‹ L'âme de ParisChapitre 5 sur 7 · LA MERE JA PU ET · texte numérisé non relu

LA MERE JA PU ET

velours, pareil à celui des marchandes de balais et des princesses de l'histoire.

Ingénue comme un petit enfant, madame Japhet était en même temps savante comme un mage. Il n'est pas bien certain qu'elle sût lire ; cependant, lorsqu'on lui demandait n'importe quel livre inconnu et rare, ou grec, ou écrit dans une langue orientale, sans hésiter, sans réfléchir, elle s'élançait, les genoux en avant, sur le tas, sur l'Alpe des livres qui s'élevait dans la boutique. Elle y rampait, elle y sautait comme un chat, elle y bondissait comme un tigre et, au bout de quelques secondes à peine, se servant de ses dents en même temps que de ses griffes, elle rapportait le livre. Tout de suite, d'une voix très douce, elle disait le prix qu'elle voulait le vendre, et il n'y avait pas un mot à objecter ; car si elle avait estimé le volume en bibliophile, comme eût pu le faire Brunet dans le Manuel du Libraire, en même temps, avec le génie de Nucingen ou de Gobseck, elle avait jugé d'un coup d'œil les souliers et la redingote de l'acheteur, et calculé la somme qu'il pouvait et devait donner.

D'ailleurs, cette pythonisse, cette devineresse était simple comme les bêtes des bois, dont elle avait l'agilité, et au moment où sommeillaient ses extraordinaires facultés, elle était aussi facile à tromper que Napoléon, qui ne voulait pas changer de chemise, et à qui, tout le long de sa vie, on fit prendre des chemises propres pour des chemises sales. Bien souvent, des polissons venaient dérober des livres sur le devant de la

58 i/AME DE TARIS

boutique et, effrontément, les revendaient à madame Japhet, qui ne les reconnaissait pas. Mais si par hasard la sorcière s'apercevait de cette supercherie, elle regardait les petits voleurs avec des yeux si profonds et si doux, qu'ils en étaient troublés jusqu'au fond de l'âme, et bien souvent il arriva à certains d'entre eux de faire des aveux et d'éclater en sanglots.

Ayant depuis quelques années terminé mes études, je passais un jour dans la rue de la Harpe, en compagnie de Paul Sévène, le plus aimable et le plus intelligent do mes condisciples. Ce jeune homme, que sa rare beauté byronienne et son brillant esprit avaient semblé désigner pour les plus hautes situations sociales, était tout simplement un marchand de draps dans la rue des Bourdonnais, à l'enseigne de la Barbe d'Or. En effet, ayant tout récemment perdu son père, le probe et richissime Guillaume Sévêne, il lui succédait, s'étant pour cela associé avec sa mère, tendrement chérie, voulant par la plus délicate piété que rien ne fût changé dans la vie de cette admirable femme, et que, jusqu'à la mort, elle régnât sur le royaume où elle était universellement vénérée.

Comme nous passions, Paul et moi, devant la bouquinerie de la mère Japhet, nous fûmes arrêtés par un spectacle dont l'étrangeté nous passionna. Debout, planté près de l'ouverture de la boutique, le vieux mathématicien Chavas, une des lumières de l'Institut, semblait en proie à la plus violente émotion, tandis que, bondissante,

LA MERE JAPIIET 59

gravissant les Himalayas de volumes avec l'agilité d'un chamois poursuivi par des chasseurs, telle enfin que nous l'avions vue jadis, la mère Japhet se frayait un chemin, comme dans une forêt vierge. Il n'était pas difficile de reconstituer le drame. Évidemment, Chavas avait besoin d'un livre précieux, qu'il avait vainement cherché partout. En désespoir de cause, il était venu là et, rien qu'en entendant le titre du volume, la fantastique bouquiniste s'était élancée. Il était plus que probable qu'elle allait descendre, tenant la proie dans ses dents blanches ou dans ses griffes noires. Mais, dans le doute, Ohavas souffrait mille morts ; les secondes étaient pour lui des siècles, et il mettait la main sur son vieux cœur, pour l'empêcher de battre trop fort.

— Ah! dis-je à Paul Sévêne, n'est-ce pas un crime que de laisser cette pauvre femme dans un tel abaissement? Note que, riches tous deux, grâce uniquement à sa générosité, les deux fils de la bouquiniste, MM. Louis et Pierre Japhet, possèdent, l'un et l'autre, dans le quartier des Écoles, d'élégantes librairies, où leur très vaste érudition et leur éducation parfaite leur attirent toutes les sympathies. Eh bien ! pourquoi ces mauvais fils laissent-ils leur bienfaitrice et leur mère croupir, comme une bète, dans la saleté et dans la fange? N'auraient-ils pas dû lui choisir et meubler pour elle un appartement convenable? N'auraient-ils pas dû, surtout, agencer la boutique, y faire poser des tablettes, et y installer un commis honnête et travailleur, qui rangerait

60 L A.MK DE PARIS

les livres? Enfin, eût-il donc été si difficile de donner à cette naïve sorcière une femme de chambre, qui lui commanderait du linge et des robes, et qui prendrait soin de la peigner, de la vêtir et de débarbouiller son visage !

— Ah ! mon cher assembleur de rimes, dit Paul Sévêne, tu tombes, toi aussi, dans la fanfreluche sentimentale ? Mais, barbare que tu es, ce que tu conseilles à MM. Louis et Pierre Japhet n'est ni plus ni moins que le parricide ! Car on pourrait, en effet, baigner et débarbouiller la bouquiniste, et nettoyer, peigner ses cheveux et la vêtir de fines lingeries et de robes de la bonne faiseuse. Mais, avant que ces diverses opérations ne fussent achevées, la patiente serait certainement morte, non sans s'être montrée aussi étonnée qu'une carpe de fleuve, à qui on offrirait des souliers vernis et une canne de jonc, pour se promener sur le boulevard.

Et j'admire à quel point tu es dénué de tout instinct commercial ! Car la bouquinerie une fois agencée, mise en bon point et ornée de tablettes, il n'y aurait plus rien dedans. Tous les livres, toutes les curiosités, tous les exemplaires précieux sont dans ce tas de choses, parce que, n'étant soumis à aucune loi, il est infini, comme l'univers; mais qu'on y établisse des classements et des rangements, il ne sera plus que ce qu'il est réellement : une vertigineuse hypothèse ! Il en est magiquement sorti des millions peut-être ; en tout cas, beaucoup d'argent. Qu'on y introduise l'ordre pédant et stérile, il n'en sortira plus que des

LA MERE -I Al' II ET 01

rats affamés et de vieilles souris, car on aura effarouché le grand faiseur de miracles, qui se nomme l'imprévu !

— Mais enfin, dis-je, car il n'y a qu'un mot qui compte, aurais-tu agi comme les fils Japhet?

— Eh bien ! dit Paul Sévène, c'est précisément ce que j'ai fait. Je n'avais pas à conserver des pourritures et des poussières, parce que la noble et honnête maison de Guillaume Sévêne n'en contenait pas ; mais je n'ai rien changé dans les magasins, dans les casiers de chêne poli, où sont rangées les pièces de drap, ni clans nos fabriques de Sedan et de Louviers, ni dans le vieux salon meublé de lampas et de bois anciens, délicatement sculptés, où mes parents recevaient leurs amis. Et certes, si j'ai agi de la sorte, c'est d'abord et surtout comme fils pieux; car je n'ai pas dérangé ma mère, plus que les fils Japhet n'ont voulu déranger la leur; mais c'est aussi comme bon commerçant. Car les Dieux spéciaux qui s'occupent de notre prospérité se nichent dans des recoins et des angles, dont il ne faut pas les débusquer. On assure que le glacier Tortoni a dû sa fortune à son étonnant mobilier et à ses guéridons cerclés de cuivre, que ses successeurs se garderaient bien de changer, car ils les regardent comme des talismans.

— Mais enfin, dis-je, les fils Japhet se marieront, épouseront des filles riches élevées dans des pensionnats à la mode; que pourront être les rapports de ces délicates Parisiennes avec leur belle-mère, qui vit à quatre patte

dans les bouquins et dans les plus abominables poussières?

— Mon cher, dit Paul Sévêne, le roi, l'une ou moi, ou les jeunes femmes, ou la belle-mère, quelqu'un mourra à un moment donné ; car La Fontaine a toujours raison. Et puis, le grand peintre Delacroix le dit très bien : un cabaretier peut faire barbouiller sa boutique des couleurs les plus discordantes, l'atmosphère se chargera de les harmoniser ensemble. Or, les millions sont comme l'atmosphère; ils ont le don de tout arranger, grâce à leur invincible et souveraine magie.

A François Coppée.

Rien ne fut plus délicieux que cette salle à manger de Jules Janin, dans la rue de Vaugirard, parée comme une châsse et brillante des plus vives couleurs. En effet, tout autour des murailles couraient d'étroites planchettes en bois ciré, bordées d'une courte frange de soie, sur lesquelles étaient alignés en bel ordre les livres dont les dos écarlates, pourprés, orangés, citron, bleus, verts, violets, se mêlaient à souhait pour le plaisir des yeux. Et dans cette pièce glorieusement meublée, par une fenêtre ouverte, on voyait les feuillages, les masses d'arbres, les pelouses, les jets d'eau, tout le noble et gracieux paysage du Luxembourg. Lui, le maître, souriant, bon enfant, très pareil à la médaille d'Horace, il regardait en bas les champs de fleurs, éblouissants comme les maroquins de ses livres ; il écoutait chanter les milliers d'oiseaux, et il parlait

avec des images gaies et variées comme les fleurs, et, comme les oiseaux, il changeait mille fois de thème et de chanson, toujours avec le môme luxe de dessins et de broderies. Il se contredisait luimême souvent et sans cesse, précisément à cause de sa sincérité et de son égalité d'esprit; car pouvant tout comprendre et tout traduire, il voyait avec une rapidité vertigineuse toutes les facettes d'une idée, et les caressait l'une après l'autre. Moi, cependant, j'étais déjà un tout petit lundiste de fraîche date, et à l'âge où il aurait mieux valu courtiser Fanchette et Suzanne, j'écoutais ardemment le grand joaillier des mots et des phrases, avec l'ambitieux espoir d'aspirer un peu de son génie et de devenir un bon ouvrier.

— Ah ! mon cher enfant, dit-il tout à coup, quel absurde métier nous avons pris là, vous et moi ! 0 ciel ! être l'esclave du mélodrame, de la comédie, des plus infimes tréteaux et, par le noir hiver, par la chaleur accablante, quand il existe des rois, des héros, des grandes dames aux prunelles divines, être l'historiographe attitré de Bilboquet et de Jocrisse ! Ne jamais errer librement dans la campagne parfumée, en poursuivant un vers qui nous fuirait, comme Galatée, sous les saules ! Et voyez quelle différence entre nous et les autres écrivains; comme Sandeau, par exemple, est heureux ! Le romancier s'en va où il veut; il a toute l'année pour faire ses deux volumes. L'ouvrage fini, il touche ses trois mille francs ; et n'est-ce pas tout ce qu'il faut

pour un homme de lettres ? Cependant, continuat-il, puisque le vin est tiré — oli ! le plus amer de tous les vins, — il faut le boire ! Nous nous verrons ce soir à l'Ambigu et, si vous vous ennuyez dans votre fauteuil d'orchestre, n'oubliez pas qu'il y a toujours une place pour vous dans ma loge. Car écouter en compagnie d'un vieux critique, depuis longtemps dressé à écouter, c'est déjà un bon exercice, qui vous rendra l'esprit encore plus net et plus rapide.

Le soir, au théâtre, je vis de loin que Mme Jules Janin n'était pas venue, que le maître avait avec lui deux amis seulement, et je profitai de l'aimable permission qu'il m'avait donnée, pour aller le rejoindre. Pendant les entr'actes, il nous parla de toutes sortes de choses parisiennes et aussi de la pièce qu'on jouait.

— Ah ! disait-il, c'est un très bon mélodrame, plein d'ignorance et de passion, comme ceux que composait jadis avec une habileté si ingénue le savant Guibert de Pixérécourt! et je me réjouis d'avance en devinant, comme tout à l'heure, la vertu de MUa Naptal sera récompensée, après avoir souffert mort et passion I Mme Emilie Guyon, dont les jeunes voyous parlent amoureusement dans la Rue Basse, a l'air d'une médaille syracusaine, et je la voudrais tout de suite à la Comédie-Française, où elle arrivera certainement, par rang d'ancienneté. M. Albert n'est pas précisément beau ; mais les R roulent dans sa bouche comme des tonnerres, et avec son fauve visage d'Arabe et ses cheveux crépus, il est

l'homme universellement adoré. Quant au bon Saint-Ernest, la grêle sur ses joues est une beauté de plus, comme chez la Vénus de Milo ; il est posé sur ses jambes comme une citadelle ; il a le feu, il a le chien et il maudit et bénit sans être jamais plus las que l'ouragan et la tempête ; c'est un solide comédien. Mais quel malheur qu'il y ait tant de barbarismes et de solécismes et de fautes de français dans cet excellent mélodrame ! Je l'ai pourtant dit au directeur, moyennant trente francs pour chacune de ses comédies , je me chargerais de lui nettoyer tout ça, de lui mettre en tas ses mauvaises herbes, et de lui rendre sa pièce nette et propre comme un parc où le jardinier a passé. Hein ! mon enfant, continua le maître en s'adressant à moi, ce ne serait pas trop cher, six francs par acte !

Cependant, le spectacle était fini ; le peuple, comme un flot délivré, s'était dispersé sur le grand boulevard ; les deux amis de Jules Janin lui avaient dit adieu à la porte du théâtre, et nous revenions à pied, lui et moi, sous la belle nuit claire éclatante de blanches étoiles. Sans rien dire, nous suivions la longue rue Saint-Denis, en savourant la volupté du profond silence parisien, dans lequel on devine tant de sommeils, tant de repos vite dévorés, tant de murmures, parmi le peuple des travailleurs, des marchands, des ouvriers, de tous ces forçats pleins de courage qui, au matin, s'éveilleront, affairés, comme une ruche frissonnante. Le maître ne me parlait pas ; il murmurait à demi-voix je ne sais quoi,

sans doute une de ces vagues musiques flottantes qu'il avait le don d'imaginer pour s'enchanter lui-même. Cependant, quand nous fûmes arrivés vers le quai, regardant la verte Seine qui roulait dans son eau des rubans d'argent éclaboussés de diamants, il sortit de son rêve, et comme répondant à quelque chose que je n'avais pas dit :

— Oui, mon enfant, s'écria-t-il, vous avez parfaitement raison ; feuilletoniste du lundi, il n'y a pas de plus beau métier au monde ; car dans ce rez-de-chaussée du journal qui est à nous, ne régnons-nous pas comme un roi, maître dans son domaine, qui peut à son gré faire éclater les trompettes triomphales ou respirer pensivement une fleur écarlate ? Là, tout est à nous, le sable d'or et les roses, les paysages, les hommes et les femmes, les bouffons et les Dieux, les colères et les chansons, et tous les enivrements, tous les cris furieux de la Lyre. Quelle immense joie d'artiste, créer un enchantement dont le premier venu peut se délecter à son gré, mais dont nul ne devine les ressorts compliqués et délicats ; car, en cette affaire, le musicien luimême est son unique juge et, pareil à un Paganini, peut seul comprendre l'effroyable difficulté des prodiges qu'il réalise. Mais, jeune homme, vous qui faites déjà un peu de prose, pas tout à fait sans le savoir, avez-vous suffisamment compris ce qu'est un feuilleton ?

— Hélas ! dis-je timidement, je crois bien que je n'ai encore rien compris, et que je fais naïvement ce que je peux, c'est-à-dire rien du tout !

— Ah ! reprit vivement Janin, si j'avais le temps et la volonté de former un écolier, je lui dirais : Jeune feuilletoniste, figure-toi avant tout ceci : l'important pour toi, ce n'est pas la comédie qu'on a jouée, ni le ballet qui se déroule comme une frise éperdue, ni le mélodrame qu'on a hurlé : c'est ton œuvre personnelle. C'est surtout et uniquement ton propre feuilleton, qui doit être composé comme un poème, vivant comme une page d'histoire, envolé comme une ode, et qui, pareil à tout ce qui, en art, est vraiment beau, doit être un effort d'amour ! car lorsque tu es lu par le bourgeois d'un pays perdu, par la jeune fille d'une petite ville lointaine, qui ne savent rien de la comédie qu'on a jouée et ne la verront jamais, tout en semblant leur parler de cette comédie, il faut que tu leur parles de ce qui les touche, de ce qui les transporte, de ce qui est leur intime et secrète pensée. Cependant, il faut qu'en ta prose, variée, diverse, ailée, tantôt bouffonne et lyrique, toujours amusante, le spectateur parisien qui a vu la pièce retrouve, non pas une impression générale et vague, mais la sienne propre, et, qu'il soitGobseck ou Rubempré, sente que c'est lui qui pense et qui parle !

Quant au poète, il doit retrouver dans ton feuilleton, non pas ce qu'il a fait, mais ce qu'il avait voulu faire ; car c'est toi qui dois dégager son diamant enfoui dans la gangue, et le faire victorieusement resplendir. Songes-y bien, ta symphonie, toujours muée et transfigurée selon ce quelle veut peindre, doit être pourtant faite

d'une seule étoffe, et c'est là ta gloire, de passer sans sursaut d'un sujet à un autre, sans qu'on puisse même soupçonner l'effroyable gambade. Car, si tu as à évoquer dans le même feuilleton Andromaque et Robert Macaire et Jocrisse, il faut que ce soit sans dissonances et que tout se mêle et se pénètre ; et tandis qu'Andromaque supplie la farouche Hermione, il faut qu'on entrevoie le sourire ironique de Robert Macaire et sa culotte rouge, et qu'aux sanglots de la reine troyenne se mêle le bruit que fait Jocrisse en cassant les piles d'assiettes, et en laissant tomber maladroitement la montre de M. Duval.

— Et puis, dis-je, il faut ressusciter les grands poètes morts, juger les acteurs et les actrices...

