‹ L'ame de l'adolescentChapitre 182 sur 234 · II, pp · texte numérisé non relu

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car il y inscrit douze oppositions, ni plus ni moins. Malgré la richesse des détails où entre l'auteur, on peut les résumer ainsi :

1° L'adolescent passe par des alternances de suractivité et d'épuisement; son activité essentiellement périodique estpoussée facilement jusqu'au surmenage.

2°I1 est porté au fou rire, à une gaîté exubérante se produisant à propos de tout objet réel ou imaginaire, mais manifeste aussi une aptitude croissante à la souffrance, à la crainte de la mort, aux pleurs sans cause, ou pour des causes imaginaires, etc.

3° Il est égoïste, plein de soi, fier de sa ligure, enclin à s'exhiber, aggressif, sensible aux compliments et à une foule d'impressions jusque-là inconnues; amateur de confidences, pointilleux sur les questions d'honneur, impatient de contradiction, peu respectueux.

Par contre, il se décourage facilement, doute de lui, croit manquer des caractères essentiels à la virilité, devient d'une complaisance presque lâche et se forge des chagrins imaginaires dont il ne fait confidence à personne, sauf à quelque journal secret ou à la.prière.

Parfois il devient efféminé, préoccupé outre mesure de tous les détails de sa toilette et de sa personne, ou méticuleux et de scrupules excessifs.

4° Foncièrement altruiste, passionné pour les nobles causes et capable même de sacrifices secrets, il affecte en même temps l'égoïsme le plus entier et le plus profond mépris des droits d'autrui.

5° Il oscille entre la bonne volonté la plus entière, un vif désir de moralité et la tendance ,à satisfaire ses appétits les plus bas, à mentir, à enfreindre les contraintes sociales, afficher la débauche, etc.

6° Tantôt il éprouve un goût prononcé pour la solitude, pour les spectacles de la nature et se montre timide en société, tantôt il a un tel besoin de fréquenter des camarades qu'il est inapte à se distraire et à penser autrement qu'en compagnie. Ces vicissitudes ne se produiraient il est vrai que rarement et à de longs intervalles chez les mêmes individus. De même il offre un

mélange d'admiration enthousiaste pour les héros et les idées et de tendances à la parodie burlesque.

7° A une sensibilité exquise, il fait succéder des moments d'apathie et de cruauté.

8° A une vive curiosité, une indifférence intellectuelle naturelle ou affectée provenant parfois comme chez Stuart Mill d'un travail excessif.

9° D'abord livresque et passionné de lecture, il ne tarde pas àpasser du rôle de récepteur à celui d'acteur dédaigneux.

10° D'abord réformateur et ennemi des formes conventionnelles, il devient conservateur, mais se tient difficilement entre les partis extrêmes.

11° Si les sens lui fournissent des données nouvelles plus nombreuses et plus complètes, son esprit d'autre part, avide de sagesse s'informe et médite sur toutes sortes de questions.

12° Enfin une sagesse prématurée, faite d'intuitions, peut coexister ou alterner en lui avec diverses formes de folie ou d'imbécillité.

Est-il besoin de faire remarquer que sous cette forme antithétique les observations les plus exactes ont quelque chose d'artificiel qui leur ôte une partie de leur valeur? Sur cette voie en effet il n'y a pas de raison de s'arrêter. Par exemple à la timidité de l'adolescent on pourrait tout aussi bien opposer le caractère absolu de ses idées, l'assurance présomptueuse de ses décisions. A plus forte raison y aurait-il lieu d'élever à la dignité d'une antinomie psychologique l'antagonisme qui tiraille la jeune conscience entre les rêves de pureté, d'amour platonique et l'obsession des images sexuelles qui peuplent ses jours et ses nuits. De quel garçon bien doué ne pourrait-on pas dire comme Musset de Hassan :

Il était très joyeux et pourtant très maussade Détestable voisin, — excellent camarade Extrêmement futile, — et pourtant très posé Indignement naïf, — et pourtant très blasé Horriblement sincère, — et pourtant très rusé.

