‹ L'âme de ParisChapitre 3 sur 7 · LES PIERROTS · texte numérisé non relu

LES PIERROTS

A distance, on doit voir et on verra toujours le grand Deburau sous son habit marmoréen d'une blancheur épique, auxplis superbes et tranquilles, et il avait le droit de dire : Je suis déguisé quand je suis autrement. Mais il fut souvent déguisé, car il devait non seulement montrer le Peuple sous une figure absolue et synthétique, mais comme lui, se muer et se transfigurer en cent formes diverses, exprimant toutes le dénûment, le travail, l'esclavage et l'invincible gaieté, née d'un espoir obstiné dans l'avenir, qui remettra chaque chose à sa place.

Ce jour béni de la Justice arrivera sans doute quand les poules auront des dents; mais elles en auront, et ce sont elles qui mangeront les renards. Certes, il faudra pour cela du temps; mais le dernier tableau de la pantomime n'arrive pas tout de suite, et c'est seulement quand les per-

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sonnages ont beaucoup trimé, valeté, vagabondé, pleuré d'amour et reçu force coups de batte, coups de pied, giffies, pichenettes, croquignolles, et nazardes, que ce tableau vengeur, ébloui de fleurs et de pierreries, jaillira enfin de l'ombre, avec ses flammes de Bengale bleues et roses, et ses effets d'eau naturelle.

Donc, ouvrier, manœuvre, soldat, paysan, chiffonnier, marchand d'habits colportant ses loques, marchand de peaux de lapins et casseur de cailloux, de tous les plus atroces cailloux, il fut tous les vagabonds, tous les tâcherons, tous les parias, tous les êtres qui ont été lavés par la pluie et grillés par le fauve soleil, qui ont sucé la mamelle vicie et flasque de la bonne nourrice Misère. En ces incarnations, Pierrot, devenu un être réel et terrestre, ne portait plus son habit de neige et de cygne ; forcé alors de filer, de travailler et de faire toutes les autres besognes, il n'était plus vêtu comme le Lys sauvage, qui ne file pas et ne travaille pas, et qui est mieux vêtu que le roi Salomon.

Il portait, au contraire, l'exacte livrée de ses divers avatars, et dans ses innombrables travestissements éclatait, sous un nouvel aspect, le génie inépuisable et divers du grand Deburau. En effet, costumé avec l'observation la plus pittoresque, s'assimilant tous les vêtements, toutes les loques, tous les chiffons, ne gardant de blanc que son visage, agrémenté par des coiffures, par des chevelures, par des barbes même, il devenait alors un peintre de mœurs, un caricaturiste

comme les Pigalle, les Monnier, les Traviès, comme le fameux comédien Potier, ayant en plus la colère d'un Daumier, bientôt corrigée par la tranquille résignation du sourire. Je viens de dire que les sosies de Pierrot portaient quelquefois des barbes ; mais ceci demande une explication ! Comme malgré le souci du réel, rien ne devait troubler dans leur inéluctable harmonie les lignes du blanc visage, les barbes postiches s'y adaptaient sans en cacher rien, comme voltigeant autour de lui, plutôt que de s'y poser; et si, par exemple, Pierrot était orné de moustaches, elles tenaient à la lèvre supérieure par la base seulement et, pour le reste, s'élançaient dans l'air libre, comme les ailes frémissantes des Anges.

Pierrot savait tous les métiers, pour les avoir tous faits. Il était ce marchand de poissons que le prince Hamlet croit reconnaître dans le vieux Polonius, et il fallait voir avec quelle crànerie, avec quelle adresse, avec quel instinct de l'équilibre il portait sur sa tête, dans une manne, les longs poissons aux écailles d'or. Cuisinier, il fabriquait de ses mains longues et fines une soupe aux choux fumante, et si savoureuse que les spectateurs, même n'en ayant pas mangé et sachant qu'ils n'en mangeraient certainement pas, s'en léchaient les babines. Dans Le Diable à quatre de Sedaine, il était savetier, et nul mieux que lui n'eut les gestes, les façons, les lunettes et le visage d'un savetier, comme on le voit dans l'admirable dessin d'Auguste Bouquet, placé en tête

