CHAPITRE II
La plupart des psychologues qui se sont occupés de l'adolescence ont remarqué qu'elle débutait le plus souvent par une rupture d'équilibre avec le milieu. Le monde des formes, des couleurs, des sons et des mouvements, même celui des saveurs cessent d'intéresser au même degré l'enfant arrivé à la période critique. Ils deviennent à la fois lointains et indifférents ou s'ils restent présents à la conscience, c'est en revêtant de nouveaux aspects ou en entrant dans un système de représentations et de tendances qui leur confère une signification différente de celle de jadis. Sauf de rares exceptions, le néo-pubère rompt avec l'enfant et n'éprouve pour ses occupations préférées qu'une aversion dédaigneuse. D'autre part son expérience juvénile, presque semblable à la tabula rasa des sensualistes, ne peut encore fournir les données nécessaires à la construction du monde nouveau où le sollicitent ses désirs, ses joies et ses tristesses. Faudra-t-il attendre pour donner à la vie affective un solide support de représentations que l'observation, mise au service des besoins inconnus jusque-là, ait récolté les documents destinés à servir de matériaux à la connaissance de la nature et de l'homme? Avant que ne vînt l'heure d'une telle moisson, la jeunesse serait presque passée et avec elle les désirs obsédants et confus d'où découlent comme de leur source les efforts pour créer un univers approprié à la personnalité adolescente. Mais à défaut des traits empruntés à l'expérience, le sujet aura recours à la fiction. Ne pouvant pas encore modeler ses sentiments sur le milieu, c'est le milieu que de très bonne foi et à son insu il modèle sur ses sentiments. Pendant cinq ou six ans, dans la
moyenne des cas, le rêve va se substituer à la réalité, l'imagi- I nation jouer un rôle prépondérant dans la mentalité du pubère. Je sais combien cette affirmation peut paraître risquée. L'enfance, surtout dans ses premiers ans, n'est-elle pas réputée comme étant par excellence l'âge de l'imagination ? Le petit garçon ne I vit-il pas dans un monde fictif où les personnes, les lieux, les (objets sont créés par lui de toutes pièces ou transformés soit à
■ son image, soit à celle des êtres qui lui sont familiers? Mais à
■ mesure qu'il grandit, la nature lui semble de moins en moins I peuplée de vies hostiles ou favorables à ses désirs ; la civilisation I- moderne, par son caractère positif et rationaliste, arrête de bonne (heure l'essor de la faculté mythique, de sorte que vers douze K ou treize ans la plupart des enfants ne s'intéressent plus guère I aux symboles qui contredisent trop ouvertement leur concep- | tion très nette de la réalité sensorielle et des applications scien- | tifiques. Aux contes de fées, aux légendes mythologiques ils | préfèrent les fantaisies d'un J. Verne en apparence plus réalistes, t Si pendant les premiers ans, les représentations imaginaires ont I suffi à diriger, malgré leur subjectivité, oun'ontpas trop contrarié w, les exigences de la vie enfantine, peu a peu elles font place à une |; conception plus objective et partant plus efficace de l'univers, a, L'ère de la pensée positive ne tarderait pas à s'ouvrir si la puberté |; ne venait replonger, parfois brusquement, l'esprit dans le couvrant du rêve et de la fantaisie. Gomment en serait-il autrement? K Si dans l'évolution de l'individu et de l'espèce, il est de règle 1 que toute condition nouvelle d'existence, intérieure ou extérieure, soit d'abord l'objet d'une explication fictive portant sur son origine et sa valeur, si d'autre part la puissance de l'imagi-
fination est liée en partie à la richesse et à l'intensité des états affectifs, l'adolescent doit traverser une période trouble pendant laquelle la vie sentimentale cherche à s'organiser en utilisant comme matériaux des représentations symboliques, des analogies fuyantes, toutes les combinaisons subjectives qui peuvent donner une forme provisoire au mystère insaisissable de l'âme en voie de formations. Gomme dans toute construction imaginative, l'image va servir de substitut à la perception; mais, comme la fantaisie juvénile, à la différence de ce qui se passe
chez^ l'enfant, s'intéresse moins aux qualités des choses qu'aux états intérieurs, en particulier aux nuances affectives exprimées ou symbolisées par les phénomènes physiques, la réduction du rêve par la réalité risque de s'opérer beaucoup plus lentement ; car les causes psychologiques sont peut-être plus difficiles à démêler que les causes physiques ; en tout cas, les illusions ayant l'homme pour objet, persistent plus longtemps que les fictions relatives à la nature, puisque le plus souvent on ne s'en défait, au prix d'un renoncement parfois douloureux, qu'en les remplaçant par des illusions contraires.
A priori, cette prédominance de la vie intérieure semblerait impliquer que la conscience du pubère est moins ouverte que celle de l'enfant aux impressions venant du dehors. Mais l'expérience ne confirme pas cette hypothèse, puisque dans l'ensemble les données des sens gagnent en étendue et en précision. La sensibilité olfactive progresse nettement. Marro, le seul à ma connaissance qui ait jusqu'ici poursuivi des expériences en vue d'établir un rapport entre les variations de l'odorat et les progrès de l'âge, a trouvé que la perception maxima des odeurs avait lieu entre quatorze et dix-huit ans 1 à peu près vers seize ans 2 . Chacun peut constater qu'à la différence des enfants les adolescents sont vivement affectés parles impressions olfactives les plus légères. Faut-il avec l'opinion courante rattacher ce fait à l'avènement et aux progrès de la sexualité ? L'odorat qui dans la plupart des espèces animales est le guide le plus souvent utilisé, quand l'individu cherche sa proie ou un individu de l'autre sexe, aurait gardédans l'homme, malgré l'atrophie à laquelle l'ont condamné les sens supérieurs, comme un souvenir de son rôle ancestral. Une telle hypothèse est confirmée non seulement par la nature odorante des produits histologiques qui à partir de la puberté