Rev. phil., déc. 1907, p
« les bois, au bord des cascades, adressant mes vers à tout ce « qui m'entourait comme à des êtres vivants. C'était surtout le « regret d'une ivresse esthétique qui ne pouvait plus se satis- « faire. » Qu'on rapproche ce document de ce qui a été dit plus haut des sentiments éprouvés par l'adolescent à l'égard de la nature et on se rendra compte que les choses ne pouvaient guère se passer autrement. Dans l'analyse de M. Ribot, je relève quelques traits qui confirment le caractère imaginatif d'un tel chagrin : Il proviendrait de « désirs dont la satisfaction actuelle est impossible, mais qui là-bas deviendraient une réalité ». Bien plus, des cas se produisent où le nostalgique revenu dans son pays retourne sans regret au régiment ou à l'atelier « n'ayant pas trouvé les choses telles qu'il se les imaginait »... Le travail de l'imagination a grandi à l'excès l'attrait des gens et des choses... b1.
C'est bien pour de telles raisons que la mélancolie, du moins chez les natures délicates, apparaît comme l'état normal de l'adolescence. Grands élans sans but, émotivité vibrante que remuent tous les spectacles, ceux même n'ayant qu'une vague signification, lassitude infinie, amers regrets de tout ce qu'on voudrait en fait d'amour, de gloire, etc., et qu'on n'aura jamais, voilà ce qui domine dans la plupart des essais littéraires, prose ou vers, où s'exprime le désenchantement avant la lettre des précoces désespérés. Les revues déjeunes sont fécondes en spécimens de cet état d'esprit, quoiqu'il prédomine plutôt à un âge antérieur à celui où l'on commence à se faire imprimer. D'après l'enquête de Lancaster, la courbe de la mélancolie débute à onze ans, s'élève rapidement jusqu'à quinze, atteint son maximum à dix-sept, puis décroît jusqu'à vingt-trois. C'est en effet de seize à dix-sept ans que dans les compositions que j'ai recueillies domine la note triste. On peut en juger par le morceau suivant :
Dans un jardin triste — L'automne — L'eau des bassins pleure — Couchant — Feuilles jaunies — Souvenirs — Sons de cloches — Regrets voilés — Extases muettes: tout cela.
i. Op. cit., p. 605.
Tous deux.
Regarde cet enfant qui pleure et sois aimante. Si jesuis triste dans la monotonie dormante Du soir, si j'ai souffert la douleur d'un amant, C'est pour toi...
...Je suis las de lever ma tête pâle. L'heure a sonné Parmi les branches
De ce jardin qui ressemble aux clartés évanouies. Je regrette le soleil des journées enfuies Où notre âme pouvait monter vers le ciel bleu. Je pleure devant toi . . .
Elle
...J'adorais la douceur intime qui pleurait dans nos fièvres Je pensais tous les jours aux souvenirs presque flétris Qui passent au ciel comme des songes.
J'ai su ton amour intime comme une musique infinie. J'ai laissé mourir une larme sur ma joue amaigrie. Puis j'ai songé avec une lenteur désespérante. J'ai songé. Maintenant va-t'en. Tu peux fuir sous le ciel clair. J'ai pleuré trop longtemps pour ton âme, Et je ne puis t'aimer ; car j'ai trop souffert1, etc..
Mais le cours des états mélancoliques n'aboutit pas toujours à une pièce de vers où le sujet se délecte de sa propre tristesse. Parfois l'angoisse est tellement forte que pour y échapper il songe naturellement au suicide. «L'idée de n'être plus me saisissait le cœur à la façon d'une joie subite», dit Chateaubriand 2 ; et plus loin, il raconte par quel hasard il ne put mettre son projet à exécution 3. Mais comme nous le verrons plus loin, la tendance
4. Parmi les nombreux documents du même genre qu'on pourrait emprunter aux très jeunes poètes citons : Les Jeunes Tendresses d'André Fouion de Vaulx (19 ans) qui débutent ainsi :
L'azur immaculé de nos premiers printemps
S'est terni lentement sous les tourments livides, etc..
et où dans la plupart des pièces domine la note mélancolique ; — Cf. aussi les Vers d'Automne écrits par V. Margueritte à 18 ans :
... Viens nous écouterons cette voix qui toujours Murmure dans la Vasque où pleurent des amours.
{Théâtre et littérature, I, p. 22).
"2. Mémoires, p. 158.