du second tome, dans le rarissime Deburau de Jules Janin. Et dans Les Jolis soldats, qu'il était bien le conscrit stupéfait, ahuri, naïf jusqu'à la frénésie, en sabots, faisant les corvées, balayant la paille de la cour, faisant l'exercice avec une savante maladresse, et à son premier duel, un peu désorienté; car le conscrit commence toujours par là, avant de devenir, comme il le devient très vite, l'intrépide petit pioupiou qui culbute l'ennemi, se rit des obstacles, cueille les canons et les drapeaux' ennemis, et, la chanson aux lèvres, entre dans les villes, comme César et Napoléon!

Ici se pose une question. Pierrot paysan, avec ses yeux de génisse et sa chevelure rousse comme un lever d'aurore, était-il brave, ou ne l'était-il pas ? Il l'était, sans aucun doute ; peut-être pas d'abord et tout de suite; mais une fois ragaillardi et réchauffé, il faisait des exploits sans nombre, dans le mélodrame tyrolien, sur le pont du torrent, où le combat, rhythmé parla musique, choquait en mesure ses sabres carrés aux lames noires. Là, le paysan Pierrot tenait tète à des douzaines de brigands ou à des douzaines d'ennemis et luttait de valeur avec la Fée ou avec la femme intrépide qui, elle-même, costumée en guerrière, faisait voler au-dessus des têtes éperdues son épée de lumière et de flamme.

Quand le grand Deburau mourut, quand son visage blanc et poétique prit la sereine immobilité du marbre, il ne mourut pas tout entier ; on le vit renaître dans son fils Charles Deburau

qui, avec son dernier souffle, avait reçu de lui une leçon décisive et suprême. Certes, agile sans doute, s'il l'avait voulu, comme un feu follet et comme le vif argent, le créateur du Pierrot français, du Pierrot éternel, n'insistait pas sur ce côté de son talent, non plus que sur aucun autre; il se bornait à indiquer tout, sans peser, sans rester; par la religion d'une délicatesse infinie, ne soulignant rien, ne tyrannisant pas le spécial eur, et n'imposant pas une forme impérieuse aux rêves que, par milliers, il faisait éclore dans les âmes. Ce fut là sa plus vraie et sa plus grande gloire, il voulut et sut être exclusivement le comédien de la pensée, estimant, avec la grande Clairon, que pour exprimer tout, il suffit d'un éclair dans le regard, et du plus rapide tressaillement des muscles du visage.

Pierrot fils, le jeune Charles Deburau était un artiste trop intelligent et trop supérieur pour songer à imiter son père. Sa grandeur ne l'attachait pas au rivage. Jeune ! il l'était par-dessus tout et il avait trop d'ardeur, d'enthousiasme, de furie, de folie, pour consentir à être l'esclave d'une abstraction, même sublime. Au contraire, il avait soif de vie, d'expansion, de mouvement. Cette grâce agile, qu'on découvrait en Deburau père, le fils l'incarna en lui, et la laissa libre comme un vol d'oiseau, à travers les jeux de la brise et de la lumière. Il avait la séduction enchanteresse de l'animal et du jeune enfant; il voltigeait comme un daim léger à travers les mousses, sous l'ombre caressante des feuilles.

L'ancien Pierrot illustre avait été doucement sceptique, sachant le fond et le vrai de tout, et connaissant sur le bout du doigt toutes les fourberies des femmes en matière de sentiment.

