‹ L'ame de l'adolescentChapitre 155 sur 234 · Cité parW. Forbush. The boy problem, p · texte numérisé non relu

Cité parW. Forbush. The boy problem, p

MENDOUSSE. 14

à la genèse d'une volonté qu'en surveillant l'éclosion des tendances individuelles et en actualisant par une culture appropriée les plus précieuses des innombrables virtualités qui s'efforcent un instant, la plupart en vain, de prendre une forme définie. Et comme il n'est rien de plus multiforme que les tendances individuelles à cause de leur pénétration réciproque, à cause du retentissement du moi tout entier dans chacune d'elles, il s'ensuit que les règles générales, les idées préconçues, le régime des classes nombreuses et des grands internats, rendent malaisée ou impossible pour l'éducateur le plus avisé la sélection des intérêts propres à favoriser le développement des jeunes activités. Tant mieux, diront certains1, la liberté du sujet ne risquera pas d'être compromise dès sa naissance par l'influence d'un adulte qui ne pourrait s'empêcher de vouloir modeler la jeune conscience à l'image de la sienne propre 2. Il y aurait, en effet, peut-être lieu de s'en féliciter, si l'adolescent restait le disciple d'un seul maître ou d'un seul livre ; mais, outre que les influences personnelles se neutralisent dans ce qu'elles ont de trop individuel, il ne peut manquer d'y avoir parmi les adultes cultivés une entente à peu près générale sur les qualités fondamentales du caractère qui font l'honnête homme. De plus, en abandonnant les jeunes gens à euxmêmes, on ne les soustrait pas aux influences qui pourraient limiter leur liberté : bien au contraire, puisqu'on laisse le champ

1. Mais pas les mieux qualifiés pour parler au nom de l'Université. Ceux-ci préconisent plutôt l'interventionnisme moral ainsi que l'atteste un art. de M. Darlu dont j'extrais les lignes suivantes : « La source des émotions tendres qui a jailli dans les premières années n'a-t-elle pas besoin de se renouveler à ce moment de la puberté ? Ne risque-t-elle pas, au contraire, de se dessécher dans la vie aride du lycée où tout l'effort des maîtres porte sur l'acquisition de notions presque exclusivement intellectuelles? Et dans cette crise d'âge souvent si grave, la disposition morale de la volonté, encore chancelante sans doute, ne doit-elle pas être secourue, soutenue, défendue avec plus de vigilance et d'effort que jamais contre les désirs égoïstes et sensuels dont la vivacité s'accroît singulièrement?

... Les bonnes raisons à donner à l'élève ne doivent pas être cherchées trop loin : ce sont celles qui sont propres à produire le plus directement chez lui la conviction, etc. » Tout l'article serait à citer comme spécimen du réalisme psychologique qui devrait prédominer en éducation (Rev. pédag., 15 avril 1908, p. 346).

2. Cf. Enquête, p. 253, dépos. de M. Boudhors, prof, de seconde à Henri IV.

ouvert aux suggestions malsaines de toute espèce qui, si elles excellent à donner aux chercheurs novices la formule de leurs instincts vulgaires, ne peuvent que faire obstacle à l'apparition consciente des inclinations capables d'élever la personnalité à la dignité d'une cause autonome. Seuls, les rares sujets doués d'une véritable originalité morale pourraient se passer de direction.

Ainsi, c'est à l'âge où des forces croissantes, des désirs nouveaux, des stimulants plus nombreux, un contrôle naissant suscitent chez l'adolescent le besoin d'une vie propre et indépendante que l'éducateur doit redoubler de vigilance pour favoriser ou empêcher les déterminations d'où sortiraient les habitudes bonnes ou mauvaises. Problème des plus difficiles à résoudre, puisqu'une surveillance étroite tue la spontanéité et suscite la révolte, puisque l'abstention risque de favoriser la suprématie des tendances inférieures. Le seul moyen d'échapper à l'alternative, c'est d'utiliser des moyens d'action et une discipline non seulement acceptés par les intéressés, mais dans la mesure du possible, désirés, voulus, même créés par eux. De la sorte, gouvernés et soumis, ils auront l'illusion, équivalente ici à la réalité, de ne relever que de leur volonté jusqu'au moment où celle-ci, devenue assez forte et assez éclairée, les dispensera d'une tutelle étrangère.

