Op. cit., p
avoir assiégé des parents trop faibles de perpétuelles demandes d'argent, les remercient peu après par des insultes ou des coups, ne se rencontrent pas seulement dans le peuple : j'ai connu, entre autres, le fils d'une veuve qui, chassé du lycée et entretenu par sa mère dans une pension coûteuse, reconnaissait les sacrifices de la pauvre femme par des paroles comme cellesci : « Quand on ne peut pas donner aux enfants de quoi s'amuser, on ne les met pas au monde »*. Sous des formes moins grossières, la cruauté enfantine persiste dans les consciences les plus normales et, par son contraste avec la générosité habituelle aux adolescents, ne contribue pas peu à donner à la mentalité juvénile son caractère d'indécision. Prompts à collaborer aux œuvres de bienfaisance, à compatir aux souffrances même morales, les adolescents commencent à voir derrière les apparences parfois risibles la vie intérieure impuissante à trouver son expression; ils comprennent déjà qu'on peut être différent sans être fou ou excentrique et, quoi qu'en dise M. Payot2, ils n'ont en général aucune peine à se représenter Alceste comme un jeune homme élégant. Et cependant, par moments, leur légèreté est telle que leur pensée et leurs actes se jouent à la surface des événements au gré des fantaisies les plus capricieuses. Malheur dans ce cas à qui les étonne ou les contrarie : Leur humeur hostile les portera tantôt à persécuter un camarade comme MicheletàCharlemagne de quatorze à quinze ans, tantôt à jouer en ville des tours pendables au grand détriment des sonnettes et des enseignes 3, tantôt à infliger des tortures variées à un malheureux surveillant ou professeur qui par faiblesse ou impuissance à comprendre ses élèves se seralaissé « couler ». Le même besoin d'enfantillages explique en partie la pratique des brimades à l'égard des nouveaux venus ; combiné avec la fierté de l'âge il a donné lieu en Angleterre à l'institution du fagging
1. Cet état d'esprit a été noté déjà par Rousseau : « Leur imagination pleine d'un seul objet, dit-il en parlant des jeunes débauchés, se refusait à tout le reste ; ils ne connaissaient ni pitié, ni miséricorde ; ils auraient sacrifié père, mère et l'univers entier au moindre de leurs plaisirs. » Emile, IV.
2. Op. cit., p. 115. J'ai rencontré des exceptions, mais peu nombreuses.
3. Cf. Musset. Confession d'un enfant du siècle, éd. Charpentier, p. 114.
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dont on trouve l'équivalent dans les Universités allemandes. Vers dix-sept ou dix-huit ans, une sorte de morgue vaniteuse, fondée sur la croyance à une supériorité intellectuelle ou sociale souvent fictive, endurcit beaucoup de fils de famille à l'égard des souffrances dont ils se supposent naturellement exempts1. Et si l'oisiveté s'en mêle, aidée surtout par l'influence d'une certaine littérature, un sens mystique s'attachera à l'idée de destruction, le sujet posera au « René » et se plaira à jouer le rôle de la fatalité vis-à-vis de ses victimes surtout si celles-ci ont pour lui une véritable affection. Musset « obéissait, dit G. Sand, à cet inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de détruire ce qui leur plaît jusqu'à la passion »2. Faut-il attribuer ces faits au besoin de s'affirmer et de se reprendre ou plutôt de savourer dans toute leur intensité des émotions contradictoires en les renforçant par leur opposition mutuelle ? « C'est le propre de la vie affective, affirme Hofding3, de se mouvoir au sein des contraires. » Elle s'évanouirait dans l'inconscient sans la lutte intestine « des états qui réciproquement s'entravent, s'excluent, se détruisent »4. Dès lors l'humeur inconstante qu'Aristote reprochait déjà aux adolescents, devient une nécessité de leur évolution sentimentale. Sans doute ils sont changeants et volages dans leurs désirs qui sont aussi éphémères que véhéments ; leurs aspirations sont vives sans être permanentes « comme les accès de faim et de soif d'un homme malade »
Mais le malade, dans l'espèce, serait le garçon qui, éprouvant peu ou point de désirs, serait incapable de s'enthousiasmer tour à tour ou en même temps pour les objets les plus divers, et de
1 . L'attitude des grands élèves envers leur répétiteur s'explique en partie par là, comme l'attestent les réflexions fréquentes qu'ils émettent à haute voix.
2. Cf. Compayré, art. cité p. 372. « Si quelques-uns font preuve d'une sensibilité exquise, d'autres sont durs, cruels. Et chez le même individu des sentiments contraires peuvent coexister : on voit des criminels, des meurtriers de cet âge, qui sont capables de tendresse pour leurs camarades et leurs amis : il y a comme des zones distinctes de sensibilité dans leurs âmes. »