Il était à la fois naïf et désabusé; on ne pouvait demander cela à son héritier légitime, qui, beau comme Chérubin et comme Roméo, jeune comme eux, fut bien forcé de se laisser adorer par Colombine et par Isabelle, et même de les adorer aussi; car le mal dont il les avait frappées est essentiellement contagieux. Il s'enfuyait, léger, à travers les campagnes et les villes, cueillant les femmes et les roses; il ne dépendait nullement de lui qu'il en fut autrement ; car il était don Juan aussi, faisant, comme le maître, sa liste des mille et trois, et, comme le Pyrrhus du doux Racine, brûlé d'autant de feux qu'il en allumait.

Assurément, cette catastrophe changea toute l'économie et tout l'aspect de la Pantomime; je n'ai pas été de ceux qui s'en désolèrent. Certes, il était beau que Pierrot, supérieur aux passions, aux événements, à la vie, planât au-dessus des changeantes circonstances, et, envoyant le troupeau des filles d'Eve, vêtues de feuilles de figuier de toutes les couleurs, pût s'écrier (en silence), comme le chicard de Gavarni : En voulez-vous de la crevette, pas cher! Mais courtiser Amaryllis et Silvia, filer une quenouille aux pieds des Omphales, et, comme Thésée, s'agenouiller aux pieds des guerrières qu'on a vaincues, ce ne sont pas de mauvaises postures, et cela vaut mieux

que d'aller au cabaret, quoiqu'il vaille mieux aller au cabaret que dans le monde.

Donc, le jeune Pierrot, dans la pantomime nouvelle, fut adulé, caressé, choyé, baisé, comme un Vert-Vert blanc, par les nonnes laïques de tous les États, et charmant, traînant tous les cœurs après soi, il fallut bien qu'il se saoulât d'ambroisie. Comme tout se paie un jour ou l'autre, il fut forcé d'atteindre et de saisir par leurs ailes toutes les Colombines que son illustre prédécesseur s'était borné à poursuivre pour le compte d'autrui, avec le sincère désir de ne pas les attraper.

Par exemple, il ne faut pas s'y tromper, cette transfiguration radicale, ce fut la défaite, la chute et la mort définitive d'Arlequin. Ce que ce séducteur bariolé avait surtout pour lui, c'est qu'il était aimé, en dépit de sa face de chien; de ce moment-là, Pierrot le fut mille fois plus que lui; et alors, que lui restait-il? L'agilité du jeune chat bondissant, la grâce de la gazelle, l'éblouissement du serpent qui danse? Pierrot, en une fois et d'un coup, lui prit tout cela, et même la batte, dont il se servait infiniment mieux que le noir bergamasque. Mais, hélas ! Pierrot ne devait pas tarder à suivre Arlequin dans la noire coulisse par où l'acteur disparaît définitivement. Après les deux Deburau, après le fils qui, avec tant de séduction et de libre génie, faisait songer à son père; après ceux qui leur succédèrent, du temps que la Muse funambulesque respirait encore; après le fin, délicat et ingénieux Paul

Legrand; après l'ironique et mince Kalpestri; après Faudacieux Jules Rouff, il n'y a plus eu, il ne pouvait plus y avoir et il n'y aura plus de Pierrots.

Et qui, de gaieté de cœur, consentirait à être blanc, dans cet âge pessimiste, où tout veut être noir, y compris le point inamovible qu'on voit toujours au bout de l'horizon politique? C'est ce qu'a admirablement exprimé Willette, ce mélancolique poète du crayon, en imaginant sa race fantasque, désolée, tristement lyrique des Pierrots noirs. Ce fut comme le suprême chant d'un cygne noir, qui pleurerait ses frères les cygnes blancs, envolés et évanouis. Ainsi Willette nous invitait à porter le deuil du blanc rêveur ; qu'il me pardonne de ne lui avoir pas obéi ! Mais j'appartiens moi-même à l'époque fabuleuse où on se révoltait contre la tyrannie et la perruque du jardinier Le Nôtre. Je crois toujours à l'existence de la Lyre, et même, j'en joue encore. C'est pourquoi on me pardonnera peut-être d'avoir effeuillé quelques lys, en l'honneur du regretté Charles Deburau, et de celui qui fut, avant lui, le grand Deburau.

tu

.1" docteur J. Charcot.

