Lettre LXXI
ments qui s'opèrent dans l'organisme contribuent aussi à assombrir les images et leurs combinaisons. Les malades imaginaires ne sont pas rares et dans des recueils écrits au jour le jour, je trouve notés de véritables accès de désespoir à propos d'un mot mal interprété, parce qu'il correspondait à des craintes d'ailleurs non fondées.
« 24 août 18... Hier et aujourd'hui accès féroce d'hypocondrie. Je me représente mourant tour à tour des maladies les plus diverses. Hier soir, j'entends un jeune homme dans la rue prononcer en causant avec un autre le mot poitrinaire et me voilà plongé toute Ja soirée dans une mélancolie noire. Pendant la nuit, je rêve de phtisie et tout aujourd'hui l'idée de la tuberculose pleure en sourdine au milieu de mes paroles et dè mes occupations de tout genre... » L'auteur de ces lignes avait dix-huit ans. Une angoisse analogue peut se produire pour des motifs plus futiles mais tout aussi fantaisistes; comme chez tel collégien qui, dans sa dix-septième année, s'étant mis tout à coup dans l'esprit que ses cheveux étaient destinés à blanchir avant l'âge, resta des semaines accablé par l'idée de ce désastre et crut ne pouvoir le conjurer qu'en exerçant sur sa tête une surveillance de tous les instants et en l'inondant tous les jours d'eau de Cologne, au grand désagrément de ses camarades que l'odeur incommodait fort.
Parmi les causes imaginaires de tristesse, il en est une qui agit plus spécialement sur les jeunes gens de la campagne lorsqu'ils sont obligés de rester éloignés des sites qui leur sont familiers. « La nostalgie est une maladie de l'adolescence et de la jeunesse », affirme M. Ribot dans une étude complémentaire sur la Mémoire affective 1 après avoir cité entre autres faits, le cas suivant très significatif : « Un ami... m'écrit : « Je me sou- « viens que je fus envoyé à dix-sept ans au lycée... d'où j'ai « souffert plusieurs mois d'une nostalgie que des retours fré- « quents au lieu natal ont guérie peu à peu. Ma tristesse venait « moins du souvenir des personnes que de celui d'une cam- « pagne où, logé chez une vieille tante, j'errais librement dans