— Non, dit vivement Jules Janin, tu ne jugeras point. Maître dans ton feuilleton, tu disposes des grands morts, et tu as le droit de les faire parler et agir, comme un Homère ses Dieux ; tâche seulement d'être brûlé par la flamme de leur esprit, et que leur souffle entre dans ton âme. Mais que parlais-tu des acteurs ? Il n'y a pas d'acteurs. Pour toi, ils ne sont que les personnages de ta propre comédie ; c'est à toi de les pétrir et de les façonner, et c'est toi qui dois inventer la voix de cristal de Mlle Mars et grandir le nez d'Hyacinthe comme une tour de Babel, et faire s'élancer la bouche avide d'Odry, de façon qu'on ne sache pas s'il veut mordre son nez camard, ou dévorer les étoiles.

— Mais, dis-je, lorsqu'il s'agit du talent des actrices...

— Hein ? dit Janin , abasourdi , qu'appelezvous le talent des actrices ? Elles sont belles où elles ne le sont pas. De toute manière, elles ont droit à notre adoration, et nous ne devons ni être amoureux d'elles, ce qui serait stupide, ni prendre une fleur pour les fouetter, ni même pour les caresser. Laides, ne devons-nous pas les consoler par notre silence, ou même, si elles l'ont mérité par leur grùce et leur bonne humeur, leur faire généreusement cadeau d'une beauté idéale, comme, en son immortelle figure de marbre, le statuaire Houdon a récompensé l'esprit de Voltaire, en lui faisant cadeau d'une chevelure ? Si, au contraire, elles sont belles comme la nature des choses exige qu'elles le soient, leur beauté est une chose si supérieure à leur talent qu'elle doit être avant tout célébrée et chantée. Ton sujet, ton merveilleux thème, c'est la Femme ; que la comédienne, si elle a le bonheur d'être une femme, soit pour toi ce qu'étaient pour Horace Glycère ou Ghloé ou Néobulé, un prétexte à faire vibrer tes odelettes et tes odes. Surtout sois moderne, car tout ce qui vit est moderne, Homère plus que Pigault- Lebrun et Aristophane plus que M. Scribe ! Ce qu'il y a d'intéressant dans Mlle Rachel, c'est que dans sa bouche de feu, dans sa poitrine frémissante, les passions de Phèdre et d'Hermione sont effroyablement modernes. Mlle Rachel est de toutes les Parisiennes celle qui sait le mieux se draper dans un châle et relever à point sa robe, en marchant d'un pied léger

sur le trottoir. Aussi, dans ton feuilleton, ce ne doit pas être MUe Rachel qui joue Ériphile; ce doit être Ériphile qui joue M,le Rachel, sujet bien autrement important et intéressant ! Et quand cette princesse se désole d'être dédaignée par le sauvage Achille, après avoir été ravie par lui dans Lesbos enflammée, à la mélancolie de sa jeunesse, on doit sentir que cette grande Parisienne, si élégante mais encore un peu maigre, a chanté à la porte des cafés en pinçant de la guitare...

— Mais, dis-je, il faut alors savoir boire la mer et décrocher les étoiles, et pour faire le moindre feuilleton il faut du génie...

— Certes, dit Janin, et Balzac n'a jamais dit autre chose. Ne devez-vous pas, comme Liszt, savoir jouer de tous les pianos ? Oui, à Paris, où les amateurs ne sont pas tolérés, il faut du génie pour tout, pour manger, pour ne pas mourir, pour être une prostituée dans la rue Maubuée, et pour vendre sur un éventaire des pipes en sucre d'orge rose. Mais, sans cela, où serait le plaisir ?

A Edmond de Goncourt.

Un flâneur digne de ce nom, car il a flâné près des monuments brodés de l'Inde et sur les monts de glace où gravissait l'idéale Séraphita, et dans les forêts de fleurs de l'Amérique, prononça un jour devant moi une parole dont je fus infiniment frappé.

— S'il n'y avait pas le quai Voltaire, disait-il, tous les pays et toutes les villes sans exception me plairaient autant que Paris, et il me serait absolument indifférent d'habiter ici ou là ; mais je préfère Paris à tout au monde, et je ne le quitterai plus jamais, parce que le quai Voltaire existe !

Le flâneur avait raison et, pour qui sait vivre par la pensée et par l'intelligence, ce quai est en effet le paradis. En s'y promenant, on a sous les yeux le plus beau décor du monde, la Seine qui se déroule, les ombrages des Tuileries, et, si on

tourne les yeux du côté opposé, la Cité et son île où naquit l'immortel Paris. Sur le quai Voltaire, nulle boutique livrée à des commerces vils ; ce qu'on y vend, c'est des estampes qui savent tout, racontent tout, sont l'éclatant résumé de l'histoire universelle; c'est des meubles précieux et rares d'une grande allure.; c'est des armes, des tapisseries, des joyaux anciens, d'une élégance raffinée et superbe. Au-dessus de ces boutiques, es vastes appartements, d'une hauteur prodigieuse, avec leurs doubles fenêtres, affirment la tranquillité, le luxe princier, le calme dans la richesse. Il est évident que les habitants de ces chambres de palais doivent être heureux matériellement ; mais sans doute aussi sont-ils heureux moralement, car on ne comprendrait pas des passions absurdes et folles se démenant dans ces pompeux et silencieux édifices.

Sur le quai Voltaire, il y aurait de quoi regarder et s'amuser pendant toute une vie ; mais sans tourner, comme dit Hésiode, autour du chêne et du rocher, je veux nommer tout de suite ce qui est le véritable sujet, l'attrait vertigineux, le charme invincible : c'est le Livre ou, pour parler plus exactement, le Bouquin. Il y a sur le quai de nombreuses boutiques, dont les marchands, véritables bibliophiles, collectionnent, achètent dans les ventes, et offrent aux consommateurs de beaux livres à des prix assez honnêtes. Mais ce n'est pas là ce que veut l'amateur, le fureteur, le découvreur de trésors mal connus. Ce qu'il veut, c'est trouver pour des sous, pour rien, dans

les boites posées sur le parapet, des livres, des bouquins qui ont — ou qui auront — un grand prix, ignoré du marchand.

Et à ce sujet, un duel, qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, recommence et continue sans cesse entre le marchand et l'amateur. Le libraire, qui, naturellement veut vendre cher sa marchandise, se hâte de se retirer dos boîtes et de porter dans la boutique tout livre soupçonné d'avoir une valeur; mais par une force étrange et surnaturelle, le Livre s'arrange toujours pour revenir, on ne sait pas comment ou par quels artifices, dans les boites du parapet. Car lui aussi a ses opinions ; il veut être acheté par l'amateur, avec des sous, et surtout et avant tout, par amour !

Il y a quelques années de cela, on eut de cette vérité une démonstration bien éclatante. Sur le quai seulement et seulement dans les boîtes du parapet, le savant, le regretté Charles Asselineau avait collectionné une bibliothèque inouïe, prodigieuse, où il y avait tout, même et surtout ce qui n'existe pas. Tout le monde le sait car il n'est pas un lettré qui n'ait lu les Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque. Ce qu'Asselineau cherchait surtout et trouvait, c'étaient les éditions originales des grands hommes de 1830, les Victor Hugo avec les eaux-fortes de Célestin Nanteuil, les romans avec les bois de Tony Johannot, les célèbres inconnus, comme Théophile de Ferrière ! Je n'ai pas à insister sur des trésors dont on peut lire rénumération dans le catalogue

illustre; mais je ne me rappellerai jamais sans émotion un Balzac complet en éditions originales propres, bien reliées, régulièrement classées. Quand on songe aux éditeurs sans nombre chez qui l'auteur de La Comédie Humaine publia ses chefs-d'œuvre ; quand on revoit par la pensée les éditions éparpillées à la suite d'un insuccès, les exemplaires imprimés en têtes de clous sur du papier à chandelle, les volumes à peine finis de brocher et déchirés déjà, tel livre évanoui comme une fumée, car alors il se pouvait que l'ouvrage d'un homme de génie, admiré sur toute la terre, ne fût même pas tiré à mille ; quand, dis-je, on songe à tout cela, il semble insensé et fou de penser qu'il ait été possible de compléter un Balzac dans les éditions originales, et de le tenir à la portée de sa main, sans trous, sans taches, et habillé de reliures solides, élégantes et s'ouvrant bien.

Cela pourtant, Asselineau le fit, comme il fit bien d'autres choses impossibles. Cependant, le feu s'était mis aux Romantiques; les marchands, se regardant comme volés, estimant que la collection du bibliophile avait été rassemblée à leurs dépens, jurèrent qu'on ne les y prendrait plus, que, désormais, pas un Romantique ne se montrerait plus dans les boîtes, et que les amateurs qui en voudraient les paieraient beaucoup plus cher qu'au poids de l'or. Ils avaient compté sans les préférences et l'obstination du Livre. Asselineau devint éperdument amoureux, ce qui arrive même aux fins lettrés, et ayant besoin

tout de suite d'une grosse somme d'argent, pour suivre une femme au bout du monde, vendit sa bibliothèque. Ce que fut son roman, cela importe peu. Mais en revenant, il ne songeait plus qu'aux livres, et cette bibliothèque dispersée, il la recomposa, la refit, aussi belle et complète qu'elle avait été la première lois, uniquement sur les parapets et dans les boîtes !

Ainsi, pour l'amateur passionné et patient, les t résors, sur le quai, ne sont pas si rares qu'on le croirait ; mais s'ils ne lui coûtent pas cher, comme argent, ils peuvent très bien, en revanche, lui coûter la vie. Car sur le quai, du coté de la rivière, la bise féroce produit les fluxions de poitrine les meilleures et les mieux conditionnées. Et n'espérez pas lui résister avec des paletots, avec des pardessus, avec des tricots aux manches de soie. Elle chiffonne tout cela, le dompte et le perce à jour, comme des feuilles de papier à cigarettes. Le seul moyen de bouquiner sur le quai Voltaire et d'y récolter des Elzeviers ou des Cazins sans mourir, c'est d'être enveloppé dans le commode, épais, souple et magnifique manteau romain.

Eh bien ! direz-vous, qu'à cela ne tienne ! — Vous en parlez bien à votre aise. Nos tailleurs et nos marchands d'habits ne savent pas ce que c'est, et ils feraient plus facilement un sonnet sans défaut ou un joyau de Cellini qu'un vrai manteau romain. Et notez qu'il serait tout à fait inutile de vouloir en faire venir un ; car on vous enverrait autre chose ! Et d'ailleurs, quand

même vous l'auriez, qu'en feriez-vous? C'est à Rome qu'il faut soi-même avoir acheté le manteau romain, qu'il faut avoir appris à s'en envelopper, qu'il faut s'en être servi pour affronter le vent sinistre qui troublait la sombre pensée de Oassius. N'oubliez pas ce meuble indispensable, si vous voulez explorer les boîtes, éternellement pleines de surprises merveilleuses. Cependant, si vous l'avez oublié, tant mieux, car tout simplement vous passerez de l'autre côté du quai, devant les boutiques. Alors, vous contemplerez les meubles de Boule avec leurs incrustations d'étain et d'ivoire, les commodes ventrues aux bronzes hardiment et délicatement ciselés, et les belles horloges sur leurs piédouches, que Victor Hugo continuait à aimer, en dépit de la mode, et les chandeliers d'or aux immenses rameaux, qu'il a si bien nommés ainsi, dans un vers fulgurant comme son génie.

Mais surtout, vous pourrez savourer la volupté, l'amusement, l'immense joie de regarder les images, comme un petit enfant. Ah ! ici il n'y a qu'à ouvrir les yeux et à se réjouir. Voici les chefs-d'œuvre de la gravure sur acier et sur cuivre, désormais abolis, les portraits de rois de grandeur nature, les fêtes, les galas, les bals pour les couronnements, avec la floraison des parures et les éblouissements de lumières et de flammes. Voici le grand, l'adorable, le divin Wateau, qui est là, bien mieux qu'à la galerie Lacaze, car cet homme de génie avait vraiment trouvé son graveur, et il est là vivant dans les

78 I AME r>E PARIS

estampes <lc ses divertissements, de ses Fêtes Galantes, de ses paysages riants et profonds, où les Eglés H les Silvandres errent mélancoliquemenl sous les ombrages, au mystérieux murmure «les fontaines jaillissantes.

0 détestable el abominable malentendu! Marivaux, qui imagina une comédie poétique comme celle de Shakspeare, et puisée à la même source française, a trouvé pour costumier un génie, ce Wateau, qui savait comment doivent être velus Silvia et Dorante et Arlequin, et quelle doit être leur délicate et suprême grâce. Tour avoir la comédie absolument divine, il" n'y aurait qu'à jouer .Marivaux avec les babils de Wateau ; cependant, c'est ce qu'on n'a jamais fait, on a préféré embourgeoiser ces poèmes du caprice et du rêve, el pour retourner là proposition d'Edgar Poë, on n'a pas l'ait cette chose-là, uniquement par la raison qu'elle devrait être faite.

Qu'elles sont précieuses pour l'histoire des mœurs, les images de Boilly et de Debucourt, et les élégantes polissonneriesde Fragonard, où l'on voit si bien quelle a été l'importance d'une gimblette ! On s'amusera toujours de la robuste et naïve caricature de Carie Vernet et de la merveilleuse qui, mal vêtue d'une robe collante qu'un chien indiscret a déchirée, montre, avec son joli coloriage, une croupe simplifiée comme celle d'une statue antique, et dit, en regardant l'aveugle qui la suit : Ah ! s'il y voyait !

Un vrai bonheur, c'est quand on trouve quelques-uns de ces délicieux Gavarni de la toute

première manière, qui éclosaient comme des fleurs, dans le temps où il n'était pas encore Gavarni, et où il était déjà le trouveur de la modernité poétique. Car ce grand homme, qui n'est pas mort vieux, a trouvé le moyen de nous donner plusieurs phases d'imagination et de génie, et il était inépuisable comme le flot toujours frais et rajeuni d'une source.

Mais je veux dire un dernier mot sur les parapets et sur les boîtes. Autrefois on y trouvait les inestimables Renduel, les œuvres de Victor Hugo qui était aussi connu que Charlemagne et que le loup blanc avant que ses livres ne se fussent encore vendus ; et que de fois, enfant, j'ai acheté là, au prix de quatre ou cinq sous, les éditions originales de Musset, les Contes d'Espagne et d'Italie et Un Spectacle dans un Fauteuil! On n'y trouve plus, ni à ce prix là , ni à un autre, ces volumes précieux, qui, dans le plusmédiocre état, valent aujourd'hui cent écus la pièce. En revanche on y trouve encore quelquefois, rarement il est vrai, ces deux grands poètes du siècle dans les éditions de tous points admirables qu'en publia en 1840 et en 1841 M. Charpentier, père de notre éditeur et excellent ami Georges Charpentier. Les poésies de Musset en un volume, par le choix si heureux du caractère, par leur justification ingénieuse, par leur complète eurhythmie, eurent du succès dans l'univers entier et popularisèrent définitivement et pour jamais le nom du poète de Namouna. Puisqu'on avait ainsi trouvé la perfection du premier coup, n'eût-il pas été

sage de s'y tenir et d'accepter définitivement ce caractère et cette justification pour les poètes? Non, cela eut été trop simple ainsi, et en conscience, si les beaux livres se perpétuaient avec leur élégance et leurs bonnes proportions, seraitil nécessaire d'en rechercher les vieux exemplaires, et à quoi servirait alors le quai Voltaire, avec ses parapets et ses boîtes ?

An colonel Aimé Laussedat.

Quand on arrive au bout delà comédie, en réalité 1res logique, mais en apparence décousue et bizarre, qui se nomme la Vie, il arrive souvent qu'on se rappelle au hasard, à la fois, sans aucune classification ordonnée, les êtres qu'on y a vus jouer les principaux rôles. 11 est alors extrêmement intéressant de les revoir, dans le souvenir, tels qu'ils vous sont apparus pour la première fois, impression qui presque toujours devait rester décisive. En général, cette première vision est la bonne, n'étant pas encore gâtée par le raisonnement et par les notions fausses, péniblement acquises.

Pour moi, je m'y tiens, je retrouve mes personnages tels que je les ai vus quand ils étaient encore absolument nouveaux pour moi. Et c'est un des jeux auxquels je m'amuse- le plus volontiers, voyant ces figures paraître et s'enfuir sans

aucune règle, au grédu caprice impérieux de ma mémoire.

Quand j'ai connu le triomphateur d'aujourd'hui, Alphonse Daudet, il devait avoir l'âge qu'a aujourd'hui son fils aîné. Il était facile de deviner, en voyant ses beaux yeux de femme, pleins d'une volonté virile, qu'il resterait toujours jeune, et c'est certainement ce qu'il fera. Assurément, il était moderne, parla force des choses, et il avail l'air moderne ; mais comme la beauté est de tous les temps, il avait, aussi l'air antique, et volontiers on l'eût pris pour un pâtre de Sicile jouant de la flûte au bord d'une fontaine murmurante. En tout cas, il n'y avait pas besoin de prophétiser aussi bien que Galchas, ni d'être grand clerc, pour affirmer qu'avec cette tête chevelue au nez aquilin et aux lèvres de pourpre, on ne ferait jamais une tète d'académicien.

C'est chez Victor Hugo que m'a été révélé l'autre méridional, Gambetta. J'arrivai au moment où on passait de la salle à manger dans le salon. Gambetta, qui donnait le bras à une dame, prononça quelques mots, à la fois pour elle et pour les autres convives. Ces mots, il les disait en parisien, en homme du monde, séduisant comme il l'était, mais aussi en orateur, en conducteur d'hommes, car, quoi qu'il fit pour cela, il ne pouvait éteindre complètement la flamme de son génie. Si jeune et déjà marchant et évoluant dans l'Histoire, il était déjà très pareil à ce qu'est aujourd'hui sa statue d'apothéose.