Dans l'ancien quartier Latin des pantalons écossais à carreaux et des bérets basques, il y avait une très jeune femme, extrêmement jolie, qui était folle. On la désignait par le surnom banal et romance de Papillon.

Oui, Papillon, pâle, ingénue, avec des cheveux châtains et des yeux couleur de pervenche, était une folle à enfermer. Cependant on ne l'enfermait pas, sans doute parce qu'elle ne faisait de mal à personne. Le principal caractère de sa folie c'est que, vêtements, joyaux, ses gants, son mouchoir de poche, elle donnait, au hasard, tout ce qu'elle possédait, y compris elle-même. Sans que rien put détruire son innocence absolue, à la fois bestiale et divine, elle était prise par qui voulait. Elle se laissait cueillir, comme une églantine dans le taillis ou comme une mûre dans la haie. Papillon manquait entièrement de vertu

et de sens moral. Si quelqu'un la priait d'amour (mot trop général, qu'il faut considérer ici comme un euphémisme !) elle ne refusait jamais; seulement elle avait une manière spéciale et caractéristique de ne pas refuser. Quand tel ou tel, dans un des jardins-guinguettes du boulevard Montparnasse, venait lui planter un baiser en plein visage, ou sur le cou, ou sur l'oreille, elle disait avec une mélancolie ardente, et comme attendrie :

— Ah ! oui, je veux bien, parce que tu ressembles à mon Lucien !

D'autres fois, l'illusion était plus intense encore, et sous les baisers qui, insolemment, tombaient sur elle, dru comme grêle, Papillon disait, en tournant vers l'agresseur sa prunelle amoureuse et soumise :

— Oh ! oui ! oui ! n'est-ce pas que tu es mon Lucien ?

Quand elle prononçait ces deux mots : Mon Lucien! (et elle les prononçait à toutes les minutes) on eût dit qu'elle voyait s'ouvrir les cieux et le paradis des Anges. Souvent des étudiants, plus farceurs que spirituels, poussaient dans ses bras quelque jeune provincial, nouvellement débarqué, et lui disaient d'un ton gouailleur :

— Tiens 1 le voilà, ton Lucien.

— Ah ! quel bonheur ! s'écriait Papillon.

Et elle baisait ce passant comme du pain, le couvrant de caresses, dont l'ingénuité aurait dû désarmer ses persécuteurs.

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Mais que lui importaient les méchancetés, lés plaisanteries, les railleries cruelles? A travers tout, elle était heureuse, parce qu'elle adorait ardemment, délicieusement, éperdument son Lucien, à qui elle était à la fois si fidèle et si naïvement infidèle.

Mais qui était-il, ce Lucien ? Avait-il existé seulement ? A vrai dire, il en fut de ce point historique comme de tous les autres : on ne l'a jamais éclairci. Pour moi, la question est de peu d'importance, ou plutôt, elle n'a pas de raison d'être. Car si un être est aimé, fût-il chimérique ; si un dieu , même purement idéal, respire la fumée des autels et le sang des sacrifices, n'existent-ils pas par cela même bien plus sûrement que s'ils étaient revêtus d'une enveloppe matérielle et visible ?

Quoi qu'il en soit, beaucoup de légendes circulaient dans le quartier, à propos de cet amant hypothétique, et voici ce que racontait la plus accréditée. Papillon, qui se nommait Jeanne Ardely, âgée de seize ans et vierge encore, avait été amenée et vendue par une de ses tantes, horrible mégère de village, dans une maison de prostitution de la rue Mazarine, qu'on nommait la Botte-de-Foin Le hasard voulut que, conduit là par des étudiants de son pays, beau comme un dieu, âgé de dix-huit ans, rougissant de honte, un jeune homme nommé Lucien fût, par le caprice de ses amis, accouplé à Jeanne, que nulle caresse n'avait encore souillée ; et ainsi se trouvèrent enfermés ensemble, dans une chambre

ignoble, ces deux enfants charmants, purs, semblables aux plus beaux couples héroïques chantés et célébrés dans les poèmes.