Mais quand arrivera l'âge d'une telle majorité, l'adolescence sera déjà passée. Tant qu'elle dure, la jeune volonté a beau essayer de se suffire, lors même qu'elle croit y avoir réussi, elle se voit bientôt forcée, en présence d'une difficulté imprévue, de solliciter à nouveau la direction ou le soutien auxquels elle est habituée. Sans un riche fonds d'habitudes mentales, à la fois affectives, intellectuelles et motrices, il ne saurait être question pour la conscience la mieux intentionnée de se poser comme une liberté créatrice. Or, un des traits qui caractérisent le pubère c'est, nous l'avons vu, le sentiment exagéré

des moindres efforts par lesquels il cherche à suffire aux nécessités de l'adaptation. D'une part, les automatismes de l'enfance sont relégués sur un plan inférieur dont l'esprit, qui évolue normalement, s'éloigne de plus en plus ; d'autre part, l'adolescence tout entière peut être considérée comme un ensemble de tentatives pour passer à un plan supérieur, pour créer un fonds solide de déterminations nouvelles que l'adulte pourra utiliser comme une riche armature d'instincts acquis. Une telle élaboration, loin de se faire suivant une direction rectiligne qui serait tracée d'avance, comporte des volte-face subites qui donnent à la personnalité de l'adolescent une allure capricieuse, très différente en apparence de la constance propre à l'activité volontaire.

Mais le désordre et l'incohérence ne sont qu'à la surface ; ils ne paraissent tels que pour nos catégories logiques où les actions sont étiquetées et classées après avoir été coupées du désir qui les reliait dans son unité fondamentale. De même que la timidité des jeunes gens peut être une forme du courage, de même que leurs folles imaginations marquent souvent une vive aspiration vers la sagesse, de même leurs incartades révèlent parfois le même principe d'évolution que leurs progrès en maîtrise de soi, à savoir le désir de se poser comme une cause individuelle et cela en s'opposant, s'il le faut, aux préjugés, aux conventions, aux règlements, dans ce qu'ils ont d'extérieur à la mentalité adolescente. Toute barrière étrangère suscitant dans les jeunes esprits le désir de la renverser, le seul moyen de la rendre inviolable est de la reporter au dedans d'eux-mêmes, en l'insérant dans un des nombreux systèmes provisoires dont se compose leur moi actuel, ce qui est presque toujours possible parce que la diversité imprécise des tendances qui se disputent leur faveur permet d'éveiller d'une manière ou d'une autre, même chez les plus indisciplinés, un écho analogue à celui que Socrate éveillait dans l'âme d'Alcibiade.

Un tel appel est d'autant mieux accueilli que si la moralité de l'adolescent est, somme toute, assez précaire, son désir de la moralité est très puissant. On peut citer à l'appui de cette affirmation un fait d'observation courante, à savoir l'estime respec-

tueuse qu'il éprouve pour la valeur morale des adultes encore plus que pour leur supériorité intellectuelle, et par contre le mépris où il tient leur indifférence et leur malhonnêteté1. Bien plus, il admet difficilement qu'on ne l'instruise pas du sens de la vie, des difficultés qu'elle présente, des armes dont il dispose pour en triompher. « Qui m'instruira? dit Alcibiade à Socrate. L'homme qui le fera, avec quelle joie je le verrai ! Qu'il dissipe mes ténèbres et tout ce qu'il voudra, puisque je suis préparé à ne rien fuir de tout ce qu'il me prescrira, quel que soit cet homme, pourvu que je devienne meilleur. » Que de fois nos grands élèves se plaignent de n'avoir pas été avertis.

C'est à partir de seize à dix-sept ans que ce besoin de moralité se fait surtout sentir : il ne se manifeste guère au début de l'adolescence, puisque les statistiques montrent qu'entre treize et seize ans on est deux fois plus incorrigible qu'à tout autre âge 2. La précocité ou le retard de la crise pubère semblent jouer à cet égard un rôle important. D'après les observations de Marro 3, « à l'âge de treize et quatorze ans, les impubères fournissent un contingent moindre de mauvaise conduite, tandis que ceux qui commencent à présenter les symptômes de la puberté fournissent un contingent plus élevé ; dans les deux années suivantes, au contraire, la proportion plus grande de conduite mauvaise est donnée par ceux qui ne présentent pas encore de symptômes de puberté. » Le plus souvent cette « mauvaise conduite » est toute relative et consiste surtout dans le besoin d'indépendance signalé plus haut. Marro cite lui-même un cas très intéressant qui confirmerait cette manière de voir : Chez un enfant de neuf ans et demi, tandis que les symptômes physiques de la puberté se développaient prématurément, « on observait dans le moral une gravité d'application naissante, de la docilité aux conseils persuasifs, mais un esprit de résistance et de révolte contre les injonctions impérieuses, tandis qu'après l'ablation du testicule, en même temps que le retour en arrière

1. Cf. Ferri-Pisani. Les pervertis, p. 42. Même inventée, le récit de cette scène par le très jeune auteur est à lui seul très significatif.

Page 1