Sur une forme d'illusion affective, Rev. phil., mai
service du peuple un dévouement sans bornes, un amour de la liberté prêt à tous les sacrifices1.
Mais vers quelque objet que s'oriente le rêve de l'adolescent, il ne tarde pas à s'en réveiller pour le recommencer bientôt sur un thème nouveau. Et comme à chaque instant il se heurte à des impossibilités intérieures et extérieures, il finit par tomber dans des accès de mélancolie qui, passagers chez les sujets sains, peuvent dans les autres susciter quelques-uns des états morbides qui, sous les noms d'hébéphrénie, de catatonie, de démence précoce, ont fait en ces derniers temps, l'objet de nombreuses études. Même dans les cas normaux, à la sécheresse dont il a déjà été question à propos de la vie affective, s'ajoutent d'amers regrets dus à des causes obscures, mais dont quelques-unes arrivent parfois à la pleine lumière de la conscience : telles la trahison d'un ami, la découverte dans une œuvre ou un personnage admirés, d'une tache qui force à les déprécier ; la conviction lentement acquise ou s'imposant soudain que la vie rêvée ne pourra pas être vécue, surtout l'impossibilité d'accorder entre elles et avec le milieu des aspirations également chères, sans être obligé d'en sacrifier une bonne part. A aucun autre âge, la disproportion entre le désir et la puissance n'atteint un tel degré2. « Heureuse créature, écrivait Werther3, qui peux attribuer la perte de ton bonheur à un obstacle terrestre. » Le fait est que les jeunes imaginations portent en elles-mêmes le principe de leur désenchantement et que les types littéraires dudébut du xixe siècle ne sont qu'à moitié romanesques. Bien entendu, parmi les craintes imaginaires, quelques-unes présentent un caractère de puérilité tenant à la fois à l'âge et à l'ignorance de certaines questions. Qu'on se rappelle les transes par où passent de nombreux pubères aux premières manifestations spontanées de la sexualité. Les malaises qui accompagnent la croissance, la préoccupation des change-
1. F. Lannes. Deux documents sur la jeunesse russe. Rev. inlern. de l'Enseignement, 14 février 1906, pp. 141-144.
2. Sur les influences qui contribuent à cet état d'esprit, voir Burnham, op. cit., p. 189.