Avant d'avoir jamais aperçu le prince qui de-

vait être Napoléon III, je le connaissais déjà- Comment? Par une admirable lithographie de Chai'let, un complet chef-d'œuvre, qui représentait le prince tout jeune, assis et rêvant au pied d'un monticule. J'avais vu à la porte d'un marchand de meubles de la rue du Vieux-Colombier, entourée d'un méchant cadre, une épreuve de ce portrait, la seule que j'aie rencontrée jamais. Plus tard, j'admirai la fidélité et la sincérité de cette image, et je devinai que l'Histoire ignorerait ce document, le seul qui aurait pu la renseigner sur l'empereur, étrangement destiné à vivre et à mourir inconnu.

A mille ans d'intervalle, le même phénomène qu'avait fait naître la grandeur de Charlemagne s'est reproduit pour Victor Hugo. Certes, il était jeune encore lorsque je le vis pour la première fois chez lui, place- Royale, dans le salon qui avait été celui de Marion Delorme ; il était jeune ; mais de même qu'à trente-cinq ans, le vainqueur des Saxons était déjà pour son armée V Empereur à la barbe fleurie, je vis alors Victor Hugo, et tout le monde le voyait, ayant déjà la noblesse et la majesté de la vieillesse.

Par contre, quarante ans plus tard, bon, affable, simple comme un roi, il avait sur son beau front et dans ses yeux clairs le reflet de souriante jeunesse que jette sur un demi-dieu la prochaine immortalité.

Mes souvenirs se pressent en foule. Un matin, âgé alors de dix-huit ans, je suis occupé à travailler chez moi, rue des Fossés-Saint-Jacques,

dans une très grande e1 unique chambre, située au premier étage. Entre un jeune homme à peu près du même âge que moi, extrêmement beau au visage régulier et rose, orné de favoris droits à l'anglaise, très corrects, et d'une épaisse et soyeuse chevelure d'or. Sa mise, son allure, sa cravate élégante, sa jolie canne, ses gants clairs qu'il semble n'avoir jamais quittés sont d'un jeune homme du monde qui n'a jamais connu les mauvais mondes. D'une voix très douce, harmonieuse, timide, il me dit son nom et ce nom parfaitement inconnu ne me dit rien : c'est Pierre Dupont.

Très Lamartinien alors, il s'afflige de voir les poètes de notre génération discuter l'inspiration angélique et suivre Théophile Gautier et Henri Heine sous les lauriers-roses, au bord des fleuves d'argent, où Léda se pâme éperdue, sous le baiser du Cygne. O'est qu'à ce moment-là Dupont arrive de Lyon et de Provins et voit Paris pour la première fois.

Mais combien peu il tarda à se parisianiser et là être changé et retourné jusqu'aux moelles ! Je e revois, chanteur populaire et acclamé, avec sa barbe en éventail, secouant sa longue chevelure, et la bouche ouverte en 0 majuscule, chan tant et hurlant ses chansons d'une magnifique voix inspirée. Ses traits réguliers n'avaient pas changé de beauté, mais ils étaient animés et parfois convulsés par la passion. C'était une tout autre tête, et elle lui allait aussi bien que la première.

Bien peu de temps après, je suis un soir au théâtre du Gymnase, assis au fond du parterre. On jouait pour la première fois La Vendéenne, et la débutante était MUe Rachel. Je ne me rappelle pas bien si elle fut fidèle à la pensée des auteurs, si elle se montra bien Vendéenne. Et d'ailleurs je n'ai pas compris, comme dit Ruy Blas.

En vérité il n'y avait pas de comédie pour moi, à cause de l'impression si vive que me causait la femme. Maigre, laide, — elle qui devint si belle !

— avec un front bombé, un menton pointu, réellement et visiblement pâle sous le blanc du théâtre, il n'était pas dillicile de voir qu'elle appartenait à la race des charmeurs et des dominateurs de foule, car tout en elle était peuple, avec une distinction innée, suprême, profondément aristocratique. Comme je sortais de la comédie, j'entends un spectateur dire à son voisin :

— Oh ! la femme, ça n'est pas grand'chose ; mais l'homme est fameux ! — L'homme était M. Léon Désormes, qui plus tard joua des petits rôles dans les drames du boulevard, en même temps qu'il tenait une boutique de papeterie. — Elle pourtant, avec ses yeux de braise, creux et enfoncés, qu'elle était déjà parisienne et tragique!

Entre Théophile Gautier et moi il n'y avait pas beaucoup d'années de distance ; mais nous étions surtout séparés l'un de l'autre par sa gloire. Il était déjà un poète très célèbre, quand moi je n'étais qu'un enfant entrant dans la vie, avec cet ardent amour de la poésie qui est resté jusqu'à la fin ma plus vive passion. En ce temps-là, Gautier

86 LAME DE l'A Kl s

était, après son maître Victor Hugo, mon autre

dieu. Mademoiselle de Maupin et Forlunio, qui étaient mes classiques, ne quittaient pas ma table de travail ; ils ne l'ont pas quittée encore. Devant moi, sur la muraille de ma chambre, était accroché le portrait du poète <YAlbertus, lithographie par Célestin Nanteuil, d'après le portrait original dessiné par lui à la mine de plomb que plus tard nous avons pu voir chez Charles Asselineau.

A un dîner de la Société des Gens de Lettres, je rencontrai enfin le grand rhythmeur, et tout de suite je le reconnus, non d'après ce portrait où Nanteuil l'a représenté mince, juvénile, avec une fine moustache et une très longue chevelure et vêtu d'une redingote à brandebourgs ; car son visage était devenu plus plein, il avait un peu raccourci ses cheveux et laissé pousser sa belle barbe ; mais je le reconnus, parce qu'il ressemblait parfaitement au poète qu'il devait être et qu'il était, et surtout aux héros de ses livres. C'était bien Portunio, jeune, vigoureux, aux belles lèvres rouges, pouvant tendre l'arc de Rama et, s'il l'avait voulu, vider la coupe d'Hercule. Il parla, et je reconnus les éternelles pensées. J'entendis la voix d'un sage. J'admirai alors ce phénomène étrange que je devais admirer pendant bien des années encore. C'est que, bien qu'il fût un homme, aucune bêtise humaine ne pouvait entrer dans la tête de Théophile Gautier. Il était sans doute le fils d'une déesse, qui l'avait trempé dans quelque Styx.

Thomas Corneille n'a-t-il pas trouvé le plus

beau titre qui soit au monde, lorsqu'il a intitulé une comédie : Le Charme de la Voix! roui' l'amour de ce titre, qui est un enchantement, j'ai fini par dénicher un exemplaire de la pièce dans l'édition originale et je l'ai fait habiller d'une somptueuse reliure. Et ce titre magique, ce titre évocateur, je me souviens de l'avoir crié deux fois avec enthousiasme ; c'est les premières fois que je vis Coquelin et Sarah Bernhardt. Coquelintoutjeune, presque enfant, c'estau Théâtre- Français, à une répétition. Ses yeux curieux et hardis, sa bouche éloquente, son nez ouvert comme pour aspirer l'air tout entier, son courage, sa fureur, son audace me frappèrent ; on eût dit, et c'était vrai, qu'il voulait s'emparer de (nul, dominer tout, être universel, jouer tous les rôles. Mais surtout je fus frappé par sa forte, sonore, harmonieuse, charmeuse, infatigable voix ! Elle eût ravi les ouragans et la tempête, comme Orphée les tigres et les loups.

C'est à l'Odéon que j'ai entendu l'autre voix, celle de Sarah Bernhardt. Belle de cette beauté à la fois grecque et orientale des tragédies do Racine, elle représentait une des jeunes princesses de ce poète, et j'entendis avec une intime et profonde joie une comédienne qui, avec le timbre le plus délicieux, en récitant de beaux vers, semblait parler et parlait sa langue naturelle ! Evidemment, ces deux êtres, elle et Coquelin, avaient été créés, façonnés, tirés de l'argile exprès pour réciter de la poésie. Et plût à Dieu qu'on ait pu les entendre tous les deux en

réciter ensemble, dans la même pièce ! Quand leurs voix me furent ainsi révélées, ils étaient, l'un et l'autre, des inconnus : mais ils ont bien pris leur revanche !

C'est ainsi que je m'amuse à me rappeler mes premières rencontres avec quelques-unes des belles figures de ce temps ; et rien de plus captivant que ce jeu, pour celui qui se souvient. Mais, si cela se pouvait, combien cela serait intéressai! 1 aussi de savoir ce que d'autres personnes ont ressenti dans des circonstances analogues; et ne serait-ce pas alors connaître, en réalité, l'histoire universelle ? J'en ai eu un exemple singulier, qui a le mérite d'être original et de ne ressembler à aucune historiette connue.

Dans le canton de la Nièvre que j'habite pendant quelques mois tous les étés, j'avais pour voisine, habitant sa magnifique propriété, une très vieille dame, fille et veuve d'officiers supérieurs. Jeune fille, Mme X... avait été élevée à la maison de la Légion d'Honneur de Saint-Denis. Savante, spirituelle, au courant de tout, ayant habité longtemps Paris, et continuant à lire dans sa solitude les livres, les journaux et les revues, Mme X..., autrefois jolie, et restée bellesous ses cheveux blancs, parlait de tout ingénieusement, délicatement, avec justesse et avec le tact le plus sur. Cependant, il y eut dans sa conversation une anomalie qui m'étonna au delà de tout. Une fois que devant elle on nomma Victor Hugo, Mms X... s'écria tout à coup d'une voix caressante et comme enfantine : oh ! il

est si gentil! Et plusieurs fois dans les mêmes circonstances, elle eut la même exclamation inexplicable, qui avait le don de me jeter dans un chaos de réflexions et de rêves.

Gentil! lui, Victor Hugo, ce lion, ce Titan, cet assembleur de nuées, ce dompteur d'hommes, lui grand et terrible comme Tyrtée et comme Eschyle ! et M"1" X... prononçait ce mot : Gentil/ comme s'il se fût agi de Chérubin enfant, ou d'un chaton à la fourrure de neige, ou d'un oiseau familier. Eh bien ! voici l'explication qui me fut enfin donnée, quand une amitié un peu plus longue me permit d'interroger ma voisine. Une seule fois, vers 1817, elle avait vu à la maison de la Légion d'Honneur, venu pour visiter quelque cousine, Victor Hugo qui ce jour-là, vêtu d'un habit de soie changeante, comme on en portait encore, ressemblait à un jeune Silvandre. Or elle avait eu beau apprendre par les journaux et par la renommée sa gloire, ses triomphes, ses luttes^ son exil près de la mer irritée et grondante, Victor Hugo était toujours pour Mme X... ce personnage de Wateau qui lui avait tant plu naguère, et à propos de qui elle avait raison de dire : Oh ! il est si gentil !

A Léon Cléry.

M"ie Salvage quitta le hall en même temps qu'Edmond Revest et, ayant pris le bras de ce jsune homme au front d'ange, elle l'emmena avec elle dans une allée ombreuse du parc.

— Monsieur le jeune romancier, lui dit-elle. il se peut que vous manquiez d'esprit, ce qui constituerait un déplorable obstacle à votre carrière.

— Mais, dit Revest, je croyais que la chose dont vous parlez s'apprenait, comme l'escrime et la gymnastique...

— Pas tout à fait, dit Pauline Salvage, car le véritable esprit n'est autre chose que la politesse dans son raffinement le plus absolu; aussi ne vat-il pas sans les plus belles qualités du cœur. Un Français, digne de ce nom, doit traiter Margot avec le même respect et la même adoration qu'une duchesse. Or, tout à l'heure, vous avez

pu blesser une femme, et cela si inconsciemment que vous ne vous en êtes pas même aperçu. Oui, Rose Chatelin était encore là quand M. Tilliel nous a lu dans un journal ce fait divers si émouvant. S'il vous en souvient, il contenait le mot Courtisane. Eh bien ! quand ce mot fut prononcé, vous avez très peu, oh ! si peu, imperceptiblement, j'en conviens, mis Rose Chatelin en cause, par un vague clin d'œil. Mais quand même votre malencontreux regard aurait été encore mille fois plus atténué, Rose l'aurait vu; car une femme, quelle qu'elle soit, a le don de voir tout ce qui la concerne, fût-ce, comme une chatte, dans la nuit noire. Aussi votre tort est-il impardonnable ; car non seulement vous avez été cruel, mais vous avez manqué de modernité et d'érudition récente. Car enfin, qu'entendez-vous par le mot : courtisane? Où* prenez-vous la courtisane? Apprenez qu'il n'y a pas de courtisane, et qu'il ne peut pas y en avoir.

A ces mots, Edmond Revest sembla interloqué, comme s'il avait entendu Othello nier l'existence des nègres.

— Pourtant, dit-il, Esther, Tullia, Florine, Mme du Val-Noble ! Balzac affirme...

— Oui, dit Pauline Salvage, vous avez lu Balzac, mais pas assez bien, et pas assez ! Autrefois, il y avait deux classes de femmes : celles qui, duchesses ou petites bourgeoises; portaient, du moins à pied clans la rue, des robes simples; et, d'autre part, celles qui s'affublaient d'étoffes riches et fulgurantes, pour étonner la gloire du

Soleil. Aujourd'hui, au contraire, la simplicité n'a plus rien d'aristocratique, et toutes les toilettes féminines, sans exception, appartiennent à la pyrotechnie. La Reine de Saba pourrait très bien se promener à pied, sur le boulevard, dans son vertigineux costume que Flaubert a si bien décrit en témoin oculaire, et elle serait parfaitement sûre de n'étonner personne. Ce même Balzac, dont vous invoquez l'autorité, a promulgué expressément et excellemment cet axiome : Toute femme qui possède trente mille francs de rente est une fem?ne honnête. Or, vous ne l'ignorez pas plus que moi, au prix où sont les robes (et les autres choses), toute femme possède nécessairement trente mille francs de rente, sans quoi il lui serait impossible de joindre les deux bouts, de se vêtir avec n'importe quoi, et elle serait forcée de s'en aller par les rues, costumée comme l'Anadyomène, lorsqu'elle jaillit sur l'écume des flots, sans aucune parure que sa chevelure d'or. Aussi toutes les femmes désormais sont honnêtes, et il n'existe plus d'autres femmes que les femmes honnêtes !

— Ah ! dit Edmond Revest, que d'écaillés alors me tombent des yeux !

— Eh bien ! dit Mma Salvage, ramassez-les et cherchez-y des perles! Et surtout lisez Balzac! Lisez-le souvent et toujours, pour bien comprendre comme il ne peut vous servir à rien, et comme vous devez vous appliquer à voir et à deviner la vie ! Car de même que cela est arrivé pour Rabelais et pour Shakspeare, son œuvre

est debout, forte, superbe, impérissable, et il y reste les Hommes et les Femmes, portant sur leurs visages les caresses et les meurtrissures des Vertus et des Vices, bien que tous ses décors aient été remisés au magasin et bien que ses acteurs soient allés quitter leurs costumes pour ne pas les revêtir de nouveau, avant la vallée de Josaphat.

— Quoi! dit Revest, à vous entendre, madame, il ne resterait plus rien de ce qui fut la vie, le rêve, les lois, les mœurs, le génie, l'invention, la ruse, la mode, la sagesse, la folie, au temps où Balzac écrivit : La Comédie humaine ?

— Non, fit Mme Salvage, rien du tout, et c'est ce qui fait la grandeur de Balzac. Autres temps, autres chansons, comme le dit si bien Henri Heine. Mais pour adorer le second Molière, plus lyrique et plus tendre que le premier, nous n'avons nul besoin de revoir l'époque de 1830, pas plus que nous n'avons besoin de voir Eurydice et de savoir comment elle était faite, pour prononcer avec le ravissement le nom d'Orphée. Ne demandez pas innocemment comment un pays a pu être complètement transformé et transfiguré! Ce qui nous est arrivé, le voici : Tandis que nous pensions guerroyer contre d'autres ennemis, nous avons été radicalement conquis par l'Amérique, et nous sommes, que nous le voulions ou non, une France américaine. Sachez-le, un vocable n'est jamais prononcé en vain ! Le mot Egalité, ce tout-puissant verbe, a créé un monde nouveau. Quand le Tourangeau prit sa plume, il

94 I- A MB DE PARIS

y avait des religions ; aujourd'hui tous les Dieux, et même Dieu, ont été supplantés par des conceptions scientifiques dont je ne saurais méconnaître la grandeur, et qui ont raison de se montrer intolérantes; car à une époque où le devoir de tout citoyen est de devenir riche, il faut un athéisme pour le peuple !

— Madame, dit Edmond Revest, je suis parfaitement au courant de ce qui se passe ; mais je me figurais que, pendant quelque temps encore, l<' Roman pouvait faire semblant de l'ignorer. Cependant, puisque vous en savez si long, je veux bien jeter le masque et mettre mon cœur à nu. Moi aussi, je sais que nous avons été américanisés jusqu'aux moelles. Tandis que, dans le Paris de Balzac, le vendeur et l'acheteur, le marchand et le consommateur, l'artiste et l'amateur, le comédien et le spectateur, étaient deux êtres différents l'un de l'autre et distincts ; à présent, au contraire, chacun exerce toutes les professions, achète et vend de tout, pratique tous les métiers et tous les arts, et le négoce de tout est universel, comme, en Amérique, celui du bœuf salé.

Pour prendre un exemple défini, autrefois Joseph Bridau peignait les tableaux, Élie Magus les achetait, et les revendait à des millionnaires, avec un gros bénéfice. Maintenant, celui qui achète les tableaux et celui qui les vend sont le môme homme ; pas un amateur de tableaux qui ne soit en même temps un marchand de tableaux ; et si vous le poussiez un peu, il les peindrait luimême. Vendre des chevaux, des meubles, des bi-

L IRE BALZAC t»5

belots, de l'argenterie, des bronzes japonais constitue un métier qui n'est plus du tout spécial, puisque tout le monde le fait. Où commence et finit l'écrivain ? Question difficile à résoudre,

car aujourd'hui la littérature peut rapporter beaucoup d'argent, et tout le monde, avec raison, veut gagner de l'argent. Encore, du vivant de Malaga et de Florine, le comédien, méprisé, dédaigné, exilé du vrai monde, se consolait en se vengeant de ses persécuteurs par l'ironie, par la parodie, par la sublime grimace de l'esclave.

