‹ L'ame de l'adolescentChapitre 7 sur 234 · Marro. Op. cit., p · texte numérisé non relu

Marro. Op. cit., p

3. Cf. S. B. Bryan. Nascent stages, Pedagog. Seminary, VII, p. 385.

avait pris l'habitude, au petit lycée de Toulouse, lorsqu'il pouvait échapper à la surveillance du répétiteur, de grimper quatre à quatre l'escalier principal jusqu'au second étage, d'enfourcher la rampe et de se laisser glisser jusqu'au rez-de-chaus sée ; un jour, il perdit l'équilibre vers la hauteur du premier étage et tomba si rudement sur le sol cimenté que ses sabots (c'était pendant l'hiver) partirent en éclats : il n'eut pas d'autre mal ; et sans s'étonner pour si peu, il se mettait en devoir de faire disparaître les traces du délit lorsqu'il fut surpris. Avant cet accident, il avait impunément accompli la même prouesse au moins une vingtaine de fois. Des habitudes de ce genre sont fréquentes entre huit et treize ans; plus tard, elles ne présenteraient pas la même innocuité.

Aussi, le garçonnet, s'il n'a pas été déformé par une contrainte trop vigilante ou trop maladroitement affectueuse, cède-t-il sans inquiétude au penchant qui te porte à varier le plus possible et dans les conditions les plus périlleuses les jeux et autres exercices où il peut, en jouant le double rôle de spectateur et d'acteur, prendre contact, à la fois par ses sensations et ses mouvements, avec la nature multiforme. Mais à la différence de ce qui se produira plus tard, ses sensations ne s'amplifient pas en émotions : le monde lui fournit de continuels prétextes à modeler son âme sur les choses, à la découper, si je puis dire, en tranches aussi nombreuses que les objets ou les spectacles environnants. Avide d'excitations sensorielles, il éprouve une dépression pénible quand surviennent les ténèbres ou le silence, tandis qu'il se complaît à la lumière aveuglante des midis d'été, aux couleurs vives et tranchées, aux sons éclatants, aux rythmes simples et entraînants qui favorisent son besoin de mouvement. Si peu qu'on l'abandonne à ses goûts et que les circonstances s'y prêtent, il mènera le genre de vie propre aux races non encore adolescentes il s'adonnera avec passion à la pêche, à la chasse, à la natation, au pillage, ou bien, comme pis-aller, aux jeux qui imitent ces sortes d'actions. J'ai connu entre autres cas, celui de deux enfants de neuf à onze ans qui, malgré un fonds excellent, ne craignirent pas d'aller jusqu'au vol pour se procurer des armes ardemment convoitées. Et même l'un d'eux,

4 l'aue de l'adolescent

après avoir dérobé un vieux pistolet à un abbé, son précepteur, imagina de fondre des balles, en utilisant comme matière première des ustensiles d'étain et, comme moule, le couvercle d'un étui à aiguilles.

Les menus larcins, surtout quand la victime est une personne âgée ou ridicule, comptent parmi les plaisirs les plus recherchés à cette époque de la vie. Souvent ils sont accomplis non par besoin ni même par désir des objets dérobés, moins encore par instinct de perversité comme l'insinue saint Augustin s'accusant de son fameux vol de poires1, mais plutôt sous l'influence d'un penchant irrésistible à varier les expériences motrices, combiné avec l'incompréhension presque constante des règles propres aux sociétés civilisées.

En effet, le jeune garçon se meut sur un plan différent du nôtre, parmi des idées et des préoccupations qui lui sont propres et qui forment un système non seulement très cohérent et très défini, mais de plus presque fermé aux idées et aux sentiments dont se compose la conscience sociale de l'adulte2. Nos raisonnements et nos critiques ont à ses yeux quelque chose d'artificiel. C'est pourquoi la compagnie des parents les plus affectueux, même s'ils sont restés assez jeunes pour partager de bon cœur et avec entrain les jeux de leurs enfants, ne suffit pas toujours à ceux-ci, quelles que soient leur sagesse et leur docilité. Par moments, ils éprouvent le désir violent de fréquenter des camarades de leur âge, ceux-ci appartiendraient-ils à une classe sociale toute différente ; ils n'ont pour l'instant, à moins de professer par emprunt le snobisme de leurs parents, aucune répugnance à mêler à leurs jeux et à leurs entreprises aventureuses de petits galopins malpropres que, trois ou quatre ans plus tard, ils tiendront à une distance souvent excessive.

