Année psychol., V, p
En somme, les sens progressent dans leur fonction affective ; encore les plaisirs et les peines liés à leur exercice sont-ils moins des états sensoriels que des émotions. Par suite, les sensations les plus utilisées sont celles qui fournissent un thème commode ou un aliment aux tendances naissantes. A cet égard les données de la vue et de l'ouïe jouissent d'un rôle privilégié, en raison de la facilité dont l'imagination dispose pour les mettre en œuvre, témoin l'usage à peu près exclusif qu'en font les beaux-arts.
Les vues précédentes sont confirmées par les conclusions que Colvin et Meyer 1 ont tirées d'observations portant sur 3.00O compositions d'adolescents et faites en vue de déterminer la prédominance de tel ou tel groupe d'images suivant l'âge. Une des premières remarques énoncées par les auteurs, c'est que les anciennes images tombent dans l'inconscient par suite de la fermentation pubère, et qu'elles sont à peu près remplacées par de nouvelles acquisitions d'un caractère différent. Seules, les représentations visuelles font exception, parce que la vue- plus intellectuelle n'est pas liée par un rapport intime à la sensibilité vitale de l'enfant ni de l'adolescent. D'autre part, l'imagerie auditive baisse vers les quatorze ans, remonte de quinze à dixhuit, renforcée par le goût pour la musique et l'écho que les voix de la nature éveillent dans 1 emotivité du sujet. Au contraire, l'imagination tactile très développée au début de l'adolescence, baisse d'une manière sensible et ne se relève que lentement sans jamais atteindre le niveau de l'âge précédent. Les images motrices et gustatives subissent le même sort, ainsi que les représentations pénibles, soit par suite d'une moindre sensibilité à la douleur, soit parce que le pubère affecte l'impassibilité et ne sait pas s'exprimer. Ce dernier motif expliquerait surtout que, malgré l'accroissement de l'émotivité, les images relatives à la vie organique ne jouent qu'un faible rôle dans les compositions : elles sont, malgré leur intensité, trop vagues et changeantes pour être facilement exprimables. Seule, l'imagerie olfactive progresse nettement après la puberté.
i. Imaginative éléments inthe writenwork of school children. Ped. sem., XIII, 86 sqq.
Ajoutons que sur 19 garçons de treize à vingt ans interrogés par H. L. Brittain 4, 15 avouent avoir eu des hallucinations auditives.
D'après ce qui précède, on s'attendrait à trouver de bonne heure chez les jeunes gens, le goût et l'intelligence des créations artistiques. De fait dans l'évolution des individus aussi bien que des peuples, l'imagination créatrice s'essaie à dépasser le donné par la transfiguration esthétique avant qu'elle ne cherche à le réduire à des formes intellectuelles vraies ou utiles. Gomme le remarque Spencer dans son Traité de l'Éducation « l'art a précédé l'industrie, la parure a précédé le vêtement ». Les peuplades nues recherchent des verroteries, des colliers, etc., avant de songer à se garantir des intempéries2. A partir de treize ou quatorze ans, le souci de la beauté s'éveille ou du moins suscite un frémissement nouveau. Le néo-pubère, suivant les cas, ou bien tire vanité de sa figure ou bien éprouve de sa laideur une honte véritable qui, si quelque amourette ou quelque amitié est en jeu, peut se combiner avec une haine violente de son corps disgracié. Extrait du journal d'un garçon de quinze ans : « L... m'a dit que P... se moquait de ma tournure. Il a raison : je suis fou, avec une tête comme la mienne, de vouloir être l'intime de quelqu'un, surtout de lui... » Et plus loin : « J'ai rêvé cette nuit que ma figure se transformait en celle de P... je me suis réveillé de bonheur. Hélas ! » La beauté humaine, surtout la fraîcheur du teint, sont à cet âge les principales sources de l'émotion esthétique... Mais il en est d'autres dont beaucoup seront taries pour l'adulte : il n'est peut-être pas d'odeur, de saveur ou de contact auxquels ne conviennent dans la pensée de l'adolescent le qualificatif de beau ou de laid, à cause de leur facilité à entrer dans des combinaisons sentimentales où,