Mais à quel point nous avons mis le cœur à droite ! C'est les comédiens qui possèdent l'or et les grandeurs, tout ce qui ne nous rend pas heureux, à ce que pensait La Fontaine ; et les gens du monde jouent la comédie dans les salons, pour railler les tout-puissants acteurs, et leur faire la grimace. Les seigneurs pensaient qu'un clown n'est pas leur égal, et ils se sont aperçus qu'ils se trompaient, en voyant avec quelle facilité les gymnastes se faisaient adorer ; aussi ont-ils dû prendre le parti de se faire eux-mêmes clowns, et de passer personnellement à traders des ronds de papier. Parce qu'un homme arrache des dents, en se faisant pour cela donner de l'argent, il n'en résulte pas du tout que cet homme soit dentiste. Et si un passant porte écrit sur son chapeau : C'est moi qui suis Guillot, berge?" de ce troupeau, gardez-vous de croire pour cela que ce soit lui Guillot, et qu'il soit berger d'un troupeau quelconque. Il se peut parfaitement qu'il soit marchand de diamants, ou fabricant de vélocipèdes !

— C'est cela même, dit Pauline Salvage. Ajoutez une chose encore. C'est que la désignation des différents types humains par le costume a complètement disparu dans le monde civilisé. Les (ailleurs aussi ont pris au pied de la lettre le mot Égalité et ils costument tous les mortels d'une façon rigoureusement pareille et identique, il y a encore des Vautrin,, des Robert Macaire, des héros du crime qui tiennent la Société en échec, des gendarmes qui les arrêtent, quand ils peuvent, *\o^ jurés qui les jugent et des magistrats qui les condamnent, et des bourreaux qui, de temps en temps, leur coupent la tête ; mais tous ces gens-là, criminels, gendarmes, magistrats et bourreaux, sont pareils entre eux, et ont tous la barbe correctement taillée de la même façon.

Le père Grandet, tourmenteur des siens et dévastateur d'une province, existe encore; comme Rastig'nac s'écriant : A nous deux, Paris ! comme Nucingen enrichissant ses victimes sans le vouloir ; comme de Marsay restant spirituel dans la politique, et comme Lucien de Rubempré vendant pour quelques millions de sourires : mais ils se ressemblent tous, avec des nuances infiniment subtiles. L'abbé Carlos Herrera, les mouchards Corentin et Peyrade n'ont plus besoin de se déguiser ; et en quoi se déguiseraient-ils, puisque tout le monde est habillé de même et puisque, désormais, tout citoyen est soumis au même dandysme, laïque et obligatoire ?

— Oui, dit Revest, cela prouve en efïet comme Balzac est divin, puisque la Société a pu être

changée dans chacun des atomes qui la composaient, sans que son œuvre ait cessé en aucune façon d'être éternelle et, par conséquent, actuelle !

Certes, il ne peignit jamais à grands traits, c« mime Molière, à qui la rigidité imposée à tout un siècle par le jardinier Le Nôtre permit quelquefois de simplifier ses compositions avec une grossièreté sublime. Toutefois, chez l'un comme chez l'autre de ces poètes, les mortels différaient entre eux, par les âges qu'ils avaient. Géronte était vieux ; Valère était jeune ; Arnolphe, ce vieillard de quarante ans, était manifestement plus âgé que la fillette dont il veut faire sa femme. De même, on était autorisé à croire que Gobseck et Nucingen étaient plus vieux que Derville et Rastignac. Nous n'en sommes plus là.

Chacun a, non plus l'âge qu'il paraît avoir, mais l'âge qu'il lui plaît d'avoir. Tout le monde est Josué et, à son gré, arrête le soleil. Tous les argots, celui des voleurs, celui des peintres, ceux des marins, des soldats, ont été mis en commun, et tous les provinciaux, comme tous les Parisiens, depuis le vieux lascar jusqu'à la jeune fille ingénue, parlent la même langue composite. Il s'ensuit que l'intuition et l'observation subtile sont de rigueur pour le romancier, à qui le lieu commun et les classifications toutes faites ne serviraient plus de rien. Oui, tout a changé, excepté peut-être dans la question de l'amour, car...

— Ah ! dit Pauline Salvage, ne parlons pas de

L'amour à propos d'un livre récent, comme dit la Revue, puisque nous trouvons là une si bonne occasion de ne pas prononcer le mot : Névrose, et de le laisser à la place où il est si bien, c'est-àdire : dans les livres de médecine !

A Emile Zola.

L'exposition spéciale qui, très prochainement, va s'ouvrir à l'École des Beaux-Arts remettra dans la pleine lumière les grands caricaturistes de ce siècle. Parmi ces figures, la plus étrange, la plus inouïe, la plus improbable est assurément celle d'Henri Monnier.

Lui, le premier de tous les hommes, depuis que Prométhée a modelé l'Homme avec de l'argile et l'a animé avec le feu volé, il avait reçu un don surnaturel, excessif, épouvantable, que nul n'avait possédé avant lui, que nul ne possédera après lui. Celui de reproduire, exactement, fidèlement, inconsciemment, la nature, la vie et les hommes tels qu'ils sont. Sans idéalisation, sans simplification, sans choix, sans atténuation possible. Comme un miroir ou comme une fontaine dans les bois réfléchissent et reproduisent les objets.

Mission démesurée et vraiment apocalyptique.

ioo l'ame de paris

Si Monnier put la remplir, c'est que, dénué, affranchi de tout sens moral, il ne faisait et ne pouvait faire aucune différence entre le beau et le laid, le bien et le mal, le sourire de l'innocence et le vice suprême. Il ne choisissait pas plus que l'eau ne choisit ce qu'elle reflète. Ce qui prouve L'inéluctable ingénuité de Monnier, c'est qu'ayant rassemblé en un volume publié à Bruxelles des scènes de mœurs foncièrement immorales, il esterait obtenir pour son ouvrage une subvention du ministère ! Grâce à L'existence inexpliquée et inexplicable de cet être qui fut le sosie de tout, notre siècle aura dans l'avenir, à travers les âges et au delà des âges, ce que nul siècle avant lui n'a jamais eu : un Témoin.

Ce qu'il y eut de véritablement stupéfiant, c'est (pie Monnier ne sut jamais ce qu'il était venu faire sur la terre, et après l'avoir fait, n'en eut pas le moindre soupçon. Et s'il ne se comprit pas lui-même, comment aurait-il été compris par les grands hommes qui, vivant familièrement près de lui, admiraient ce qu'ils croyaient être ses talents ? Comment auraient-ils pu deviner que, pour Monnier, il n'y a aucune différence entre une pourriture et une rose ? Qui donc l'eût pénétré ? Ce n'est pas Balzac, l'immense idéalisateur qui, prenant dans ses mains, comme un dieu, tout le génie moderne, le versait autour de lui avec un si farouche amour que, dans son œuvre, les portiers même ont du génie.

Ce n'était pas le brillant Gavarni, dont la chair, l'âme, la pensée avaient été pétries avec de l'é-

légance, et qui savait trouver et créer l'élégance de tout, môme des haillons du sage Thomas Vireloque, où grouille la vermine. Ce n'était pas le grand Daumier, poursuivi par les implacables Furies du génie, qui, un fouet à la main, le chassent devant elles. Daumier, de ce crayon lithographique à qui il donnait une âme, a dessiné les bourgeois les plus laids, les plus vulgaires, les plus crapulensement stupides. Mais, bêtes et prétentieux comme des oies, ils sont cependant investis d'une souveraine grandeur, car ils sontpoursuivis par la même Fatalité qui poursuivait Oreste.

Leurs chapeaux de soie à seize francs semblent avoir été déchiquetés en route par le vautour qui mange le foie de Prométhée, et c'est l'ouragan des tempêtes qui s'engouffre dans les pans de leurs redingotes absurdes. Daumier a tout ce qu'il veut, excepté la platitude. Être plat lui est interdit, au même titre qu'à Michel-Ange.

Au contraire, Monnier peut être vide, inélégant et plat avec délices. Supposez une conversation de portières,' de bonnes, de dames bourgeoises, durant d'interminables heures, avec des riens, des non-sens, des niaiseries, des paroles vides comme un ballon crevé. Vous avez entendu ce ruissellement des mots, incolores, inutiles, se répétant sans cesse, revenant au point de départ, coulant comme l'eau imperturbable d'une fontaine. Et vous vous êtes dit : Un artiste pourraitil, s'il le voulait, reproduire de tels discours, sans y changer rien et en respectant leur fastidieux néant ? Assurément non, il ne le pourrait

pas. il craindrait 411e ses Lecteurs ne périssent d'ennui, et surtout il succomberait lui-même à l'ennui et, invinciblement, céderait au besoin furieux de résumer ces vaines paroles et de les raviver par les salutaires violences du style.

Cbez Monnier, nulle tentation possible. Elles ne le lassent jamais, elles ne parlent pas trop longuement pour lui, les bourgeoises qui cherclient des appartements , se font des visites, parlent des leçons, du prix, de la viande, des nouveautés pour piano, et de toutes les autres horreurs. Ce qu'il y eut do véritablement inouï, c'est qu'en dernier lieu Monnier publiait ces Scènes dans un journal dont les abonnés pouvaient lui fournir ses meilleurs modèles ; cependant ils ne se reconnaissaient pas dans ces peintures abominablement fidèles, dont le peintre lui-même ne comprenait pas la hideuse niaiserie. Ce qu'il pouvait écouter, entendre, répéter sans que le cœur lui levât, est inimaginable. On croit toujours qu'il va se lasser, fléchir, renoncer, donner sa langue aux chiens. Vain espoir ! il est plus infatigable que ses personnages, plus patient qu'ils ne sont prolixes, plus écouteur qu'ils ne sont bavards.

Cette nécessité tyrannique imposée à tout artiste de transfigurer les êtres à l'image de son propre génie, Monnier ne l'éprouve nullement. Il sort de sa peau, il s'écorche lui-même comme Apollon a écorché Marsyas, et il entre dans la peau des êtres divers, aussi naïvement qu'il endosserait un vêtement familier. Non seulement il a montré

les vices dans toute l'ignominie de leur platitude ; mais lui seul n'a pas été épouvanté, ni chassé, ni révolté par la vue de ce monstre plus détestable que tous les autres : la Bêtise. Au contraire il lui parle, il la caresse, il la promène tranquillement comme un chien; il baise, sans tendresse, mais sans dégoût, son mufle épouvantable.

Dans la vallée de Josaphat, quand le dix-neuvième siècle sera appelé à titre d'accusé, il pourrait sans doute se tirer d'affaire, grâce aux dépositions des témoins àdécharge. Balzac le montrera ambitieux, superbe, dévoré par toutes les ardeurs, tirant de l'or de son cerveau pour plair e à des duchesses délicates comme de pâles roses. Gavarni attestera qu'il a créé des filles de douleur et de joie, de satin et de fanfreluches, belles comme l'imprévu, et assez spirituelles pour fourrer Satan lui-même dans le sac où Scapin bâtonne Géronte. Dans son immortel pamphlet, qui a les griffes de Ju vénal et les ailes de Pindare, Hugo le peindra, ce siècle fabuleux, vautré dans la pourpre et dans le sang, chantant sur des morts mutilés, charmé par des courtisanes fauves au sein nu, et ébloui par des calvacadesoù Mandrin et Cartouche jouent les rôles des deux Ajax, tandis que sur son habit à boutons de métal Robert Macaire a endossé la cuirasse d'Achille ! Et devant tant de grandeur, de furie, de folie, de drôlerie épique, les Dieux incertains hésiteraient. Mais alors, soulevant la toile, la grande bâche teinte en vert clair, qu'il a jetée dessus, Monnier montrera, tel qu'il est, le marais mo-

104 l'ame de taris

derne où grouillent les hydres en miniature, les marquis de Sade minuscules, les toutes petites catins mal maquillées, les Talleyrands microscopiques buvant la boue àpetitesgorgées;etavecun grand geste épique, il dira, de ses lèvres blêmes s'ouvrant dans son visage exsangue : Voilà l'objet! Qu'il était pâle ! Son noble visage d'empereur rappelait ceux des plus belles figures romaines; mais il n'avait plus dans les veines une seule goutte de sang, parce qu'il avait donné son sang à tous les êtres qu'il avait tirés de leur juste néant, pour leur donner stupidement l'immortalité. Dans les maisons amies où il avait diné et où il voulait payer son écot, il croyait parfois faire des imitât ions, comme ces comédiens, qui, d'une façon grossière et très approximative, reproduisent les manies, les tics et les vices de prononciation d'un autre comédien. 11 s'agissait bien ù." imitations! Par une transfiguration magique, formidable, vertigineuse, Monnier était, réellement et jusqu'aux moelles, l'être que son destin ironique l'obligeait à évoquer. Cent fois, j'avais entendu dire par le bon Méry l'histoire captivante du Chien amoureux de la Modiste. J'ai encore dans les oreilles sa voix triste, caressante, enrouée, féerique, lorsqu'il prononçait la phrase célèbre : On voyait bien que ce chien n'était pas heureux! Après la mort du poète, j'ai entendu Monnier dire cette même histoire, avec la voix, avec les intonations, avec l'âme du grand Marseillais, et c'était une volupté atroce. Car en fermant les yeux, non seulement j'entendais, mais je

voyais Méiy lui-même à la tête de Kalmouk, avec son cher sourire ami; et en les ouvrant, je retrouvais Monnier, avec son visagede statue, pâle comme un linge.

Chose inouïe, l'invincible forgeron des Scènes Populaires, ignorant tout à fait la valeur de son œuvre, dessinée, écrite, parlée, aurait voulu avoir des succès académiques et officiels, par exemple faire jouer au Théâtre- Français une grande comédie envers? Terre et cieux ! en quels vers ! Imaginez Attila, après s'être vautré dans le carnage et avoir foulé aux pieds de son cheval la Louve et ses petits, intriguant pour se faire nommer sous-lieutenant dans un régiment de ligne ! C'est pourquoi, à la fin, stupéfait, ahuri, désarçonné et, à ce qu'il croyait, n'étant arrivé à rien, Monnier, tout à fait triste, ne comprenant pas du tout pourquoi il était venu au monde, ni pourquoi il s'en allait, fumait mélancoliquement sa pipe dans son fauteuil, étonné de se sentir désabusé, quoiqu'il n'eût jamais été abusé. Connais-toi toi-même, a dit Socrate. Ce philosophe, accoucheur des esprits, en parlait bien à son aise. Celui qui connaîtrait, ou lui-même, ou n'importe qui, ou n'importe quoi, ne serait pas un homme. Il serait un dieu, et au lieu de casser des cailloux ou de faire de la copie, il baiserait éperdument les lèvres frissonnantes et les chevelures diamantées des Étoiles.

A Jacques Madeleine.

Il y a de cela une trentaine d'années, faisant répéter au théâtre X... une comédie poétique, dont le héros, selon mon désir, devait être, ou du moins sembler parfaitement beau, j'étais allé causer avec l'ouvrier qui crée la beauté des comédiens, c'est-à-dire avec le perruquier du théâtre. Une première conversation n'ayant pas suffi, car j'avais la prétention de montrer un être qui fût à la fois un jeune don Juan et un Chérubin ironique, nous avions pris jour pour une seconde entrevue, et au moment fixé d'avance, je me rendis de nouveau chez le perruquier. La première fois, je l'avais vu malade, pâle, tout à fait exténué ; mais alors il me fit l'effet d'un mourant. Son visage maigre, luisant, où les pommettes se détachaient en rose vif, ses yeux brûlants et humides, ses lèvres blanches sous de trop fines moustaches, sa très longue chevelure

naturellement bouclée et se déroulant comme des serpents noirs, son nez osseux au ton d'ivoire jaune accusaient une maladie meurtrière, arrivée à sa dernière période.

Dans son cabinet encombré d'estampes, de volumes in-folio à gravures, de médailles, de bustes, appartenant à l'Antiquité, au Moyen-Age et à la Renaissance, le perruquier, blême et tremblant de fièvre, était assis dans un antique fauteuil de tapisserie au petit point, dont les figures, chaussées de bottines et vêtues d'écarlate, rappelaient celles des Primitifs. Près de lui je vis debout, prêta prendre congé, un médecin que je connaissais bien, le docteur Jaminet, aimable, souriant, correct, vêtu à la dernière mode, portant sa barbe bien taillée, éveillé comme une potée de souris, Parisien jusque dans les moelles, et spirituel jusqu'au bout des ongles.

— Surtout, mon cher Brûlefer, disait-il, ne vous désolez pas, et ne vous plongez pas dans les idées noires ; car le noir n'est pas une couleur ! Nous avons affaire à une bronchite un peu obstinée ; mais cette bronchite, tous les Parisiens la possèdent ou en sont possédés, et la supprimer complètement serait se déclarer provincial.

— Mais, dit Brûlefer, cela en vaudrait peutêtre la peine.

— Allons, dit le docteur Jaminet, vous ne pensez pas ce que vous dites, et vous êtes d'ici, comme les bouquets d'Isabelle et comme le musicien Auber ! D'ailleurs, que vous faut-il pour retrouver une santé de portefaix ? Un court se-

jour dans le Midi, à Menton ou à Cannes, de l'air, du soleil, un bon régime et, quoi qu'en dise le lieu commun généralement admis, pas trop de viandes rouges. En effet, pour ranimer un estomac affaibli, le rosbeef, sanglant comme un Troyen égorgé, ne vaut pas toujours un bon consommé de volaille, comme savaient les mijoter autrefois les cuisinières de Moulins et de Bourges. Surtout, procurez-vous du vrai bordeaux, celui que les Bordelais ne vendent pas, et gardent pour eux !

— Oui, dit tristement Brûlefer, c'est ce qui veut dire en bon français ; phthisique au dernier degré.