Le défaut des oppositions de ce genre c'est d'être fausses en

tant qu'oppositions. Chacun des traits notés a beau être exact, l'incohérence qu'on lui attribue n'est vrai que pour l'observateur, non pour le sujet observé. Comme nous l'avons vu, une des tendances dominantes dans l'intelligence juvénile consiste dans le besoin de coordonner les idées d'après des rapports logiques, et si des états contradictoires vivent côte à côte ou se succèdent d'un moment à l'autre dans l'esprit adolescent, c'est à son insu et pour une double raison, à cause de la multiplicité des désirs et des représentations qui le traversent ans arriver à prendre une forme systématique, ni même réfléhie, et par suite à cause de l'impossibilité où il se trouve de juger les états nouveaux en fonction de ceux qui viennent de le traverser d'un mouvement si spontané qu'ils ne laissent pas de trace, du moins dans la mémoire- habitude, la seule qui se laisse saisir par le réseau de nos catégories. A la différence de ce qui a lieu chez l'enfant et à plus forte raison chez l'adulte dont la personnalité présente toujours un certain degré de cohésion entre les apports continus dont elle résulte, des faits plus ou moins importants, peuvent surgir à la surface de la conscience adolescente, même y flotter pendant un certain temps sans que, une fois passé le remous qui les emporte, rien subsiste dans le caractère de ce qui faisait leur signification ou leur intérêt. S'il est un moment où la liberté transparaisse sous le déterminisme des phénomènes, c'est bien celui-là: Il semble que la Suprême Contingence, dans sa prodigalité envers la ature humaine, ait inséré dans chaque vie individuelle une ériode pendant laquelle toutes les déterminations peuvent tre essayées sans qu'aucune d'elles laisse dans l'âme une empreinte définitive. Quelles que soient la richesse des émotions, la netteté des représentations, la puissance des actes où se manifeste 'tour à tour la jeune volonté, elle garde pendant quelques années privilégiées, le sentiment efficace que son pouvoir déborde de toutes parts le fait actuel ; elle a beau s'enfermer un instant dans un des compartiments qu'isole du réel otre conception géométrique de la vie; elle éprouve bientôt le esoin d'en sortir et de se mouvoir dans d'autres directions, le lus souvent sans but, pour le simple plaisir de varier. Parmi

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ces variations d'autant plus imprévisibles que 1' « élan vital » du sujet est plus puissant, peut-être quelqu'une finira-t-elle par amorcer une cristallisation de toutes les tendances autour d'une œuvre personnelle qui viendra s'ajouter aux créations où s'exprime tôt où tard l'originalité des individus que les influences extérieures n'ont pas moulés tout entiers dans des formes déjà pétrifiées.

Si les concepts n'ont de souplesse que dans la mesure où l'intelligence les tire elle-même des faits observés ou vécus, l'adolescent qui reçoit d'autrui ses idées toutes faites est voué à une rigidité intellectuelle d'autant plus marquée qu'elle contraste singulièrement avec la fluidité des autres états où s'ébauche en de capricieux essais sa personnalité. Son goût pour la dialectique, ses tendances naturelles au formalisme verbal, son inexpérience des faits, son indifférence aux changements extérieurs, le charme des premières découvertes intellectuelles, la reconnaissance pour les personnes qui les ont suscitées, tout concourt à donner à ses jugements une cohésion qu'on ne retrouve plus chez l'adulte ; celui-ci dans son impuissance à unifier les divers points de vue où il est tour à tour obligé de se placer pour résoudre les problèmes posés par la vie, admet bientôt comme normale la contradiction entre des idées également probables; parfois même s'il est philosophe, il prouve à l'aide d'une logique impeccable que les besoins logiques de la Raison sont purement accidentels1. Par contre il est certaines fins, réputation, honneurs, intérêt, etc., qu'il poursuit toute sa vie avec une constance inlassable. Même les savants et les apôtres ne peuvent persévérer dans leurs efforts vers la vérité ou la justice sans modifier à chaque instant, souvent jusqu'à l'incohérence, les hypothèses intellectuelles représentatives des faits. Les esprits systématiques, parfaitement appropriés aux époques qui cor-

4. Voir entre autres Chide. L'Idée de rythme. — Le mobilisme moderne (F. Alcan).

responcîent à l'adolescence de l'espèce, sont mal à l'aise parmi les conceptions relativistes de nos sociétés vieillies. Seuls peut-être se maintiennent ceux qui gardent une adolescence intellectuelle qui d'ailleurs peut passer par tous les degrés de valeur. En effet, l'équilibre des idées est tel chez les adolescents et telle la certitude quasi automatique de leurs déductions que je ne vois de comparable à cet état d'esprit que l'équilibre des fonctions motrices chez l'enfant de huit à douze ans. (V. ch. ier.) Plusieurs fois il m'est arrivé au cours de certaines interrogations sur le droit, la tolérance, etc., de provoquer chez des élèves, instruits jusque-là par des ecclésiastiques, des réponses analogues à celle-ci : « Sur ces matières rien ne me fera changer d'avis » ; ou encore : « Pourquoi voulez-vous que j'émette des objections; j'ai là-dessus des certitudes différentes, mais je ne sais pas les exprimer. » D'autres, effarés devant des évidences qui contredisent les formules considérées jusque-là comme sacrées, détournent d'instinct leur pensée des réflexions qui pourraient les forcer à modifier leurs habitudes mentales. De toutes les « empreintes » 1 qu'une éducation grave dans une jeune âme, il n'en est pas de plus apparente que la marque intellectuelle, mais aussi il n'en est pas de moins profonde si on la considère dans les jugements où s'objective la pensée, non dans la direction et le rythme même du mouvement par lequel l'esprit va vers ce qu'il croit être la vérité. Si le plus souvent les croyances de jeunesse, malgré leur indéformable rigidité, s'effritent aux premiers chocs de l'expérience, bien plus solide est l'attitude prise par l'intelligence dès sa première rencontre avec les idées. Surtout si des mains adroites l'ont ployée dans le sens où elle inclinait déjà naturellement, quels que soient les greffons que la vie implante sur le tronc primitif, celui-ci gardera l'inclinaison originelle et communiquera aux fruits les plus divers quelque chose de la saveur due à la première culture.

