Quelques pensées sur l'éducation, trad. Compayré, p
être n'est-il pas sans intérêt pour une société démocratique de posséder des hommes de caractère, familiarisés avec la liberté d'assez longue date pour en vouloir l'exercice autant chez les autres que chez eux et ne pas la rejeter, dès les premiers obstacles ou les premières tentations comme un fardeau trop pesant.
Il serait oiseux d'insister après tant d'autres1 sur la supériorité de l'éducation pratique que reçoivent les jeunes gens des autres grandes démocraties. On sait qu'en Angleterre et aux États-Unis la formation de leur caractère est le but auquel on subordonne et parfois on sacrifie tout le reste. Qu'il s'agisse des études, des sports, de l'administration de l'établissement, ils sont habitués de très bonne heure à exercer leur initiative, à prendre la responsabilité de leurs actes, en un mot à vouloir. Chose curieuse qui en dit long sur notre méfiance de la liberté, ces enfants jouissent à certains égards d'une autonomie que nos professeurs en sont encore à réclamer pour euxmêmes2.
Sans doute, les jeunes Anglo-Saxons, en raison de leur atavisme, usent de la liberté aussi sûrement que d'un instinct ; mais la différence de la race ou du caractère national, même la crainte des responsabilités judiciaires, ne sauraient excuser la contrainte étroite qui ligotte nos adolescents. On peut dire plus : leur besoin d'indépendance est tel que la plupart de leurs fautes sinon des accidents qui leur surviennent, sont dus à une réaction de leur conscience méconnue contre les lisières artifi-
1. Voir entre autres : G. Gompayré. L'Enseignement secondaire aux États-Unis, pp. 177, 181. — Max Leclerc. L'éducation en Angleterre. — Demolins. À quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ; — L'éducation nouvelle. — H. Thiselton Mark. L éducation morale dans les écoles américaines {La Revue, XLIV, p. 419). — B. Minssen. Un établissement d'enseignement secondaire en Angleterre : le collège de Harrow (Rev. intern. de V Enseignement, L, p. 68), etc.
2. Par exemple, leurs délégués font souvent partie des conseils d'administration, sont chargés de la Bibliothèque, etc. Voir surtout Gompayré (op. cit., p. 13), Demolins (L'éducation nouvelle, p. 68). — De même, au Philanthropinum de Dessau, une des plus grandes récompenses pour les élèves âgés était d'être admis temporairement à l'honneur d'assister comme auditeurs au conseil de direction ou même, dans certains cas, d'y prendre part avec voix délibérative (Guex. Hist. de l'Education, p. 252).
cielles qu'on leur impose. Le sentiment de la surveillance continuelle qui pèse sur eux finit par les obséder tellement, que simplement, pour ne pas étouffer, ils organisent des ce chahuts », des « gueuletons » de nuit etc., ou bien ils s'échappent pendant les promenades, parfois pour fumer ou pour s'attabler chez le mastroquet, plus souvent pour courir au hasard devant eux, selon les caprices du terrain et de l'heure. De cette liberté momentanée qu'ils ont volée, ils sont naturellement portés à abuser : de là les accidents et les sottises; et si, au conseil de discipline, on leur demande pourquoi ils ont agi ainsi, ils ne savent que répondre, ou se répandent en de vagues récriminations contre les « tracasseries » ou la « tyrannie » d'un répétiteur, qui pourtant ne cherche qu'à faire son métier comme le veulent les règlements, en s'efforçant d'avoir le moins d'ennuis possible.
Peut-être ne serait-il pas impossible de soumettre les adolescents aux minuties d'une réglementation étroite si on prenait soin de justifier celle-ci à leurs yeux. La puissance du raisonnement est telle à ce moment qu'une idée acceptée par l'intelligence prend place, pour un temps, parmi les tendances qui aboutissent à l'action. Une telle justification atteindrait son maximum d'effet si on persuadait l'intéressé qu'en obéissant il se conforme à une règle supérieure qui oblige tout le monde, élèves et maîtres. Dans cet ordre d'idées, l'éducateur n'a pas à craindre de parler de soi ; par de telles confidences, il fortifie à la fois son influence et l'autonomie de son disciple. Ce goût nouveau pour une règle abstraite, expression d'une justice impersonnelle, est si naturel aux adolescents que S. Bell1 croit pouvoir expliquer par là la préférence très marquée qu'à la différence des enfants ils manifestent pour l'autorité des maîtres comparée à celle des parents.
Mais de ce côté un autre danger, analogue à celui dont pâtit le royal élève deFénelon, menace les jeunes volontés; l'habitude non plus de subir, mais Q ac cepter et bientôt de désirer pour les moindres détails de la conduite les ordres d'une volonté
4. A study of the teacher's influence. Ped. sem., VII, p. 87 (résultat d'une enquête portant sur 2 000 sujets).
étrangère, fût-elle anonyme, risque à la fois de tuer l'initiative avant qu'elle ait pu se manifester et aussi d'empêcher ces essais en tous sens qui seuls permettent à la spontanéité juvénile de se déterminer en connaissance de cause. La règle aura beau se justifier aux yeux des jeunes administrés : s'ils ne contribuent pas soit à l'élaborer, soit à l'appliquer, en un mot, s'ils ne sont pas obligés à chaque instant de faire un choix, ils garderont le besoin d'être dirigés par la main comme des enfants ; c'est en enfants qu'ils risqueront par suite d'agir toute leur vie, se laissant absorber par les potins, les questions de préséance, et convenant par un accord tacite de ne jamais aborder dans la conversation les questions sérieuses, celles même qui par leur nouveauté intéressent tant les adolescents : ou bien, si leur originalité se fait jour quand même, ce sera dans des combinaisons intellectuelles indifférentes à l'action.
« Il faut traiter les enfants comme des hommes», disait le Rev. West, headmaster de YAscham school à Bornemouth. Et dans ce but, il donnait de temps eu temps des fêtes et des bals auxquels il conviait les personnes les plus distinguées de la petite ville, même des jeunes filles, afin que ses collégiens apprissent à se tenir dans le monde1. En effet, l'usage seul de la liberté peut créer la liberté2. Celui-là seul la mérite qui sait la conquérir chaque jour3. Mais c'est une conquête qui ne se fait pas par procuration ; chacun des prétendants doit la tenter à ses risques et périls, ce qui est impossible si on lui refuse toute occasion de se risquer.
Privilégiés sont à cet égard les jeunes ouvriers. Un garçon qui commence à gagner sa vie et à satisfaire ses désirs avec l'argent de son travail, apprend par là même à vouloir, c'est-àdire à compter sur lui et non sur les subventions paternelles, les hasards du jeu, la richesse d'une dot, etc4. Par la pratique de l'épargne, il peut s'habituer à subordonner ses plaisirs actuels à l'idée des joies futures. Par contre, un fils de famille
1. Mosso. L'éducation physique de la jeunesse, p. 65 (F. Alcan).