— Mais non, dit Jaminet, grâce aux dieux, s'il en existe, vous n'êtes pas phthisique. Très volontiers, si vous le désirez, je vous prêterai de l'argent, que vous me rendrez dans vingt ans d'ici. Et quand vous le seriez, d'ailleurs ! Nous rencontrons tous les jours des vieillards qui, lorsqu'ils avaient vingt ans, jouaient le jeune malade de Millevoye, et qui maintenant sont obèses, pères de famille, et adorés comme Sganarelle. Certes, nous ne guérissons rien, cela va sans dire ; mais la nature guérit tout ce qu'elle veut, et nous ne l'en empêchons pas, car nous ne sommes pas des médecins de Molière ! Au revoir, mon cher Brûlefer ; allez-vous-en le plus tôt possible vers le soleil, et recommandez bien à votre fils qu'il me donne de vos nouvelles.

Lorsque le docteur Jaminet fut parti, Brûlefer resta quelques instants recueilli et silencieux, puis se tournant vers moi :

— Ainsi, me dit-il, c'en est fait de la Poésie et do l'Histoire au théâtre 1

Et comme je ne comprenais pas, il ajouta :

— Oui, il y avait deux hommes, grâce à qui l'Histoire pouvait encore persister au théâtre : l'un était Victor Hugo, et le voilà exilé ; l'autre, c'était moi, et je meurs.

Un fugitif sourire erra sur mes lèvres ; je ne pus le réprimer assez vite pour que Brûlefer ne le vît pas.

— Hélas ! dit-il, vous me croyez imbécile, mais non, je ne le suis pas. Je n'ai pas la sotte idée de comparer un perruquier à Victor Hugo, ce qui d'ailleurs ne serait pas plus impertinent que de le comparer à n'importe quel poète. Je me borne à constater deux faits, n'ayant aucun lien entre eux, rapprochés par une simple coïncidence, et similaires, en cet unique sens qu'ils concourent à amener le même résultat négatif. Mais d'abord, m'accordez-vous ces prémisses qu'un personnage historique peut être ressuscité et évoqué à la scène par trois moyens seulement : d'abord, et en première ligne, par la poésie ; secondement, par le jeu de l'acteur, et enfin et en dernier lieu, par la plastique ?

— En effet, dis-je, les trois moyens que vous énumérez me semblent être les seuls qui existent et, pour moi, je n'en vois pas d'autres.

— Eh bien ! reprit Brûlefer, je me fais fort de vous prouver tout de suite que les deux premiers ont tout à fait disparu et nous manquent. Ainsi que me l'expliquait très bien l'illustre comédien

lu

110 L'a.MK DK l'A IMS

Régnier, destinée à l'origine à être écoutée par des spectateurs choisis, dans une salle très exiguë, une tirade de Racine, par exemple, contient vingt détails, vingt intentions, vingt effets différents qui lui servaient à peindre la figure, l'âme et le caractère de son personnage. La dimension de nos salles et le trouble que cette dimension même apporte dans l'attention du spectateur nous ont forcé à rassembler la tirade, à en faire un tas unique, à en conserver uniquement le mouvement qui concourt à l'action. De sorte qu'en croyant jouer Racine, le comédien se borne à jouer et à servir au public un bon mélodrame du boulevard. Je pense, monsieur, que vous en convenez avec Régnier, et que vous êtes convaincu sur ce point. Reste donc, en tout et pour tout, la plastique seule, qui se décompose en deux éléments très distincts : premièrement, le costume ; secondement, la perruque et les autres postiches.

— Le costume, dis-je, c'est assurément beaucoup.

— ■ Ce n'est rien du tout, dit Brùlefer. On crut à une audacieuse exagération humoristique, lorsque le célèbre acteur Paulin Ménier osa affirmer carrément qu'on n'avait jamais vu, en aucun temps, sur un théâtre, un véritable costume historique digne de ce nom. Cependant, il ne disait rien de plus ou de moins que l'exacte vérité. Outre que s'il fallait reproduire, dans leur réalité, des étoffes qui n'existent plus et des coupes oubliées, tout directeur s'y ruinerait, ces

costumes, qui contrarieraient toutes leurs idées acquises, ne seraient pas acceptés par les spectateurs. Une fois, au Théâtre-Historique, dans une pièce d'Alexandre Dumas, on tenta de montrer Catherine de Médicis avec la fraise godronnée aux dimensions colossales, qu'elle portait réellement ; et, en la voyant, les quatre mille spectateurs réunis là furent pris d'un rire si vertigineux qu'ils faillirent tous crever de rire. Mais, monsieur, lorsqu'on fait une pièce qui se passe sous Louis XIII, emportez avec vous au théâtre une des gravures d'Abraham Bosse, et comparez ! Vous avez pu voir Mlle Rachel jouer Phèdre et Hermione avec une crinoline, et il vous suffit de monter l'escalier du Théâtre-Français pour voir, dans un tableau devenu documentaire, Talma en Hamlet, affublé d'une redingote de velours à cordelière, et chaussé de bottes à la Souvarow ! Vous pensez que, depuis ce temps, l'art de la costumation a progressé ? Nullement, il a simplement changé de conventions, et il s'accommode aux préjugés des spectateurs de 1856, comme, du temps de Talma, il se pliait aux idées des spectateurs de 1817 ! Le costume, au théâtre, ne peut pas exister et n'existe pas. Pour ressusciter les rois, les héros, les dieux, les capitaines, les conducteurs d'hommes, le théâtre ne sait, ne peut et ne doit compter que sur un seul moyen d'illusion : la Perruque !

— Eh bien, dis-je, parlons perruques !

— Oui, dit Brùlefer, mais parlons-en mieux que M. de Voltaire qui, en s'écriant dans son

apostrophe célèbre : Faites des perruques ! supposai! naïvement qu'une perruque est plus facile à imaginer qu'une tragédie. Il est vrai que, de son temps, la perruque de théâtre, à la fois pompeuse et frivole, était simplement décorative ; mais ne peut-on pas en dire autant de ses tragédies ? Ses personnages d'Alzire ne représentaient pas mieux des Américains (de n'importe quelle Amérique réelle) que leurs perruques ne représentaient des chevelures américaines. Mais, monsieur, nous vivons dans un siècle d'érudition qui a créé la critique historique et religieuse. Nous savons aujourd'hui que le Jehovah des Juifs n'est pas, comme le pensait ingénument Voltaire, une fallacieuse invention des prêtres, et qu'il a été conçu à l'image du désert vide et de l'implacable simoun; aussi devons-nous nous en souvenir en coiffant Joad ! Après les deux Thierry, après le grand Michelet, après les étonnantes reconstitutions de Théophile Gautier et de Flaubert, ne devons-nous pas avoir l'esprit ethnique, tenir compte des climats, entrer dans la pensée et dans l'âme intime des races ? A présent que l'Egypte, l'Assyrie, l'extrême Orient nous sont connus, et que tous les livres ont été traduits, aurions-nous le droit de faire des perruques aussi dépourvues de couleur locale que les poèmes de Campistron et de Ducis ?

Non, nous devons retrouver la vie, lasubstance, la qualité de la chevelure, et avec cela, sans rien de plus, renouveler le passé, et du fond de l'Histoire morte arracher des héros ! Voilà ce que

vous me donnez : des cheveux morts, du fil, une aiguille, un peu de gomme ; vous me dites : avec cela, fais revivre Xercès, Darius, Nabuchodonosor, Gengis-Kan, Agamemnon, Achille, Périclès, César, Annibal, Pompée, Napoléon, et je le fais ! Je le fais à moi tout seul, et moi seul, c'est tout et c'est assez ! Car réfléchissons un peu, et rassemblez vos souvenirs. Chaque fois qu'on joue une pièce historique, vous lisez dans les journaux et vous entendez dire autour de vous, dans la salle : Comme le comédien X... s'est admirablement fait la tète de Néron, ou d'Oreste, ou de Rodrigue, ou d'Auguste, ou de Sévère, ou de Charles-Quint ! Erreur profonde ; cette tête admirable, si vous la jugez ainsi, c'est moi qui la lui ai faite, avec une perruque et une fausse barbe, et il n'y a rien de plus. Quant à X..., à Y..., à Z..., ils ne se sont fait aucune tête, et ils n'avaient aucun moyen de s'en faire une. Tous les artifices dont ils disposent se bornent à du rouge, à des traits dessinés au crayon ou à l'aquarelle qui sur un visage éclairé d'en bas parla rampe, ont l'air de ce qu'ils sont, de salissements et de barbouillages. Un seul acteur, Charles Fechter, essaya une révolution qui semble énorme, mais qui, en somme, ne convient qu'à des apparitions rapides et à des scènes épisodiques. Il avait inventé de se peindre le visage avec des couleurs à l'huile, par des frottis ou par de larges touches. Certes, un tel procédé peut créer pour un instant la complète illusion ; mais, cachés et immobilisés par la couleur, les muscles ne laissent plus voir les finesses de

leur jeu, et nous avons alors affaire non à un acteur, mais à un mannequin.

Non ! ne cherchons pas midi à quatorze heures ! Le poète et le comédien étant supprimés à la fois et du même coup par le jeu mélodramatique et tout d'action qui a entièrement prévalu, il n'y avait plus et il nepouvaitplus y avoir au théâtre qu'un seul historien : le Perruquier ! Eh bien ! celui-là aussi disparaît, emportant avec lui Horace et le Cid et le comte Job, et les autres héros. Mais, vous rendez-vous compte de la difficulté qu'il y avait à composer une seule perruque? Supposons que j'aie à vous montrer Achille. Je connais les figures des vases, les fouilles de la Troade, les recherches de Schlieman, le guerrier grec retrouvé tout entier dans son armure. S'il ne s'agissait que de faire vrai, ce serait un jeu d'enfant pour un historien comme moi. Mais il faut que mon héros ressemble à la fois au véritable fils de Thétis, mais aussi au personnage conventionnel de Racine, et aux spectateurs qui le regardent ; car telle est l'étonnante et complexe loi d'optique du théâtre, où il faut toujours concilier trois termes, et en dégager une claire et frappante synthèse. Mais tout cela est fini, n'en parlons plus. Je me console en pensant que je vais voir de près les chevelures des Anges, affranchies de la matière vile et entièrement composées de vapeur et de lumière.

— Non, dis-je, monsieur Brûlefer, vous ne mourrez pas, vous continuerez vos si utiles tra-

vaux, et pour prendre les choses au pis, si l'historien vous manque...

— Oui, dit Brûlefer, je sais ce que vous voulez dire; il y aurait aussi un monde à découvrir dans la vie moderne, et il faudrait un historien à la Balzac ! N'est-il pas évident que tous les héros d'Alexandre Dumas fils, Olivier de Jalin comme de Ryons, devraient avoir la barbe rare, les cheveux légèrement crespelés, et frisés naturellement ? Pour coiffer les délicats personnages d'Octave Feuillet, il faudrait une substance plus fine et lisse que les vrais cheveux, et qui cependant ne rappelât en aucune façon les ridicules perruques en soie du prince de Brunswick. Les types de Victorien Sardou doivent tous représenter, comme lui, le jeune général de Toulon, jamais vieilli, et recommençant toujours son siège, avec le même succès. Les héros de Pailleron doivent montrer, comme lui, une belle chevelure, qui pourrait très bien se passer de tout arrangement, et qui cependant obéit à un arrangement savant, pour ne rien laisser à l'imprévu. Tout cela, je me suis donné la peine de l'enseigner à mon fils, qui me succédera.

— Eh bien?... dis-je, en me levant, pour prendre congé.

— Mon fils, dit Brûlefer, dont alors j'entendis à peine la voix affaiblie, est un assez bon ouvrier mais rien déplus. Il n'a jamais entendu en lui cette impérieuse et irrésistible voix du génie, qui me criait incessamment : Faites des perruques !

Après un tel perruquier, c'est bien peu de chose qu'un simple coiffeur et à peine si l'histoire de nos mœurs a le droit de s'en occuper. Cependant il y eut à une époque presque récente un coiffeur qui fut véritablement bizarre, ainsi que le lecteur pourra s'en assurer dans le chapitre suivant.

SARAMAN

A Paul Arène.

Sous la monarchie de Juillet, les locations se restreignaient à des prix qui, aujourd'hui, doivent sembler relativement minimes. C'est pourquoi Saraman,le coiffeur excessif et vertigineux, dont l'outrecuidance était alors un des amusements de Paris, pouvait habiter, rue Laffitte, au premier étage, dans une maison très voisine du boulevard, un appartement aux plafonds élevés, éclairé par de hautes fenêtres, où on marchait sur des parquets décorés d'incrustations de bois divers, imitant la mosaïque. Sur les tables de toilette, couvertes en marbre bleu, jaune ou rouge, étaient fastueusement étalés despeignes, des brosseries en écaille et en ivoire, et des ustensiles de vermeil.

Un journaliste en vogue, qui me témoignait quelque amitié, voulut bien me conduire chez le charlatan célèbre, qu'on n'abordait guère per-

sonnellement, à moins d'être illustre, ou très protégé. Je regardai Saraman avec une vive curiosité. C'était un homme trapu, très petit, d'une vigueur formidable, aux longues mains velues, avec des yeux noirs fulgurants, et un visage osseux, à la fois caressant et violent, bleu d'une barbe entièrement rasée. Le coiffeur nous lil asseoir près de lui, sur des chaises couvertes en cuir de Cordoue. Eu entendant mon nom, dont l'euphonie sans doute lui sembla agréable, il me parla d'une manière à la fois familière et pompeuse, avec le plus aimable sourire.

— Monsieur, me dit-il, vous avez voulu me connaître, et vous avez eu raison, car avant d'accorder sa lyre, il faut avoir quelque chose à chanter. Deux hommes, ce n'est pas beaucoup, mais c'est assez. Ce siècle en aura eu deux, Napoléon et Saraman. Et vous aurez du moins vu Saraman, puisque vous êtes trop jeune pour avoir connu Napoléon.

Ainsi le coiffeur célèbre nous parlait; mais il était resté debout, donnant ses ordres comme un général en chef sur le champ de bataille. Car ses clercs, comme il les appelait, se bornaient à nettoyer, à mettre en bon état la chevelure du client; après quoi ils venaient se placer devant le maître qui, après une inspection décisive et rapide, indiquait la façon dont le patient devait être accommodé, selon le caractère et la position sociale qu'il lui connaissait ou lui supposait Ainsi, désignant un homme d'une belle prestance, il dit au garçon coiffeur ou clerc, qui attendait:

SARAMAN 119

— Riche financier. Doit être coiffé d'une manière opulente, avec une abondance de cheveux qui donne l'idée d'une fortune inépuisable. S'il n'y en a pas assez, en faire davantage. Les tirer de votre âme.

Puis, désignant un autre client :

— Homme à bonnes fortunes. Séducteur autant que le comporte l'époque moderne. Même correctement lissée et frisée, sortant des mains de l'artiste, la chevelure doit indiquer, laisser supposer les doigts de femmes qui l'ont embrouillée et caressée.

Puis, montrant un autre, un vieillard :

— Membre de l'Institut, section des Sciences. Faire du désordre avec de l'ordre. Supposer de trop hautes spéculations pour que ce grand mathématicien ait jamais pu débrouiller une tignasse brûlée par le volcan de la pensée.

Nous admirions comme ces indications de Saraman étaient obéies dans leur esprit, avec une rare ingéniosité. Saraman lut dans nos regards notre approbation.

— Oui, dit-il, ces jeunes rapins sont déjà d'assez grands artistes; mais il n'y ont aucun mérite, car ils ont eu la chance ineffable de me voir travailler devant eux, ce qui est tout. Ils sont dans la situation des élèves de Raphaël qui, du matin au soir, avaient pu voir Raphaël peindre, et qui, en somme, peignaient aussi bien que lui, si l'on ne tient pas compte du je ne sais quoi et du surnaturel. A l'impossible tout le monde est tenu, telle est mon unique devise ;

quant au possible, je m'en soucie comme de la queue de Cadet Roussel. Je me suis d'ailleurs inspiré du dernier Raphaël que nous possédions encore, je veux dire : de monsieur Ingres. Comme vous ne l'ignorez pas, ce consciencieux artiste exige qu'un de ses élèves puisse dessiner lentement, sans se presser, avec la perfection la plus irréprochable, un homme en train de tomber d'un cinquième étage. Dans le même ordre d'idées, quand un aspirant à la cléricature se présente chez moi, je lui tends une brosse à habits, dont les crins, usés et mangés, ont presque disparu ; et, s'il ne parvient pas à friser gracieusement ces restes de crins, à leur donner le tour le plus délicat et le plus suave, je jette cet ignorant dans les escaliers, avec un geste emprunté à l'ancien répertoire ! Faire la barbe avec un rasoir qui n'a jamais coupé et, au besoin, avec le dos de ce même rasoir, tel doit être un des jeux familiers de mes élèves. Et même, pour peu qu'on me poussât, je les induirais à raser les clients avec une cuiller de bois. Mais, monsieur, ajouta le coiffeur, en s'adressant directement à moi, peut-être comptiez-vous avoir recours à mes extraordinaires talents ?

— Oui, dis-je, avec une timidité mélangée d'une certaine audace, j'aurais voulu me faire couper les cheveux.

— Ah! me dit Saraman, devenu tragique et me regardant avec une compassion évidente, gardez-vous-en bien ; il vaudrait mieux, au contraire, les allonger ! Car vous êtes extrêmement

SARAMAN 121

jeune, et vous avez le front orné d'une blonde chevelure apollonienne ; mais avant qu'il soit peu, car tel est votre destin, vous aurez le crâne entièrement nu ; vous serez chauve comme un escalier de marbre rose, comme une bille de billard, comme une épée nue au soleil. Cependant, je vous accommoderai moi-même, car il est indispensable que vous puissiez dire plus tard: J'ai été jadis embelli et achevé par Saraman. Je vais vous composer une coiffure qui s'accorde à vos aspirations, en exprimant le délire de l'inspiration encore indomptée, et le très mystérieux chatoiement de la Rime.

— Je vous serai, dis-je, infiniment obligé.

Saraman me fit asseoir devant une table de toilette, et commença à peigner mes cheveux. Mais tout à coup, et sans nulle transition, interrompant le travail commencé, il leva les bras au ciel, et se mit à pousser d'amers, d'épouvantables sanglots.