Bien mieux encore que Molière, Amour prend son bien où il le trouve. Il lui plut de joindre ces deux êtres, de tresser leurs âmes, de les promener dans les forêts des enchantements, dont il sut faire éclore autour d'eux les ombrages, les eaux jaillissantes et les fleurs écarlates. Sous les pieds de Jeanne et de Lucien s'étendaient les plus beaux tapis de pourpre rose, et les rossignols, instruits par quelque maître céleste, disaient à leurs oreilles des chants qui n'ont pas encore été entendus. Il semblait que tous les deux, ils se fussent cherchés depuis mille ans, retrouvés enfin, et peut-être en était-il ainsi ! Tout de suite, ils étaient tombés clans les bras l'un de l'autre ; ils se disaient tout, pleuraient, échangeaient de longs baisers, mais sans plus ; et, en. effet, leur entrevue resta chaste, car ce Daphnis et cette Chloé ignoraient tout, faute, sans doute, d'avoir guetté les Nymphes qui se baignent aux fontaines, et regardé les chevreaux dans les bois.

Les heures avaient passé comme des flots ; il faisait nuit déjà, quand la maîtresse du logis vint, en personne, arracher des bras de sa mie et chasser Lucien qui, n'ayant plus un sou dans sa poche, fut bien forcé de déguerpir, le cœur plein de rage. Aller chercher, se procurer de l'argent par tous les moyens, il eût sans remords égorgé les passants ! puis revenir délivrer Jeanne, l'em-

porter, en l'aire la compagne de toute sa vie, tel était le plan extrêmement simple, sinon praticable, qui, à l'instant môme, fut esquissé dans son cerveau.

Mais le pauvre garçon avait compté sans la rapidité avec laquelle les événements s'enfuient, poussés par un fouet aveugle. A peine était-il parti, que la fillette fut coiffée par le coiffeur, corsetée, peinte avec un pied de rouge sur les ioues, parée d'oripeaux, de bijoux absurdes, et exposée sur les divans rouges avec les autres dames. Justement, un flot de marchands du quartier, de bourgeois avinés se pressait dans le salon, où la fraîche et délicate beauté de Jeanne fit fanatisme. Tout le monde la demanda, la disputa, la voulut. Saoulée de punch, d'anisette, de Champagne, de toutes les horribles choses qui se boivent dans ces bouges, l'enfant stupéfaite, courtisée, brutalisée, violée, passa tour à tour dans les bras de vingt hommes, et pantelante de souffrance, d'étonnement, d'horreur, devint folle sur le coup. A peine vêtue d'une camisole et d'une jupe, malgré les mains qui la retenaient, la déchiraient, elle se sauva dans la rue, en poussant des hurlements. Elle courut ainsi jusqu'à la place Saint-Michel, où elle tomba dans la boue, évanouie, et où elle fut recueillie par un étudiant en médecine, qui l'emmena chez lui et la soigna.

Telle était la version la plus répandue. Mais dans d'autres récits, Lucien était un jeune officier qui, après avoir passé avec Jeanne quelques semaines de joie et d'ivresse amoureuse, avait dû

rejoindre son régiment , et avait été tué en Afrique. Dans d'autres encore, c'était un ténor d'opéra-comique, bête comme un oisillon, qui, après avoir séduit Jeanne par ses bottes molles et son col de fausse guipure, l'avait nourrie de croûtes sèches, rouée de coups, et, finalement, abandonnée sur le grand chemin, un jour qu'il neigeait. Ainsi l'histoire de cet amant restait vague et flottante, comme l'histoire de France. La seule chose certaine, c'est que Papillon l'aima toujours, et quoique absent ou mort, ou n'ayant pas existé, ne cessa jamais de le voir à côté d'elle.