1 . Confessions, 11,4,1: ...quod eo liberet quod non liceret. A rapprocher de ce fait les suivants : de petits garnements de 10 à 12 ans envahissent le potager d'une vieille demoiselle et jettent toutes les citrouilles dans un bassin ; — d'autres s'introduisent dans un verger et mordent à même sur les arbres tous les fruits qu'ils peuvent atteindre, etc.

2. Cf. Herbart. Principales œuvres, trad. Pinloche, p. 299 (F. Alcan) : La différence qui sépare le jeune garçon de l'adolescent, c'est que celui-ci n'a pas encore de but fixe : il joue et vit insouciant au jour le jour et rêve alors un état viril qui ne manifesterait sa force que par le caprice.

Cependant, à la difTérencede l'adolescent, le jeune garçon aimeà fréquenterlesgrandespersonnes,mais seulementcellesen qui ont persisté les goûts de son âge . Plein d'admiration pour les prouesses des pêcheurs et des chasseurs, pour l'adresse des joueurs de balle, pour l'uniforme et le genre dévie des militaires, il espère apprendre en leur compagnie des moyens inconnus et peut-être merveilleux de satisfaire ses goûts; par contre il n'a que du mépris et des moqueries pour la supériorité intellectuelle et morale, si peu qu'elle s'accompagne d'un air revêche ou de quelque ridicule même insignifiant ; et bien souvent, dans une maison où des amis bienveillants lui font fête, il estime par-dessus tout le chien familier avec qui il peut s'ébattre tout le long du jour.

Rien d'étonnant à cela :sapersonnalité solide et bien équilibrée est aussi très simple et a certains égards rudimentaire. Peu ou point de moralité lui appartenan t en propre : sans doute, il a le sentiment très vif de ses droits et une idée assez nette de la justice quand ses plaisirs sont en jeu, mais dans ce cas seulement, ou encore, quand il s'agit d'un camarade familier, je n'ose pas dire d'un ami, ou d'une personne de sa famille : car les intérêts de ses parents et de ses proches lui apparaissent encore comme se confondant avec les siens, par suite comme se trouvant, vis-à-vis des étrangers au-dessus de toute critique et de toute discussion.

La conscience d'autrui avec ses prérogatives lui est encore fermée ; autant il a de facilité à se représenter le monde extérieur, autant il lui est difficile d'imaginer les nuances de la vie intérieure, même de la sienne. Ses états affectifs se réduisent à la colère, à la jalousie et à quelques autres émotions dont presque aucune ne se prolonge en sentiment. S'il torture encore sans pitié bêtes et gens, c'est parce que son incapacité à se représenter leur souffrance laisse le champ libre à sa curiosité et à son besoin d'action. A plus forte raison est-il insensible au plaisir esthétique, au charme du raisonnement et de la recherche scientifique. Par contre, dans sa mémoire souple et tenace s'accumulent les données sensibles que bientôt la réflexion mettra en œuvre. Bien que des expériences de V. Henri 1 il

i. V. Henri. Éducation de la mémoire. Année psychol., VIII, p. 16. D'après les expériences de B. Bourdon (Influence de l'âge sur la mémoire