— Ah ! s'écria-t-il, comme en proie à une douleur sans bornes, comment lutter contre l'inéluctable Fatalité ? Que peut faire un homme de génie comme moi, né dans une époque entachée cle vulgarité, et absolument inhéroïque ? Je ne peux pourtant pas, même pour élever le niveau moral de mon siècle, supprimer le roi Louis-Philippe !

— Comment cela? dis-je, un peu inquiet.

— Eh! monsieur, dit Saraman, c'est bien simple. Le Toupet, qui comporte des cheveux prétentieusement élevés d'un côté et ridiculement abaissés de l'autre, est la plus plate, la plus sotte, la plus bourgeoise de toutes les coiffures.

Il implique nécessairement le mépris du Beau, l'apothéose de l'Épicerie, et la glorification des marchands de peaux de lapins. Or, monsieur, le roi-citoyen porte un toupet, artificiel il est vrai, mais enfin, un toupet. De celui-là sont dérivés tous les autres, caries exemples venus de haut sont fatalement suivis. Vous m'accorderez bien, n'est-ce pas, que monsieur Thiers écriteomme un sabotier.

— Ah ! dis-je, le mot est dur.

— Oui, reprit Saraman avec vivacité, mais juste, appliqué à cet homme d'État ! Notre moderne Homère, Chateaubriand, dont les phrases mélodieuses m'enivrent comme un généreux vin, a déshonoré ses magnifiques périodes par des périphrases où il nomme le fusil: tube enflammé ; cela tient à ce qu'il est coiffé en toupet ! Pour la même raison, Lamartine a gâté par des effusions sentimentales les plus superbes élans lyriques, et Meyerbeer a jeté dans ses chefs-d'œuvre des mélodies de montreur d'ours, comme : 0 fortune ! à ton caprice... Coiffés en toupet, Auber (si délicieusement français pourtant,) et Casimir Delavigne : aussi voyez ce qu'ils font ! Une Parisienne, prosodiée comme vous savez : Courons à la victoi — re !

— Mais, dis-je enfin, tandis que Saraman, après m'avoir dépeigné, ne me repeignait en aucune façon, ce siècle est-il donc définitivement condamné?

— Peut-être, dit le coiffeur. Le duc d'Orléans, si sympathique, porte une coiffure dont le haut est lissé comme des cheveux de femme, tandis

SARAMAN 123

que la partie inférieure est frisée en boucles, et foisonne. Ce n'est pas sublime, sans doute ; mais tout vaut mieux que le Toupet ! C'est ce qu'on nomme: la frimre en couronne, et peut-être cette coiffure prévaudra-t-elle, quand le jeune duc d'Orléans portera en effet la couronne. Mais tout cela, c'est des palliatifs ! Je voudrais voir les visages avec des ornements héroïques, mâles, vraiment virils! Mais comment pourrait-il encore y avoir de beaux arrangements de cheveux, quand il n'y a plus d'hommes?

— Oh ! fis-je alors, sérieusement scandalisé.

— Si fait, reprit le coiffeur après réflexion, il y en a un, peut-être, Victor Hugo. Mais hélas ! celui-là aussi est coiffé en toupet ! Et le statuaire David a consacré cet état de choses par un buste colossal qui, malheureusement, sera immortel. Oh ! détruire le toupet de Victor Hugo ! Oui, je voudrais être la bouche de l'ouragan et le souffle de la tempête, pour avoir le droit d'emmêler, de tordre, de rendre à la liberté farouche l'épaisse chevelure qui frémit sur ce front sacré.

— ■ Certes, dis-je, vous avez raison. Mais, monsieur, n'achevez-vous pas de me...

— Non, dit Saraman, je me sens envahi par une trop profonde amertume pour pouvoir m'occuper encore de vos cheveux. Et d'ailleurs, à quoi bon? Vous n'en aurez plus, dans cinq minutes !

A Catulle Menclcs.

Pour répondre à ma question, le grand astronome Gaudefroy quitta ses atlas, ses sphères célestes, et interrompit un instant ses profonds calculs.

— Non, me dit-il, quelle que soit la justice possible de ces revendications, pour ma part je ne consentirai jamais à ce que les femmes partagent avec les hommes le droit au suffrage universel.

— Comment ! lui dis-je, trouvez-vous donc que le suffrage de George Sand, par exemple, ne vaille pas celui...

— Pardon, fit le savant, nous ne nous entendons pas. Il me semblerait ridicule que les femmes partageassent ce droit avec les hommes, parce qu'alors les collèges électoraux ressembleraient à ces écoles de village où on élève pêlemêle, en un tas, les garçons et les filles. Mais je

ne prétends pas pour cela en priver les femmes; au contraire, je voudrais le leur laisser exclusivement.

— Hein ! dis-je, stupéfait.

— Oui, dit Gaudefroy, je voudrais que les femmes seules fussent électeurs, ou, pour parler un meilleur français : électrices ! Mon ami, pourquoi le suffrage universel, cet instrument admirable, fonctionne-t-il si mal ? Presque toujours les électeurs choisiraient le candidat qu'il leur faut ; mais comme ils sont hommes, par conséquent faciles à tromper avec des mots et des vocables, on les fait changer d'avis avec les proclamations, avec les affiches, avec les articles de journaux, avec les discours dans les réunions électorales ; en un mot, par le moyen de l'écriture et par le moyen de la parole, on leur fait faire ce qu'ils ne veulent pas.

— Eh bien ? fis-je, de plus en plus intrigué.

— Eh bien ! dit Gaudefroy, avec les femmes, il n'y aurait rien de pareil à craindre. Car, ainsi que vous avez pu le remarquer, de même que les petits enfants, elles ne s'écartent jamais du but proposé ; et, c'est ce qui fait leur gloire, elles sont entêtées comme des mules et comme des Anges. Leur impeccable instinct leur désignerait sans faute le candidat qu'elles doivent élire ; et une fois qu'elles l'auraient choisi dans leurs âmes, vous auriez beau leur raconter l'histoire universelle, rien ne les ferait changer d'avis, et elles ne grouilleraient pas plus qu'une pièce de bois.

— Mais à ce compte, dis-je, croyant terrasser

mon interlocuteur par l'absurde, quel obstacle y aurait-il à ce qu'elles devinssent elles-mêmes des députées ?

— Aucun, me dit Gaudefroy, et je pense qu'elles s'acquitteraient de ce mandat infiniment mieux que les hommes. Car, administrer la richesse d'un pays, c'est absolument la même chose que gouverner un ménage. Il s'agit d'équilibrer les dépenses avec les recettes, d'appliquer l'argent aux usages les plus impérieux ; et nous avons toujours vu que c'est affaire aux femmes. Dites-moi, je vous prie, pourquoi la Chambre est si lente et si embarrassée dans ses travaux?

— C'est, dis-je, parce que des orateurs bavards font tout à propos des discours inutiles.

— Eh bien ! fit Gaudefroy triomphant, voilà qui me donne absolument raison ; car, par une disposition spéciale de leur nature, qui ne leur permet pas de se taire pour écouter les autres, jamais des femmes réunies ne consentiraient à ce que l'une d'elles parlât longtemps toute seule tandis que les autres garderaient le silence. Ainsi se trouverait éliminé et réduit à néant le plus gros obstacle qui s'oppose au libre jeu des institutions parlementaires. Enfin, cette admirable devise : Liberté, Egalité, Fraternité, qui pour les hommes reste toujours inapplicable et purement idéale, pourrait être obéie par les femmes au pied de la lettre. Car elles sont toujours libres, puisqu'elles possèdent le talisman qui subjugue l'or et les consciences, et qui ouvre toutes les portes ; elles sont égales entre elles, puisque, du

consentement de tous les siècles, une belle vachère est supérieure à une laide princesse, et elles sont animées du véritable esprit de fraternité, parce que, dès qu-'il s'agit de l'autorité et la divinité féminine, elles s'entendent unanimement, comme larrons en foire.

— A la bonne heure ! dis-je ironiquement ; et pondant que les femmes passeront leur temps à légiférer, les hommes sans doute resteront à la maison, où ils s'occuperont du ménage et de la cuisine ?

— Oh ! mon ami, dit Gaudefroy, pas d'enfantillage. Vous le savez aussi bien que moi, aucune femme ne s'occupe de ménage, parce qu'il n'y en a plus ; les hommes n'auront donc nullement à hériter d'une fonction depuis longtemps abolie. Que ferait-on dans les maisons ? L'usage des tentures, des tapis d'Orient, des crépons, des tableaux sur satin, des bibelots divers, a rendu inutile toute tentative d'apprentissage. A quoi bon raccommoder un linge qui coûte bon marché et qui vous sera rapporté criblé de trous, au premier blanchissage ? Enfin, il n'y a pas à surveiller les cuisinières qui, pareilles aux chevaliers errants, n'existent plus que dans la tradition ? Les dernières veulent des robes du couturier, des titres de rentes, quatre jours de congé sur sept, et ne savent pas faire un jus ; à peine sont-elles capables de griller un bifteck! Vous n'en doutez pas, il faudra vivre à l'américaine, remplacer ces mauvais esclaves par des mécaniques, et, si nous voulons manger du bon, ré-

chauffer sur l'esprit -de -vin les excellentes soupes à la tortue que l'Angleterre nous envoie en boîtes !

— Voilà qui va des mieux, dis-je, piqué enfin de voir que Gaudefroy semblait en quelque sorte avoir raison contre moi. Allez jusqu'au bout, équipez une armée de femmes, et nommez une femme Présidente de la République !

— Mais, répondit Gaudefroy, on y gagnerait à tous égards, car la Présidente serait du moins du même sexe que la République, dont elle devrait être la représentation vivante. Il n'y aurait aucun empêchement à la choisir magnifiquement douée de force et de beauté, et, de la sorte, sa seule vue inspirerait du respect et de l'admiration pour l'idée incarnée en elle. Sa tête, qui, pour la perfection, égalerait les plus nobles images antiques, mais qui en même temps serait d'un type bien français, serait gravée sur les monnaies d'argent et d'or, et naturellement servirait de modèle pour les bustes officiels de la République. Et l'idée démocratique aurait ainsi l'immense avantage d'être* traduite, non seulement par un substantif abstrait, mais aussi par une figure visible, exprimant en un clair symbole sa grandeur et sa resplendissante jeunesse. Quant à l'armée dont vous parliez...

— Oui, dis-je, triomphant cette fois, voilà où je vous attends.

— Comme toutes les nobles passions, dit Gaudefroy, la bravoure militaire, l'obéissance enthousiaste, l'appétit de verser son sang, pour

les idées supérieures d'humanité et de patrie, vivent dans des conditions particulières. La bravoure, si primesautièro et spontanée, a besoin d'être excitée pourtant par les clairons, par les cors, par les panaches, par le tumultueux éclat des sons et des couleurs; et il est doux de mourir dans un tumulte de pourpre et de cuivres chantants, au milieu d'une formidable fête, où les oreilles, les yeux, la pensée furieuse se repaissent de bruits, de concerts et d'éblouissements. Oui, ces galons, ce rouge, ces plumets aident à vaincre, à mourir, à entrer joyeux dans la fournaise ; et c'est pourquoi Napoléon leur accordait tant d'importance. Or, les mitrailleuses, les terribles canons Krupp, tous les engins de la guerre moderne nous forcent à équiper des soldats incolores, sans ornements, vêtus de couleurs tristes, qui se confondent avec la terre et avec l'obscurité.

— Mais, dis-je, ces prudentes précautions n'étaient-elles pas inévitables ?

— Sans doute, fit Gaudefroy; mais les couleurs, les pompons et les panaches étant abolis, voilà un instinct vieux comme le monde qui ne trouve plus à se satisfaire, et, habitué à confondre l'idée de splendeur et d'éclat avec l'idée de combat, l'homme, en les voyant maintenant séparées, éprouve un désappointement profond. Or pourquoi ne tenterait-on pas de lui rendre, pour évoquer visiblement tous les héroïques souvenirs, ce qui fut la gaieté triomphale et la splendeur des armées? Il serait très naturel de don-

130 L A. ME DE l'A IMS

ner à la Présidente de la République une garde d'honneur, purement décorative, composée de cent femmes. On les choisirait belles, agiles, nullement maigres ni obèses, âgées de dix-huit à vingt et un ans, et toutes d'une taille semblable. Parfaitement exercées au métier des armes, pour unir la décence et la grâce, on leur donnerait un uniforme coupé comme ceux des turcos et des zouaves, mais, comme les habits militaires du temps de Louis XV, brillant des plus belles couleurs des fleurs. Et avec les longues chevelures, rien ne les empêcherait de se coiffer en catogan et en tresses, comme les vieux grenadiers de Napoléon. On ne les enverrait pas à la guerre, bien entendu ; au contraire, après un service de trois ans, on les doterait de façon à ce qu'elles puissent se marier; mais enfin, s'il le fallait jamais pour sauver la République, elles sauraient très bien mourir. Car toutes les femmes sont braves , et mourir est une des choses qu'elles savent le mieux faire.

— Mais, dis-je à Gaudefroy, vous oubliez...

— Quoi? fit-il. Que la femme est, comme le dit Michelet, une éternelle malade ? Mais, mon ami, vous vous arrêtez là devant une difficulté qui n'embarrasserait même pas un directeur de théâtre ! L'effectif régulier de cent femmes serait représenté, en réalité, par deux cents femmes ; c'est-à-dire que chaque amazone, désignée par les numéros 1, 2, 3, etc., aurait une remplaçante, équipée, et toujours prête à la suppléer, en cas de maladie, ou d'indisposition, ou de simple fa-

tigue. De telle sorte qu'il y aurait deux numéros 1, deux numéros 2, et ainsi de suite. Enfin ces jeunes femmes, paradant ou défilant au bruit enivrant des musiques, apparaîtraient comme une séduisante et magnifique image de la Guerre. Enfin, pour répondre aussi à une objection que vous ne me faites pas, elles seraient vertueuses; car lorsqu'on a les membres consciencieusement lassés et brisés par la saine gymnastique, on a infiniment plus envie de dormir que de ne pas dormir.

— A la bonne heure, dis-je, et me voilà fixé sur les ingénieux usages que vous faites des femmes. Mais je ne vois pas du tout à quoi vous emploierez les hommes, et je ne vois pas non plus qui se chargera des grandes affaires politiques, exigeant la science, la hauteur de vues, et toute la force active et créatrice d'un génie viril.

— Les hommes? dit Gaudefroy; mais ils s'occuperont des arts, des métiers industriels, des recherches scientifiques, et de tout ce qui fait la vraie gloire d'un peuple. Je ne vous parle même pas de ceux qui découvrent des astres, trouvent des formules, peuvent modeler ou peindre des chefs-d'œuvre. Mais, mon ami, un homme qui est parvenu à fabriquer, pour les usages vulgaires, une cruche ou une écuelle d'une forme pure et gracieuse, ne coûtant pas plus de cinq sous, a mieux mérité de la patrie que s'il avait prononcé cent mille discours ! Quant à la grande politique, elle serait façonnée par quelques hommes supérieurs, historiens et phi-

losophes, sachant vraiment les histoires et les dates des révolutions, des traités et des alliances. Quatre ou cinq suffiraient à mener à fin les grandes entreprises; et même, à la rigueur, pour cela il ne faudrait rien de plus qu'un Richelieu ou un Colbert ! Mais, mon ami, laissez-moi maintenant m'occuper de choses utiles, et me mêler à l'harmonieuse et fourmillante vie des Étoiles!

A Armand Silvestre.

On lit et on relira l'immortelle Comédie humaine. Rastignac, de Marsay, Lucien de Rubempré, la Palférine, Vautrin, Nucingen, le baron Hulot, madame d'Espard, madame de Maufrigneuse, la cousine ' Bette, madame Marnefle sont des personnages vivants: qui ne les a vus, et qui ne les voit? Il est plus difficile de reconstituer et de se figurer le décor dans lequel ils évoluaient à l'époque où ils vinrent au monde. Les jeunes gens d'aujourd'hui, qui voient leur merveilleuse ville, avec ses ombrages, ses monuments achevés, ses riantes promenades, ses eaux jaillissantes, ses parterres où fleurissent des arbres du Japon et des tropiques, ne peuvent guère soupçonner à quel point Paris était une ville abominable, dans les années qui suivirent mil huit cent trente.

Les Champs-Elysées, aujourd'hui paradis de fontaines et de verdures, étaient un immense et

triste terrain, planté de pauvres arbres, sur lesquels il y avait plus de poussière que de feuilles. Dans tout leur long parcours, la poussière grise, obstinée, implacable, vous aveuglait. On menait là, en promenade, les écoliers, consternés par le si affreux paysage, et qui pouvaient se régaler tout leur saoul, car on y vendait des pâtisseries, des fruits et des boissons, assortis à cette féroce nature. Je me souviens même, petit écolier, d'y avoir acheté une canne à sucre. Est-il besoin de dire que, pareille à la réglisse dans le célèbre poëme d'Odry, elle n'était pas sucrée du tout? Dans la voie, aujourd'hui si belle, qui se nommait alors l'Allée des Veuves, les romanciers tuaient un grand nombre de personnes; mais il faut rendre cette justice aux assassins, qu'ils en tuaient encore davantage. Dès que tombait la nuit, les Champs-Elysées, éclairés d'une façon initiale et dérisoire, appartenaient, sans conteste, aux voleurs, et ces mots : La bourse ou la vie ! étaient ceux qu'on y entendait le plus communément. Des pirates en congé y faisaient même des razzias de femmes et, après les avoir bâillonnées et liées, enlevaient des jeunes filles, qu'ils allaient vendre, ni plus ni moins que l'empereur Barberousse sur la mer.

