‹ L'ame de l'adolescentChapitre 89 sur 234 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

Op. cit., p

De nombreuses enquêtes faites en Amérique1 il résulte que peu d'adolescents sont satisfaits de leur sort. C'est là un trait d'observation courante, mais qu'il faudrait compléter par le suivant : Lorsqu'on cherche à faire préciser par le jeune mécontent, entré dans la voie des confidences, l'espèce de bonheur rêvée, on ne tarde pas à s'apercevoir que non seulement il se fait une idée incomplète et le plus souvent inexacte des occupations désirées et des joies imaginées; mais que parmi les matériaux de ses constructions, beaucoup sont exclusifs les uns des autres ou contradictoires avec les lois naturelles. Les plus intelligents se rendent compte de cette irréalité de leur pensée, mais ne s'y complaisent pas moins, heureux de voir en leur esprit comme une demi-réalisation de quelque chose de plus beau que ce dont vivent les hommes autour d'eux. «... Au couchant, par une éclaircie, c'est une illumination grandiose de toute la campagne. Les sommets éclairés. Oh ! l'impossibilité d'aller le voir ce magnifique couchant et d'être obligé d'en regarder seulement le reflet sur un mur... » Ce passage, extrait du carnet d'un rhétoricien, symbolise assez bien le besoin juvénile de dépasser par le désir les possibilités actuelles. Tout adolescent, parlant de l'objet de ses aspirations, pourrait dire comme le jeune Ferdinand dans la Tempête de Shakespeare :

Tkis is no mortal business, nor no sound

That the earth owes : — I hear it now above me

et si ce que j'ai dit des premières amours est exact, à quelle créature de rêve ne serait-il pas tenté de déclarer comme le fils de Prospero à Miranda :

...0 y ou!

Soperfect and sopeerless, are crcaied Of every créatures best...

On objectera peut-être que les aspirations de nos potaches, à pJus forte raison celles de leurs contemporains illettrés ne visent pas d'habitude si haut. Sortir le dimanche, s'attabler à un café comme des hommes, jouer à la manille, griller des ciga*

i. Voir St. Hall, II, p. 390.

rettes, passer le bachot, au besoin en copiant, entre temps casser quelque réverbère ou épater le bourgeois par une mise excentrique et des propos très grossiers, voilà qui suffit à l'ambition de la plupart. Et il est vrai que ce signalement corres- 1 pond aux apparences de beaucoup de nos grands élèves. Mais ceux-là mêmes possèdent, très souvent à leur insu, comme une I porte secrète par où peuvent pénétrer dans leur conscience les préoccupations les plus élevées : il s'agit seulement pour les éducateurs de trouver un « Sésame, ouvre-toi » approprié au sujet et aux circonstances. J'ai connu des cancres que la fortune | paternelle devait transformer dès les vingt-cinq ans en jouis- i seurs vulgaires, mais qui, vers les dix-sept ans, ne perdaient pas | l'occasion de se griser avec les mots de socialisme, droit, art, etc.. En somme le caractère vide et illusoire de leur idéal avait peu d'importance. Même si la beauté, comme dit Rousseau, I n'est pas dans l'objet qu'on aime, si elle est l'ouvrage de nos erreurs, elle n'en joue pas moins le rôle qui lui appartient : 1 « En sacrifie-t-on moins ses sentiments bas à ce modèle imagi- 1 naire1? » Le seul danger à craindre dans certains cas, réside- 1 rait dans la tendance des idées dominantes à passer trop brus- 1 quement à l'action. Car, d'une part, tout adolescent, malgré ' l'indécision de sa pensée est exclusif dans ses préférences, pari suite sujet aux illusions affectives qui, d'après M. Ribot, résul-| tent de l'affirmation implicite que l'état actuel, toujours incom-g plètement connu, est une synthèse complète et par suite défi-l nitive2; d'autre part, incapable de voir encore les difficultés matérielles qui s'opposent au règne de l'Idée, il hait ou méprise H un monde trop différent de son rêve, tel Àpollodore le Furieux que Platon nous présente comme trouvant tout mal autour de lui et jugeant tout le monde malheureux à l'exception de Socrate. Dès quinze ans, Stuart Mill veut réformer le monde et se promet de consacrer à cette tâche tout son savoir et toute son activité. De nos jours la jeunesse russe veut voir la réalisation immédiate, absolue de son idéal politique, et dans ce but elle met au

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