élève aurait à coup sûr trouvé des guides bienveillants, s'il avait osé les chercher. Mais le moyen de confier ses angoisses, ses regrets, ses désirs à un monsieur dont on ne connaît que la science et la sévérité qui intimident, ou le manque d'autorité qui suscite le mépris ! On a beaucoup plus de courage pour verser ses confidences sur une feuille de papier, d'autant plus que celui à qui on l'adresse a tout le mérite qu'on veut bien lui attribuer, puisque résidant depuis longtemps à 500 kilomètres de distance, il ne peut être vu comme il est en réalité.
Des faits de ce genre sont fréquents : ils attestent que la timidité de l'adolescent vient surtout du peu d'efforts que les adultes font pour le comprendre en sympathisant avec lui, — pour l'élever jusqu'à eux en se penchant d'abord vers lui : l'influence réconfortante exercée sur la jeunesse par les éducateurs religieux « repose sur une connaissance plus fine et plus adéquate des réalités de l'âme » l, et sur une familiarité qui, de part et d'autre, cesse rarement d'être respectueuse. Malheureusement, lorsque leurs élèves reviennent dans « le siècle », ils n'en sont que plus timides à cause de la difficulté d'adapter aux conditions de la vie moderne les idées fondamentales dont on a saturé leur esprit; ils risquent d'être doublement incompris, par suite
i. J. Payot. La Croyance, p. IX (F. Alcan).
de professer à l'égard des personnes le mépris à la fois craintif et batailleur qu'ils éprouvent pour les doctrines adverses.
Issue d'autant plus redoutable que la timidité des adolescents loin d'exclure le courage contribue souvent à le créer. Bien différente de la peur enfantine qui est une réaction automatique de l'instinct de conservation, elle s'organise peu à peu sous la forme d'un sentiment systématique dont certains éléments comme la conscience avivée des nouvelles tendances, la compréhension vague de ce qu'elles ont d'incomplet/le désir de les affirmer joint à celui de les compléter, la colère contre les obstacles extérieurs et intérieurs qui s'opposent à leur expression, peuvent, lorsque cesse l'inhibition provenant du désir de plaire, du respect des personnes et des usages, etc., donner lieu à une intrépidité d'autant plus résolue que le sujet ne demande qu'à se griser d'action. Le mot de Rousseau1 : « Un homme timide chez un danseur pourrait bien ne pas l'être dans la Chambre des Communes », peut s'appliquer plus spécialement aux adultes ayant gardé pour des raisons variables quelque chose de la gaucherie propre à l'adolescent.
En somme, de quatorze à dix-huit ans, la timidité est un état normal qui, loin de se réduire a la peur, décèle plutôt le travail de la volonté en voie d'organisation, puisqu'elle se manifeste surtout chez ceux qui souffrant de leur émotivité ou de leur faiblesse sont amenés par là à faire effort pour se durcir ou se fortifier. Bien plus, ils accumulent en eux des trésors d'émotions dont le souvenir, lorsque sera venu l'âge de la force, leur permettra, sinon d'en faire de la matière littéraire2 (non licèt omnibus...), du moins d'agir avec plus d'efficacité sur les consciences mieux comprises, sans se départir de la délicatesse affective qui seule peut empêcher l'énergie volontaire de dégénérer parfois en brutalité.
Les mêmes causes qui rendent l'adolescent timide, la timidité