Si l'on suivait le quai, jusqu'au Louvre delà Renaissance, ah ! quel triste spectacle ! Brisées, effritées, mangées par des lèpres, les sculptures avaient disparu ou tombaient en. poussière. Le bas des murs, non protégé par des trottoirs, montrait des trous, des plaques absentes, des

lacunes désolées ; rien de plus sinistre. On traversait une des arcades ouvertes, et on arrivait sur la place du Carrousel. Combien différente de ce qu'elle est devenue ! Coupée et défigurée par la sombre rue où se trouvait, les pieds dans la boue, le théâtre du Vaudeville, et par l'impasse du Doyenné, formée par des maisons, des masures et des parties inachevées du palais, cette immense place ressemblait à une Babel en délire. Au milieu se dressait, tout seul, comme un mât, l'Hôtel de Nantes, ayant à ses pieds le tombeau d'un élève de l'École Polytechnique, tué à cette place. Sur tout le reste de l'immense terrain, rampaient, couraient, se poursuivaient des échoppes, louées au profit de la liste civile, et dans lesquelles des marchands fabuleux vendaient des armes, des curiosités, des comestibles, des oiseaux, toutes sortes de choses absurdes. C'est là que Baudelaire vit le Cygne évadé de sa cage qu'il a si magnifiquement célébré, et qui le faisait songer à Andromaque !

Dans un des angles de la place, du côté opposé à celui où s'ouvre le Musée des Antiques, c'étaient des boutiques, des ménageries, une accumulation bizarre de constructions en bois, grimpant les unes sur les autres, et parfois atteignant à la hauteur de plusieurs étages. Parmi elles, un de ces établissements dont même le nom anglais est encore un assez vilain euphémisme. Et comme En telles affaires toujours Le meilleur est de ne rien dire, je n'en parlerais certes pas, si cet édifice n'eût arboré sur son front, comme enseigne,

136 L AME DE l'A Kl s

une peinture dont il faut consacrer le souvenir. Non à cause de sa beauté esthétique, car elle était plus bête que primitive et naïve, mais parce qu'elle avait eu le privilège d'inspirer au grand peintre de mœurs Gavarni une admiration sans bornes. Aussi bien que l'avait permis à l'artiste sa très vague science de la perspective, le panneau était divisé en deux compartiments, représentant autant que possible deux cellules- Dans l'une entrait une jeune femme en toilette de ville, dans l'autre un fashionable paré, selon la mode du temps, d'une énorme cravate et d'un habit au col très bombé et boudiné. Mais ce qui ravissait surtout Gavarni, ce qui, s'il fallait l'en croire, jetait sa pensée dans des abîmes de rêverie, c'était quatre vers, que l'artiste avait tracés sous la double image, et qui étaient censés devoir être prononcés par le jeune fashionable. Voici cette poésie :

Je ne suis séparé de ma belle infidèle Que par la double porte de ce cabinet. Je pénétrerais bien ; mais l'argus qui veille Me ferait repentir de ma témérité.

Il est bien probable qu'il fallait prononcer : Yargus-e. — Après avoir traversé la cour du Louvre, aux vilains toits, au pavage incertain, aux niches vides de statues, on se trouvait en face de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui n'avait plus rien d'une église. Une enseigne la déclarait mairie; ses balcons et ses croisées de pierre avaient disparu, et ses ouvertures étaient bou-

chées à la diable. A la place des jardins entourant le Louvre et que nous voyons très noblement ornés de tapis de gazon et de grands vases de pierre, il y avait des terrains qui, tout d'abord ^ avaient servi de sépulture aux morts de Juillet. Au bout de peu d'années, on les avait emportés de là, mais les terrains soulevés, mamelonnés, couverts d'une végétation farouche, étaient encore entourés de palissades en planches cassées et pourries, qui sont, en France, une des figures les plus visibles de l'éternité.

Oh ! le Paris, le détestable Paris d'alors, je le revois distinctement dans mon souvenir ! Laid de la laideur la plus bourgeoise, sa seule excuse, sa seule grâce, c'est qu'il conservait quelques rares vestiges du moyen âge et des siècles plus récents, et surtout, qu'il ne possédait pas encore ces larges, longues, interminables rues, toutes de Rivoli, où nous sommes livrés sans défense à la bise glacée, au cruel soleil aveuglant, et aux monstrueuses conceptions d'une architecture dont l'insanité fait pleurer les pierres. Elle n'existait pas, cette rue Rivoli par excellence, si commode et si affreusement laide qui, en cinq minutes nous mène du Louvre à la Tour Saint- Jacques. Alors, qu'il fallait traverser de rues noires, fangeuses, inextricables pour y arriver à cette Tour, à moitié inachevée et détruite, à qui manquaient l'Aigle, le Lion, le Taureau et l'Ange et ses fines sculptures! Occupé par une teinturerie, son étage inférieur était barbouillé en vert et en rouge, ce qui produisait un effet assez réjouis-

sant, car en plein air, il n'y a jamais trop, ni assez de vermillon. Quant aux ruelles infectes arrosées par des ruisseaux de boue, où le monument trempait ses pieds las, c'était un quartier de l'enfer. Une de ces ruelles, la rue de la Vieille- Lanterne, avec sa lanterne, ressemblait à une boîte oblongue, à une sorte de cercueil creusé dans la pierre. Je crois que Gérard de Nerval n'est pas venu là avec un chagrin apporté d'ailleurs, mais qu'il s'y est pendu, excité et désespéré par l'horreur même de la rue.

A deux pas de là Notre-Dame, la Notre-Dame du poète, qui attendait encore son Viollet-Leduc, n'avait pas de flèche ; sa rosace était brisée ; elle avait perdu ses portes historiques, ses belles portes rouges. A l'intérieur, ses chapelles, maintenant si bien décorées d'ornements à teintes plates, étaient déshonorées par cet ignoble badigeon qui, jadis, désignait les maisons des traîtres. Depuis bien longtemps, elle n'avait plus les statues de rois, à présent rangées de nouveau entre ses colonnettes. C'est seulement à une époque relativement récente qu'on les a retrouvées dans la rue Copeau (aujourd'hui Lacépède) enfoncées dans la terre, à titre de bornes. Vautrin, Bianchon, Rastignac et le père Goriot pouvaient les contempler tout à leur aise, lorsqu'ils rentraient dîner chez maman Vauquer.

J'ai dit qu'en ce temps-là les Champs-Elysées étaient une promenade atroce. A l'autre bout de Paris, il y en avait une plus atroce encore, où on menait les écoliers en promenade, également

pour les amuser. C'était, situé sur l'emplacement qu'occupent les élégantes rues construites derrière Saint -Vincent-de-Paul, un désert sans arbres, sans ombre, sans verdure, où la terre sèche était à peine couverte d'un gazon ras, étiolé, mourant, qui ressemblait à une gale et à une lèpre. Là aussi, une fois la nuit tombée, l'assassinat et le libre amour s'en donnaient à cœur joie, et le règne de la Loi y était aussi inconnu que dans les temps préhistoriques. Ce Sahara sans majesté était à ce point dédaigné par le gouvernement et par la Ville, qu'une troupe de nomades s'en était emparée. Moitié bergers, moitié artistes, ces bohémiens avaient construit et décoré eux-mêmes un théâtre de planches et de toiles, où ils jouaient la pantomime pour un public effrayant. Ils possédaient un certain nombre de moutons qui, autour de leur édifice, tentaient de paître l'herbe rase ; et comme ils n'avaient pas à craindre les indiscrets dans cet endroit absolument désert, souvent ils ne changeaient pas de costumes et, pendant la journée, se promenaient au milieu de leurs brebis, habillés en Pierrots et en Arlequins. Naturellement, le théâtre brûla, et le troupeau fut en partie grillé, par la même occasion. Je ne sais si les bergers en utilisèrent le reste. [Quoi qu'il en soit, il ne subsista plus rien que les ruines fumantes, car les comédiens et les moutons disparurent.

A Emile Bergerat.

Aux époques les plus illustres de la Comédie- Frauçaise, il y avait, à ce premier théâtre du monde, un groupe de spectateurs quotidiens, dont quelques-uns persistaient encore pendant une partie du règne de Louis-Philippe. Ces vieillards, — ils avaient toujours été des vieillards ! — qu'on nommait des Habitués, et qui étaient assis sur le devant de l'orchestre, à droite, étaient l'encouragement, le recours et la terreur des comédiens, qui les consultaient respectueusement, et les craignaient comme le feu. Mille fois plus redoutés que les critiques de profession, ils étaient la loi inéluctable. En effet, ils avaient vu tous les comédiens d'autrefois, savaient toutes les traditions, pouvaient réciter par cœur toutes les tragédies et toutes les comédies du répertoire de premier, de second et de troisième ordre, et n'auraient pas laissé passer

un effet empirique, ni une intonation douteuse.

Assurément, ils ne protestaient ni de la voix ni d u geste; leur mécontentement se trahissaità peine par un clin d'œilouparune contraction du visage; mais ces signes de leur blâme, si discrets en apparence, suffisaient pour que la faute fût irrévocablement corrigée à la représentation suivante. De même que les Habitués étaient infaillibles en tout ce qui concerne l'art de l'acteur, ils étaient aussi extrêmement savants dansl'art de la versification, telle qu'elle fut comprise au dix-septième et au dix-huitième siècles, et toute infraction à Y Art Poétique de Boileau était sévèrement réprimée par leur désapprobation tacite. Ce furent eux qui faillirent faire mourir de chagrin le poète tragique Guillard, grand-père, je crois, du Guillardquenous avons connu, parce qu'il avait écrit cendre, au singulier, dans une tirade où le sens demandait cendres au pluriel, avec unS. Le pauvre homme ne s'en relevajamais complètement et s'éteignit, accablé de remords. Qu'auraient-ils dit, s'ils avaient pu entendre les vers extra-modernes des décadents et des déliquescents ? Mais plutôt ils n'au raient rien dit, parce qu'une telle hypothèse est inadmissible.

Que devenaient les Habitués, pendant le jour? C'est ce qu'il n'a été donné à personne de savoir ; car personne ne les a jamais rencontrés en dehors de la Comédie et, par conséquent, n'a pu apprendre à quels groupes sociaux ils appartenaient, ni quelles professions ils exerçaient, ni quelles positions ils occupaient dans la vie

142 l'ami: de taris

réelle. Peut-être est-il logique de supposer qu'ils vivaient seulement le soir, revenaient au monde au moment même où onlevait la rampe, et qu'ils étaient des êtres surnaturels, produits et animés par la Tragédie classique et par la haute Comédie, qui étaient leurs seules raisons d'être.

Les derniers Habitués de la Comédie avaient cessés d'être vus, pendant les premières années du second Empire, en grande partie parce qu'ils étaient tous morts. Mais ce ne fut pas là l'unique, ni même la principale raison de leur absence définitive. Ils disparurent surtout parce qu'on avait troublé tous leurs souvenirs, dérangé toutes leurs Habitudes, et sans doute que leur peu de fortune ne leur permettait pas de devenir des abonnés ou de prendre des places en location, au prix élevé où elles sont parvenues. Cependant, un des Habitués, un seul, qu'on nommait : Monsieur Cantrol, avait persisté jusqu'à ces dernières années. Il semblait avoir atteint un âge vertigineux et surnaturel ; tout en lui était d'une extrême pâleur, déteint sans doute par l'effet du temps, les yeux, le visage, les vêtements même, envahis déjà par les brumes futures. Toujours on le voyait à l'orchestre, occupant son fauteuil habituel. Comment l'avait-il obtenu ; le louait-il? Comment pouvait-il se faire que ce fauteuil fût toujours vacant, et prêt pour le dernier Habitué, même aux grandes premières représentations, où chaque place représente un prix inestimable ? Le devait-il à une chevaleresque galanterie de la Comédie, qui eût

vu là une occasion d'honorer, dans son expression suprême, le glorieux passé ?

J'ai pensé quelquefois qu'après la représentalion, monsieur Cantrol ne s'en allait pas ; que redevenu fantôme, il errait toute la nuit dans les corridors, dans les foyers, sur la scène, et que le lendemain soir, avant qu'on eût allumé le gaz, il revenait s'asseoir à sa place, d'où ensuite, l'ouvreuse et les contrôleurs n'osaient pas le déloger. Cette supposition admise, on pourrait se demander comment il se nourrissait, et ce qu'il mangeait ; mais avec ce système d'investigations rigoureuses, le merveilleux deviendrait impossible, et que resterait-il? C'est à la suite d'une scène presque violente que monsieur Cantrol disparut subitement, et pour toujours de la Comédie-Française. Le hasard avait voulu que je fusse témoin et sinon acteur, du moins confident ou comparse dans ce drame inattendu; aussi puis-je le raconter dans sa vérité exacte, et tel qu'il s'est produit.

On j ouait Le Mariage de Figaro, pour les débuts de cette jolie Félicie Deven, qui passionna Paris et s'évanouit comme un rêve; car, de même que mademoiselle Ollivier, la première créatrice du personnage sous les yeux de Beaumarchais, elle eut l'ineffable destinée de mourir, sans avoir joué autre chose que le rôle divinement poétique de Chérubin enfant. Elle s'en alla, après cette incarnation presque magique, laissant dans les regards des Parisiens et dans leurs souvenirs la vision même de Chérubin ! Agée de seize ans à peine, elle paraissait avoir les treize ans que le

poète réclame expressément pour son page, toute petite, non pas maigre, mais svelte, mignonne, enfantine, avec des yeux de violette, des lèvres roses sans artifice, et une peau si fraîche qu'elle avait pu plaquer, à même, le rouge du théâtre sur ses pommettes, sans l'appuyer sur une couche de blanc. Elle était alerte, gaie, subtile, charmer esse, frémissante d'amour; elle transporta, extasia le public pendant le premier acte et les scènes du second, qu'elle disait avec infiniment de séduction et de grâce, et cependant,avec une voix parfois inharmonieuse, avec certaines intonations qui paraissaient heurtées, ou manquaient de justesse. Prise, domptée, enchantée, assurément la foule ne s'en apercevait pas ; mais monsieur Cantrol s'en apercevait, lui, ses sourcils se fronçaient, son visage de plus en plus pâlissait arrivait à une blancheur de linge. Ses lèvres, peu à peu décolorées, s'effaçaient, et, enfin, étaient arrivées à n'être plus qu'une ligne brune, comme tracée par la plume d'un calligraphe.

Enfin vinrent les répliques : — Dès que Madame le veut, modeste auteur / Je vais l'accompagner. — Prends ma guitare. — Avec la voix de chant la plus jolie, la plus riche, la plus agile, d'une étoffe souple et sonore, avec la science et l'instinct du rhythme, Félicie Deven chanta : Auprès d'une fontaine (Que mon cœur, mon cœur a de peine 1 ) et les quatre couplets adorablement enfantins de la romance. A ce moment, la salle en délire croulait sous les applaudissements, les spectateurs étaient transportés, fous; quant à

M. Cantrol, il était, au contraire, lui, frémissant de colère, il tordait ses bras avec des gestes insensés, et sur sa bouche convulsée moussait une légère écume. Tout à coup, comme n'en pouvant plus, il se leva, s'en alla, sortit, bousculant tout sur son passage, il est vrai sans faire beaucoup de bruit, car plus que jamais il était devenu ombre et fantôme impalpable.

Pour moi, au risque d'aggraver le scandale, je me hâtai pour courir au secours du dernier Habitué, et j'eus grandement raison ; car lorsque je pus rejoindre M. Cantrol dans le couloir, il vacillait, s'affaissait, était près de tomber. Je lui donnai mon bras, et il n'en fut nullement surpris; car si je ne lui avais jamais parlé, il me connaissait et depuis de longues années il me voyait, comme lui-même, écouter avec une admiration passionnée les vers des poètes. Cependant ce vieillard, que j'avais grand'peine à maintenir droit, continuait à exhaler sa colère.

— Ah ! disait-il d'une voix furieuse et presque éteinte, ah I la malheureuse ! la malheureuse ! ah ! la petite misérable !

— Quoi ! monsieur, lui dis-je, avez-vous quelque raison de penser que Mllc Deven mènerait déjà une conduite légère ?

— Eh ! dit M. Cantrol, qu'é qiïça m'' ferait ? qiCé qiCça pourrait m? faire ?

Car l'Habitué, qui parlait la langue la plus classiquement correcte, consentait volontiers cependant aux contractions, aux ellipses, aux négli-

gences populacières qui charmaient l'aristocratie au dix-huitième siècle.

— Oui, reprit-il, qtié quça m' ferait qu'elle eût des amoureux ! Elle serait ainsi dans son rôle de belle fille. C'est bien autre chose. Mais vous n'avez donc pas entendu ? Ah ! la malheureuse ! la petite malheureuse ! elle chante juste ! ! !

— Eh bien ?... demandai-je.

— Eh bien ! Vandale, Welche, Ostrogoth, dit M. Cantrol, ivre de rage, si la voix humaine parlée est la musique belle entre toutes, ne savezvous pas qu'elle n'a et ne sait, ne peut et ne veut avoir aucun rapport avec l'autre art, spécialement appelé : Musique ! Celui qui chante ne parle pas, et celui qui parle ne chante pas. Avez-vous quelquefois entendu un chanteur parler en prose française, et connaissez-vous une plus abominable cacophonie ? Du temps où existaient encore, non les très grandes comédiennes, que nous n'avons plus le droit de nommer, mais ce qui en fut la fin et le reste, Mante, Mars, Anaïs, Desmousseaux qui, dans ce même Mariage de Figaro, parlaient avec la plus magnifique justesse, vous les auriez pilées dans un mortier qu'à elles quatre elles ne seraient pas parvenues à chanter : Au clair de la lune ! Si elles l'avaient essayé, les chats du voisinage auraient miaulé sur les gouttières comme des chats écorchés, et les rats du garde-meuble se seraient sauvés avec des 'furies d'épouvante ! Anaïs au moment de la chanson : J'avais une marraine ', tournait carrément le dos, et on voyait très bien quelle ne chantait pas. Mais aussi, elle parlait !

Elle savait dire : Celui qui m'est ôté m'aurait guéri en moins de rien. Aujourd'hui, au contraire, on parle comme dans le monde, et tout le monde chante. Ils jouent tous du piano !

— Mais, fis-je, le piano a du bon...