Quelquefois, à court de femmes et d'argent pour leurs repas d'amis, ou leurs orgies, ou leurs excursions à la campagne, dans toutes ces occasions diverses, les étudiants avaient pris l'habitude de compter sur Papillon ; car il suffisait, en effet, de lui nommer Lucien pour l'emmener n'importe où, et elle marchait alors docile comme un chien. On peut dire de la jeunesse comme de l'enfance : cet âge est sans pitié. Souvent pendant les soupers qui durent toute une nuit, on la voyait bonne, aimable, soumise, faisant tout ce qu'on voulait; quelque loustic imbécile et féroce s'amusait à persécuter Papillon, à lui verser du Champagne dans le cou, à lui jeter des épluchures de fruits dans sa chevelure. Alors, la pauvre fille se bornait à lever vers le bourreau ses beaux yeux tristes, et elle lui disait, avec le ton d'un cruel désappointement :

— Ah ! tu n'es pas mon Lucien!

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L'argent allait volontiers vers Papillon, comme \ ers toutes les personnes absolument désintéressées, qui le dédaignent. Mais Louis XIV, qui renonçait à enrichir Dufresny, embellisseur de jardins, n'eût pas réussi davantage à tirer de la misère cette jolie insoucieuse. Un jour, en plein hiver, un riche marchand de bois, à qui elle plut, la rencontra, vêtue d'une robe en pelure d'oignon, chaussée de bottines en ailes de sauterelle, et l'emmena chez lui. Après l'avoir pendant une semaine choyée, régalée et amusée de son mieux, il la renvoya avec un beau trousseau, très bien nippée, et ayant dans sa poche une bourse gonflée d'or. Mais tout de suite, Papillon oublia sa malle dans un hôtel dont elle ne put se rappeler le nom, et distribua son or à des gueux de toute sorte. Après quoi elle alla se promener au Luxembourg où, ayant vu beaucoup de petites filles à peine vêtues, elle donna à l'une son manteau, à une autre son chapeau, à une autre sa robe, puis ses gants, sa jupe, si bien qu'elle finit par marcher en linge, sous un froid mortel. Elle attrapa ainsi une fluxion de poitrine, dont elle devait mourir, et ramassée par les sergents de ville, fut portée à l'hôpital.

Les sœurs s'intéressèrent à elle, à cause de sa beauté et de sa douceur infinie et avec un profond ravissement Papillon rapprit ses prières. La fièvre intense, brûlante, meurtrière, ne la quittait pas, mais elle semblait tout à fait heureuse, comme déjà affranchie et délivrée de la vie. Assise dans son lit, car couchée, elle ne pou-

vait plus respirer, elle tenait un chapelet blanc dans ses mains pâlies, blanches comme la neige, regardait devant elle, et je ne sais quelle vision charmait ses prunelles extasiées. Au moment d'expirer, elle étendit ses bras, embrassa le vide, avec ses lèvres d'un pâle rose, baisa le vide et, comme emportée dans un éblouissement céleste : — Ah ! enfin ! mon Lucien ! dit-elle.

LA MÈRE JAPIIET

A Jean Richepin.

Devenue si écourtée et si insignifiante depuis la création du boulevard Saint-Michel, la rue de la Harpe était naguère une voie très longue et très importante, allant du quai au Luxembourg, irrégulière, noire, et offrant des aspects infiniments pittoresques. Encastrés alors dans des constructions fort laides, les Thermes de Julien montraient leurs ruines toutes sèches, non encore ennoblies par le lierre. Des hôtelleries, des gargotes, des cabarets bizarres et, entre autres, la boutique de traiteur ayant pour enseigne Le Bœuf Enragé attestaient la pauvre vie que menaient alors les étudiants. Tout en haut de la rue s'ouvrait le débit où étaient, disait-on, vendus les meilleurs tabacs de tout Paris ; mais ces tabacs étaient contenus dans de grands tonneaux, défoncés d'un côté et posés sur des solives. C'était là un coin de ville où on avait encore le droit de

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