‹ L'âme de ParisChapitre 4 sur 7 · LA MÈRE .1 AI' II HT · texte numérisé non relu

LA MÈRE .1 AI' II HT

ne pas être riche, anomalie qui n'existe plus dans un Quartier Latin opulent et modernisé, où, désormais, on rencontrerait plus facilement un évêque avec sa mitre, qu'un étudiant coiffé d'un béret basque.

Mais, sans nul doute possible, ce qu'il y avait de plus curieux et de plus extraordinaire dans la rue de la Harpe, c'était la boutique de bouquinerie de la mère Japliet, dont l'entrée béante était surmontée d'une sculpture en bois, peinte, soutenue par des barres de fer disposées en triangle, et représentant une colombe ensanglantée percée d'une flèche, symbole dont l'origine et la signification devaient à jamais rester inexplicables. Boutique ? Non ; il aurait fallu dire : antre, caverne, gouffre: ou plutôt, trouver un mot qui évoquât l'idée la plus inouïe d'amas, d'entassement et de cataclysme. Le taudis, la tanière, le lieu innommé dont il s'agit, entièrement exempt de meubles, de tablettes, d'agencement quelconque, était envahi et débordé par une montagne de livres qui, partant du pavé de la rue, s'élevait jusqu'au plafond, immobile à force d'être tombée, ayant trouvé des aplombs inattendus, et se tenant en équilibre en vertu de je ne sais quelle force cosmique, comme les astres. Livres énormes, tout petits, brochés, déchirés, magnifiquement reliés, classiques, littéraires, scientifiques ; livres d'étude, de luxe, de loisir ; chiffons et papier de Hollande ; ordures et joyaux, tout se mêlait, se confondait, se pénétrait, dans ce capharnaùm auprès duquel le Chaos

Lui-même aurai! semblé peigné comme un jardin hollandais, et réglé comme un papier de musique.

Cependant, il y avait certes quelque chose de plus inattendu que cette boutique : c'était la mère Japhet elle-même, en qui les passants, les étudiants, les écoliers, les grisettes (il en existait encore) pouvaient admirer, avec une épouvante adoucie par la seule habitude quotidienne, un monstre si prodigieux que son évidente réalité ne sullisait pas à le rendre vraisemblable.

A certains moments de la journée — d'où sortait-il? — apparaissait, posé sur le pavé de la rue, un haut trépied, d'une apparence mythologique et surnaturelle, supportant un brasier sur lequel une fée, une sorcière, une stryge, une affreuse déesse — c'était madame Japhet — cuisait ses nourritures. Aussi droite qu'un lys ou qu'un bâton de maréchal, rien chez elle ne rappelait les courbes et les lignes ondulées des figures féminines. Sur ce corps géométrique, un vêtement, un sayon, une tunique, une robe couleur de suie semblait avoir poussé naturellement. Le visage de la bouquiniste, couvert d'une épaisse écaille de poussière et de boue, apparaissait sous cette enveloppe avec des traits à la fois rusés et innocents ; le sourire de la bouche très rouge était fin ; les yeux étaient doux comme ceux des gazelles. Les cheveux, crêpés par un emmêlement que le plus habile coiffeur eut en vain cherché, étaient littéralement poudrés de poussière et à demi-cachés sous un petit caloquet de

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