semble résulter que le nombre des souvenirs enregistrés progresse régulièrement jusqu'à dix-sept ans, cependant la plupart des auteurs s'accordent à reconnaître que la courbe de la mémoire, ascendante jusqu'à onze ou douze ans, subit un fléchissement assez prononcé aux approches ou au moment de la puberté1, sauf à se relever, d'après certains, quelques années plus tard. Peut-être ces divergences tiennent-elles à la diversité des tests employés, des types mnémoniques expérimentés, ou des qualités considérées, celles-ci, comme par exemple la ténacité et l'étendue, étant souvent, sinon en raison inverse, du moins hors de proportion les unes avec les autres. En tout cas, une conclusion se dégage que viennent confirmer les observations journalières : à cet âge les acquisitions sont si faciles que l'on peut obtenir des élèves de dix à douze ou treize ans des progrès peut-être plus rapides qu'à aucun autre moment. Et comme les souvenirs de premier plan ont pour objet des représentations sensorielles et motrices, on voit de suite en quel sens doit s'orienter l'éducation de l'enfance prépubère. Elle doit être plus spécialement une création d'habitudes, un dressage surtout extérieur et mécanique, où l'autorité doit intervenir plus que la liberté, les affirmations dogmatiques plus que la persuasion, la répétition machinale plus que la réflexion. A aucun autre moment de la vie, le sujet n'offrira une telle plasticité pour apprendre les finesses de la lecture et de l'écriture, la technique du dessin, de la musique ou d'un métier manuel, le vocabulaire et la prononciation des langues étrangères, la manipula-

immédiate. Rev. phil, XXXVIII, p. 156) le maximum de progrès aurait lieu de 8 à 14 ans.

1. D'après les tableaux de Vitali (Année psy ch., V. 323), le maximum a lieu à 11 ans ; d'après Hawkins (Psychol. Review, 1897), la mémoire des mots croît jusqu'à 12 ans (55 réponses exactes p. 100 contre 53 p. 100 à 13 ans, 56 p. 100 à 14 ans, 51 p. 100 à 15 ans) ; d'après A. Netsehajeff (Êxperimentelle Untersuchungen ûber die Gedachtnissentwickelung bei Schulkindern) , les mémoires spéciales se développent avec la croissance, sauf un léger arrêt à la puberté. Ann. psych,, VIII, p. 464. D'après W. Winch, la « mémoire immédiate chez les écoliers » est plus développée à 13 qu'à 14 ans. [Rev. phil., avril 1907, p. 441.) Cf. pour plus de détails Stanley Hall, II, p. 488 sqq. ; les articles de Street (Ped. semin. IV, 269-293) ; Bolton (Amer, journ. of psych. IV), Schaw, (Ped. semin, IV, 61-78) ; le livre deScripture Thinking, Feeling, Doing, p. 251, etc.

tion des grandeurs numériques et géométriques. Les mêmes acquisitions n'étaient pas possibles à un âge plus tendre ; plus tard, elles ne se feront ni avec autant d'aisance, ni avec autant de sûreté. « Jamais, dit Stanley Hall1, la main n'est si près du cerveau. » Aussi peut-on considérer comme irréparable la négligence qui empêche de mettre ces années à profit pour la création des automatismes utiles à la vie. De plus, la tâche de l'éducateur ne s'accomplira jamais dans des conditions aussi favorables : il trouve d'ordinaire chez ses élèves une docilité très souple, peut-être même trop passive, bien que coupée par des accès d'indépendance, par contre, un manque d'initiative et de direction intérieure qui l'oblige à exercer sur eux un entraînement progressif et répété.

Je ne me dissimule pas combien, présenté sous cette forme schématique, le caractère du jeune garçon est décrit d'une manière incomplète et par suite inexacte. On objectera peut-être aussi que, dans la moyenne des cas, les traits esquissés plus haut comme essentiels, ne paraissent avoir qu'une importance secondaire, parfois presque nulle. Mais dans l'espèce, les apparences sont presque toujours illusoires, cela pour deux causes principales. D'abord l'observateur adulte se trompe souvent lorsqu'il interprète comme correspondant à des états psychiques analogues aux siens, les mots, les gestes, et autres signes par où s'exprime l'âme enfantine ; de plus le milieu familial et urbain modèle le petit primitif à son image et lui fait une âme d'emprunt sous laquelle la personnalité naturelle se manifeste par de rares échappées, par exemple pendant les jeux violents ou le séjour h la campagne. Cette uniformité du milieu social justifie certains procédés d'éducation, à peu près les seuls employés, comme convenant à tous les caractères, à tous les âges. Mais pour déterminer avec précision la méthode pédagogique

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