Le roman d'un enfant, 62e éd., p
Il est à remarquer que parmi les grands élèves, ceux même j que leur tournure d'esprit et leurs projets orientent vers la culture scientifique, goûtent fréquemment l'émotion littéraire avec autant de spontanéité que leurs camarades de lettres. Cet attrait quasi universel des œuvres d'imagination est dû entre autres causes à la possibilité pour les images d'entrer sans trop de j difficultés ni de modifications dans les rêves dont s'enchante ou J s'attriste la jeune âme. Les mots sont des signes commodes I dont elle se sert pour s'exprimer à soi-même, parfois même appeler à une sorte d'existence actuelle, les virtualités que l'ado- I lescence a précisément pour tâche de transformer en des forces 1 vives et fécondes. La contingence de l'avenir lui fait vivre presque dans leur réalité les états les plus contradictoires, I tandis que plus tard l'expérience de la vie médiocre ou vul- I gaire coupera les ailes de la fantaisie et ne lui laissera I plus de liberté qu'au dedans de la forme rigide et trop souvent exclusive où se sera figée la riche souplesse d'autrefois. Quel I adolescent ne pourrait s'écrier comme le Centaure de Maurice J de Guérin à la vue d'un homme : voilà tout au plus la moitié de I mon être. Le verbe est comme une monnaie sans titre fixe I qu'on peut échanger contre toute espèce de richesses, au gré I des préférences individuelles. Les créations littéraires convien- | nent plus que les données sensibles aux nouvelles exigences de j l'imagination; car si elles ont assez de variété et de précision | pour lui fournir les thèmes désirés, elles n'ont pas un caractère j: assez objectif pour limiter sa spontanéité et gêner son caprice. 1 Pierre Nozière n'a aucune peine à trouver dans la forêt de | myrtes chantée par Virgile le secret de la mélancolie qui charme 1 et oppresse ses dix-sept ans. Loti était encore plus jeune quand L ces vers du même poète :
Hinc adeo média est nobis via, namque sepulcrum Incipit apparere Bianoris...
évoquèrent tout à coup en lui, « avec une extraordinaire magie », « cette campagne romaine d'il y a deux mille ans, chaude, un peu aride, avec des broussailles dephylliréas et de chênes verts, comme ces régions pierreuses de la Limoise, auxquelles » il
trouvait « un charme pastoral, un charme d'autrefois » l. De presque toute la littérature on pourrait dire ce que Stanley Hall 2 dit des romans de chevalerie : elle « éveille ces perceptions subtiles où dorment dans l'âme adolescente de profondes vérités avant d'arriver à la pleine conscience. Quoiqu'ils n'occupent ni lieu, ni date déterminée et n'aient existé nulle part, de tels événements et de tels personnages pourraient avoir existé quelque part. A cet âge, l'esprit ne trouve rien de complet ni de tout à fait actuel. L'air murmure l'annonce de mystérieux événements parce que pour les facultés naissantes le monde entier semble un peu mystique quoique très bienveillant. » Aussi le vague des faits et des descriptions n'est-il pas pour déplaire au lecteur surtout dans les œuvres où l'auteur s'efforce sur un ton éloquent ou lyrique de diffuser son âme au sein des choses. Le même panthéisme sentimental que nous avons vu se substituer dans les représentations sensibles aux notations exactes de l'époque prépubère, dote des œuvres comme René, Werther, les poèmes d'Ossian, certains livres de Loti, d'un attrait destiné le plus souvent à n'être plus compris du sujet devenu adulte 3.
11 serait excessif d'attribuer aux seuls besoins de l'imagination ou même du sentiment une telle frénésie de lecture. D'après W. Trettien , ce seraient 4 bien là les causes agissant sur la plupart ; « mais, ajoute-t-il, d'autres lisaient parce qu'ils aimaient à lire, à accroître leur vocabulaire ; enfin d'autres par genre, pour pouvoir dire qu'ils avaient lu beaucoup de livres ».
On reconnaît souvent les imaginatifs et les sentimentaux à un double symptôme : leur précocité dans la production littéraire, leur préférence pour la poésie. Fréquents sont à partir de quatorze ans les recueils d'impressions, les journaux intimes, les essais de tout genre. Ils offrent ceci de remarquable,