Sans doute on voit des jeunes gens de toute éducation travailler ou combattre sous le même drapeau, et il n'est pas rare de rem.

i. Voir Ed. Estaunié, L'empreinte.

contrer d'anciens élèvescongréganistes communierdans le même scepticisme avec des pupilles de l'Université ; mais le plus souvent, suivant que les premières idées ont été inculquées comme d'absolues vérités par des maîtres convaincus ou présentées comme des jeux d'esprit par d'ironiques dilettanti, l'intelligence garde pour la vie une tendance à traiter les personnes et les institutions comme des moyens au service d'une doctrine, ou, dans le cas contraire, à considérer les formes idéales de la civilisation comme de simples étiquettes qu'il n'y a pas d'inconvénients cà laisser effacer par les partisans des divers absolutismes. Est-il besoin d'ajouter qu'un enseignement réaliste, tout en évitant de limiter les horizons, s'impose comme règle d'établir des différences précises de valeur entre les doctrines qui sollicitent la pensée?

Par malheur, tous les adolescents ne pensent pas. A côté des logiciens à outrance qui sur toutes les questions ont leur siège fait; il est des sujets passifs que l'excellence de leur mémoire condamne à reproduire sans coordination préalable les acquisitions incohérentes dues au hasard des leçons, des lectures, des conversations, etc. D'autres, et c'est le plus grand nombre, se bornent, faute d'instruction, à répéter sans les comprendre, des formules qui, dans la rue, au café, à l'atelier, les ont frappés* par leur nouveauté leur bizarrerie, leur cynisme, etc., ou encore parce qu'ils ont cru y voir l'expression de quelquesunes des forces obscures qui les travaillaient au dedans. Dans ces cas l'incohérence est la règle, l'intelligence ne s'élevant guère audessus des associations automatiques que l'anarchie des désirs oriente dans les sens les plus inattendus.

Avec la cohésion des idées contraste singulièrement dans la conscience adolescente l'incohésion des tendances, ou du moins des états affectifs ou volontaires qui en sont l'expression directe. La diversité des désirs, la nouveauté des émotions, le nombre considérable des fins que la vie propose pour la

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première fois, la crainte de ne pouvoir les atteindre ballottent le sujet d'une préoccupation à l'autre, épuisent sa faible mentalité et le rendent pour longtemps incapable de remplacer par l'organisation du caractère adulte l'équilibre de la personnalité enfantine à jamais détruite. Sans doute beaucoup de traits propres à l'enfant d'hier persistent encore, mais le plus souvent ils deviennent secondaires ou bien ils perdent leur individualité en entrant dans des combinaisons nouvelles, à moins qu'ils ne soient recouverts par des ébauches disparates dont le dessin se modifie chaque jour. Qu'il s'agisse d'amitiés, de rancunes, de goûts, de projets, etc., le pubère ne fait guère que se prêter aux diverses déterminations où s'essaie sa pensée ; inlassablement il attend quelque chose de mieux que l'état présent ; comme le remarque M. Rolland S il a le sentiment qu'il est « plusieurs êtres différents, souvent lointains, séparés par des pays, par des mondes, par des siècles ». C'est dans son moi un va-et-vient incessant de systèmes étrangers les uns aux autres, contradictoires pour nous, mais non pour lui, toujours prêts à passer de la conscience à l'inconscience et réciproquement. Les instincts ataviques les plus profonds, tels que le besoin de migration, le goût pour la vie militaire, alternent ou coexistent avec les tendances proprement humaines, amour de la science, de la justice, etc. Sollicité à la fois par tous les désirs qui enchantent et tourmentent l'humanité, il se voudrait méditatif comme Spinoza, actif comme Napoléon, amer comme Byron, séduisant comme don Juan ou Lovelace ; par-dessus tout, il semble craindre les limitations qui l'empêcheraient d'appeler à l'existence les parties inconnues de lui-même qui sont certainement les meilleures puisqu'il peut d'avance leur attribuer les vertus les plus merveilleuses. Cette disposition à vouloir autre chose se fait sentir jusque dans les moindres détails. Non seulement le choix d'une profession lui est souvent pénible à cause des renoncements anticipés qu'il suppose, non seulement la maison paternelle et le pays natal malgré l'attachement plus ému qu'ils lui inspirent, contribuent à faire naître en lui la nostalgie des demeures

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