— Oui, dit M. Cantrol, sous les doigts de Liszt ! Ah ! profane que vous êtes, avec des écailles sur vos yeux ! La Muse est une jalouse, elle admet la seule parole, et n'a que faire du hautbois et de la clarinette, ni des chansons. Elle ne veut pas non plus de ces robes de parvenues, faites par des couturiers ; ni de ces sophas, ni de ces poufs, ni de ces tête-à-tète, de ces meubles confortables ethideux, de ces chinoiseries, de ces japonaiseries de bazar, qui font ressembler la Comédie à un bal donné par un mercier révolté, qui se débarbouille avec les plus sales ambroisies ! Oui, la Muse aimait à venir, avec sa très simple robe de grande dame, et à s'asseoir dans les fauteuils un peu fanés et flétris, où se sont assises les vraies duchesses.

Comme M. Cantrol parlait ainsi, vint à passer dans le couloir M. Emile Perrin, avec sa tête intelligente et fine, déjà malade, triste, un peu las. En le voyant, l'Habitué fit un geste d'horreur, s'écarta, se colla à la muraille, comme s'il voulait entrer dedans et, regardant avec une expression de haine réminent administrateur de la Comédie :

— Ah ! dit-il, en le désignant de sa main pâle et tremblante, v'ià V tapissier!

A Georges Rocheg rosse.

Ce que nous nommons Richesse et Pauvreté ne sont évidemment que des conceptions de notre esprit, et ces termes purement abstraits ne représentent rien de réel. S'il n'était par trop simple de retourner comme un gant les propositions généralement admises, on serait très près de la vérité en affirmant que les pauvres seuls sont riches, et que les riches sont nécessairement pauvres ; mais il faut se défier des solutions si élémentaires. La richesse, si elle existait, consisterait à pouvoir économiser de l'argent après avoir fait face aux dépenses nécessaires, ou moins ambitieusement, à réaliser le prodige qui se nomme : joindre les deux bouts ; mais, comme cela est de notoriété publique, ce résultat est atteint par les seuls avares. Or, on peut être avare en possédant un seul sou, et même rien ; aussi pour être riche, l'avarice ne suffit

pas ; il faut en outre qu'on ait le bonheur et qu'on tombe sur une combinaison imprévue de circonstances favorables.

En lisant des fragments récemment publiés des Souvenirs de Francisque Sarcey, quel gourmand, quel honnête gourmand n'a connu l'envie et ne s'est senti venir l'eau à la bouche, à la pensée de cette petite ville de Bretagne, où le futur critique, alors universitaire, avait été exilé, et où, au prix mythologique de trente francs par mois, on lui servait à chaque repas des huîtres, des homards fraîchement péchés et des vraies côtelettes de pré-salé par demi-douzaines? La chambre lui coûtait douze francs, et pour des sous son linge était admirablement blanchi et entretenu, de sorte qu'avec une somme mensuelle de cent francs, il menait la vie d'un nabab. Même en ce temps là, il eût été difficile d'en faire autant à Paris. Mais à Paris, qui est riche ?

Par une idée audacieuse et géniale, qui fut vraiment d'un bibliophile, le grand Rothschild avait ordonné, une fois pour toutes, que dans les ventes on achetât pour lui tout volume dont le prix atteindrait à la somme de dix mille francs. Certes rien n'était plus sensé, car il y a gros à parier qu'un livre poussé jusqu'à ce chiffre vaut quelque chose; mais cet ordre restrictif prouvait en même temps la pauvreté du tout-puissant baron. Car s'il était assez riche pour aller jusquelà, il ne l'était pas assez pour aller au delà; il était trop pauvre pour acheter un volume valant onze mille francs, c'est-à-dire aussi pauvre

que vous et moi, puisqu'il ne lui était pas permis d'acheter ce qu'il voulait.

Tout récemment, j'étais allé visiter notre célèbre confrère Léo Franciel, qui vend ses romans au même prix que Meissonier vend ses tableaux, et je vis avec chagrin que ses yeux semblaient sérieusement malades. Bien entendu, je cachai avec soin mon impression ; mais le grand écrivain se décida de lui-même à me raconter ses souffrances. Il me confia même que le médecin lui interdisait expressément tout travail, sous peine de perdre la vue dans un avenir très prochain.

— Mais en ce cas, m'écriai-je, qui vous force à écrire encore ?

— La pauvreté, me dit-il.

Je regardais autour de moi les meubles vêtus d'étoffes dont les caressantes couleurs font songer au Cantique des Cantiques et à Y Intermezzo ; j'admirais les meubles gothiques formés de petits panneaux aux miniatures sculptées, les bronzes japonais antiques, les ivoires chinois fouillés par les plus héroïques démences, les tableaux de Primitifs éclaboussés de taches écarlates, les livres reliés sur lesquels fleurissaient des dentelles d'or spécialement composées pour eux, ou cartonnés avec des papiers-peigne déchirés dans les in-folio du dix-septième siècle. Je passais en revue les buires d'or, les verres de Murano, les faïences, le Palissy en camaïeu cent fois brisé et raccommodé, le portrait inconnu de la Malibran par Delacroix, et tout le reste.

— Mais dis-je enfin, presque étonné, je vous croyais riche.

— Oui, dit Franciel, je l'ai été, je l'ai été horriblement, mais il y a bien longtemps de cela ! J'étais alors, comme Hernani, un jeune homme sans barbe et sans moustache encore. C'est l'époque où le député Couriades, appelé depuis à de si hauts destins, donnait deux cents francs par mois à son secrétaire Maisonnier, pour lui composer ses discours; mais en réalité, c'était moi qui faisais cette besogne politique, moyennant quatre-vingts francs par mois, que me comptait le dit Maisonnier. Ah ! oui, c'est alors que j'ai été riche !

— Avec les quatre-vingts francs? demandai-je.

— Certes, dit Franciel. J'habitais, sous des tuiles, un cabinet de cent francs, adossé à un corps de cheminée, de sorte que l'hiver j'étais chauffé gratuitement. Dans le toit, une fenêtre à tabatière ouverte sur l'azur; nulle part je n'ai vu, comme par là, de si beaux pans de ciel. J'étais meublé avec luxe. J'avais une table de sapin blanc comme l'ivoire, une chaise de cuisine, une cuvette, un pot de terre, un verre ancien, gravé, sur lequel dansaient des Bacchantes, et une couchette un peu cassée, peinte en gris, sans draps il est vrai, mais sur laquelle s'aplatissait quelque chose qui ressemblait à un matelas. Les discours, comme vous l'imaginez, étaient vite bâclés, car une dizaine de lieux-communs, toujours ressassés, suffisait à cette littérature. Et le reste

(lu temps, je faisais des vers tant que je voulais, dans les plus beaux rhythmes lyriques, dont j'avais sous la main tous les modèles; car je possédais aussi une bibliothèque : trois volumes dépareillés de Hugo, de Ronsard, de Villon, déchirés, dépenaillés, mais recousus et restaurés par mes soins fidèles. Cependant, on ne vit pas seulement d'idéal. Quand j'étais tout rouge et meurtri des baisers de la Muse, je me coiffais de ma casquette, je chaussais mes meilleures pantoufles, et je sortais pour savourer les joies les plus matérielles de la volupté et de la gourmandise. On se rappelle qu'après avoir rangé chaque jour pendant trois heures ses collections d'armes précieuses, un prince très raffiné, lorsque venait le soir, faisait de longues stations dans les meilleures boulangeries viennoises, pour y choisir minutieusement le pain de deux sous qu'il mangerait à son dîner; car pour le choix de ce pain, il ne s'en rapportait ni au Café Anglais, ni à Bignon. Mais, il n'était pas seul à prendre ces soins de Lucullus : nous étions deux. Moi aussi, jugeant avec l'instinct et la science du coloriste, scrutant de l'œil toute la fournée, au besoin même l'interrogeant du bout de mes doigts fins, je cherchais, je sollicitais, j'arrivais à trouver le pain cuit à point, non brûlé et pourtant croustillant, qui semble sorti de quelque four céleste et doré avec de la lumière.

— Ainsi, dis-je, vous étiez deux dilettantes de même force ?

— Non, dit vivement Franciel, il n'y avait e n

réalité qu'un gourmand : c'était moi. Car son pain exquis, déniché avec tant de peine, le prince en oblitérait le goût en le mêlant aux mensonges du restaurant, aux ragoûts empiriques, aux sauces incertaines. Tandis que moi; je mangeais mon pain doré tout seul, lentement, délicieusement, en goûtant dans ses plus intimes douceurs la pâte de mousseline. Cependant, comme dit Rabelais, il faut boire. J'avais dans ma poche un verre clisse, et je connaissais les meilleures fontaines, toutes les fontaines ! J'allais de préférence à celle de la rue Servandoni, alimentée, comme on le sait, par une source infiniment pure, et je buvais à tire larigot le meilleur des breuvages. Après quoi j'entrais dans le Luxembourg, je fumais, et j'épuisais les extases de la fumerie, telles que depuis il m'a été impossible de les retrouver.

— Non pas, sans doute, dis-je, avec des cigares à vingt-quatre sous la pièce ?

— J'avais bien mieux que cela, dit Franciel. Car ne pouvant acheter à la fois qu'un paquet de tabac d'un sou et un papier à cigarettes d'un sou, je les économisais plus que le sang de mes veines. C'est seulement à la dernière extrémité, après mon repas fait et le ventre bien plein, que je fumais une cigarette, et comme vous l'imaginez elle était divine. Enfin, c'est à ce momentlà que, sans dégoût, sans rancune, sans regrets» sans brisements affreux, j'ai vraiment possédé des femmes ! A présent que, blanchis à moitié, mes cheveux crépus ressemblent au crin d'un

matelas, je puis le dire sans fausse honte, j'étais extraordinairement beau, avec mes grands yeux fous, mes traits d'éphèbe et ma tignasse d'<u\ Que de fois, regardant avidement mes lèvres de pourpre, les femmes les plus désirables m'ont jeté le coup d'œil décisif qui dit expressément : Prends-moi, je suis à toi si tu veux. Je m'emparais d'elles par la pensée, ne pouvant aller plus loin, et ne songeant pas même à leur montrer ma couchette trop initiale; mais en réalité ne m'avaient-elles pas appartenu pendant cette seconde où j'étais leur roi et leur maître ?

— En effet, dis-je, mon cher Franciel, je vois qu'en ce temps-là vous avez été extrêmement riche. Mais ne l'êtes-vous donc plus maintenant ?

— Maintenant, dit le grand écrivain, je suis réduit à la dernière misère. Quand nous allons dans le monde, ma femme est forcée de répéter ses belles robes, de leur faire jouer des rôles à tiroir, et c'est à peine si mes enfants sont suffisamment bien déguisés en petits Anglais, quand on les mène promener aux Tuileries. Le boucher et le boulanger sont-ils chez moi payés exactement? Je n'en jurerais pas. Enfin, j'y regarde à deux fois avant d'acheter, s'il coûte cent écus, un livre d'histoire ou d'archéologie, indispensable à mes travaux. En un mot, en peinant comme un bœuf, je ne gagne pas encore le nécessaire pour ma famille et pour moi. Par exemple, et je le constate avec un certain orgueil, je suis arrivé déjà à gagner pour mes domestiques.

— Comment cela ? demandai-je.

— Eh ! oui, me dit Franciel, vous comprenez bien que ces gens-là ne peuvent pas vivre de la rosée du ciel ! Ma cuisinière est un sujet exceptionnel, car les jours où elle est de bonne humeur, elle sait à peu près faire trois ou quatre plats; aussi dois-je respecter ses vices ! Elle a la loterie dans les veines ; mais cette institution étant malheureusement abolie, Catherine joue à la Bourse, par l'entremise d'un homme de paille, ce qui augmente les frais. Mon cocher ne me tue que peu de chevaux, et il est assez rare qu'il écrase les promeneurs; il serait donc parfait, s'il ne s'entendait avec les marchands de fourrages, pour me voler sur le foin et sur l'avoine, dans des proportions démesurées. Mon valet de chambre, qui sait évincer les importuns, faire le calme autour de moi, et nettoyer mon cabinet de travail, sans déranger ni ranger les papiers et les livres, est un don Juan. Comme il me le dit avec raison, il ne peut pas entretenir des femmes avec rien ! Quant à la gouvernante des enfants, une Anglaise qui aurait le droit d'être laide, mais qui, au contraire, charme le regard par la minceur et le pâle visage d'une Ophélie mourante, nous sommes forcés d'avoir pour elle en permanence une cuisine spéciale, où se fricotent des roatsbeefs de trente-cinq livres et des puddings hauts comme les tours de Notre-Dame. Pour les sandwichs au jambon, à la langue, à la pâte d'anchois, elle en consomme plus que le ciel n'a d'étoiles. De plus, tous les jours elle engloutit,

chez le pâtissier anglais, une quantité de pâtés chauds, de bouchées aux crevettes et de vins alcoolisés, dont le prix suffirait à nourrir quatre malhonnêtesfamilles.

— Mais, dis-je, il serait peut-être à propos de prendre ces excellents domestiques, et de les jeter en bloc par la fenêtre. Vous pourriez vendre vos bibelots inutiles, vos voitures, emmener avec vous Mmc Franciel et vos chers petits, et vous en aller tous être pauvres dans un appartement de mille écus. De la sorte, à ce que je crois, il vous serait facile d'économiser cent cinquante mille francs par an.

— Extrêmement facile, dit Franciel. Certes, j'aurais pu prendre le parti que vous dites, et même, s'il faut vous mettre mon cœur à nu, j'y ai pensé. Mais j'ai craint l'opinion.

A Charles Edmond.

Où cela, Magny ? Les provinciaux et les étrangers en voyage, qui chercheront ce restaurant fameux sur le boulevard des Capucines ou sur la place de la Madeleine, ne l'y trouveront pas. Duponchel, ce Parisien acharné, obstiné, ayant, comme Roqueplan, Auber et le docteur Véron, une goutte de parisine dans les veines, affirmait qu'il existe seulement deux restaurants où un honnête homme (non voyageur) puisse manger, et pour lui, un de ces deux là était Magny. Je n'y suis pas entré depuis la mort du grand cuisinier qui lui avait donné son nom ; mais du moins, au temps où Duponchel parlait, son admiration était légitime.

Depuis bien longtemps, ou, pour mieux dire, depuis toujours, tous les Dieux ont la coutume de fuir les temples qu'on érige pour eux avec ostentation, où on veut les emprisonner, et de se

réfugier dans une crèche, dans une caserne, dans une masure, enfin là où ils veulent. Ni la divin*; Gourmandise, ni la sainte Buverie ne font exception à cette règle. Magny avait, non pas acheté un fonds, mais avec une rare audace, créé luimême et fait de rien un cabaret, qu'il logea dans une maison assez laide, faite de bric et de broc, aux chambres exiguës, aux plafonds bas, qu'il embellit peu à peu, sans jamais réussir à la rendre belle.

Cette maison était tout bonnement située dans une rue bizarre et invraisemblable, qui donne d'un côté dans la rue Dauphine, et de l'autre dans la rue Saint-André-des-Arts, et qui, étiquetée aujourd'hui : rue Mazet, se nommait alors rue Contrescarpe. Avait-elle été construite sur un emplacement occupé auparavant par des fortifications? Quoi qu'il en soit, son nom étrange avait inspiré le vaudevilliste Clairville, qui chantait, dans le couplet final d'une revue :

Depuis que les meurtriers

Prenn' le nom d'escarpe, Ou augmente les loyers

Dans la ru' Contrescarpe !

Ce n'est pas le lyrisme de Pindare ; mais il y a à la queue de ce quatrain ce qu'il ne faut jamais dédaigner : un trait final. Par une de ces brutales antithèses que l'Art doit, je crois, dédaigner comme trop faciles, mais que la vie réelle ose se permettre, parce qu'elle fait tout ce qu'elle veut, située au cœur de la rue Dauphine, si vivante, si

animée, toujours éclairée, jamais endormie, la rue Contrescarpe était une triste, sale et morne petite rue de province, couchée à neuf heures. Mais voici le plus incroyable. On y voyait, on y voit encore, comme au fond du Berry ou de la Beauce, une Auberge du Cheval Blanc, déployant sur la rue un seul étage, avec de hautes fenêtres à la Mansard, avec sa cour carrée encombrée de charrettes, de chariots, de voitures paysannes, couvertes de leurs bâches, autour de laquelle règne une galerie suspendue et couverte, enfin où le capitaine Fracasse et ses camarades errants pourraient venir jouer la comédie. Oh ! pour les voituriers, les messagers, les paysans apportant leur blé, quelle joie de trouver une vraie auberge, portant ce nom et digne de ce nom, où ne manquent ni les écuries visibles, ni la porte charretière, ni la terre élevée en talus, pour protéger la muraille contre le choc des roues. En créer d'autres? A part que, vu le prix actuel des terrains, des millions n'y suffiraient pas, une auberge est là parce qu'elle est là, parce qu'elle a persisté ; mais dans une capitale civilisée, on ne construit pas plus une auberge qu'une cathédrale gothique.

C'est dans cette rue fantastique et sombre que Magny sut faire sa fortune, en vendant de bonnes choses, deux points de vue qui semblent s'exclure l'un l'autre. Distingué dans la mesure où il devait l'être, très poli, sans morgue et sans familiarité, d'un bon visage intelligent et spirituel, un peu boiteux, comme lord Byron et La Vallière, il

était adoré de sa clientèle, uniquement composée de ces Parisiens d'élite qui savent découvrir les bons endroits, comme les cochons les truffes. Quand un des seigneurs de l'argent ou de l'esprit traitait des amis dans son cabaret, Magny ne manquait jamais de venir plusieurs fois pendant le repas pour s'assurer si tout était bien ; il recevait les éloges avec modestie, mais comme une chose due, et au dessert, ne refusait pas de trinquer avec les dîneurs qui, en réalité, étaient, non des consommateurs, mais des invités; car lorsqu'un homme, en plein Paris, vous fait bien manger et bien boire, s'acquitte-t-on envers lui avec de l'argent?

Celui-là avait ses dévots ! La grande George Sand qui, en sa qualité de poète, n'ignorait rien, savait que les vins et la nourriture sont les meilleurs, et peut-être les seuls médicaments. Aussi, dans une longue et cruelle maladie qui faillit lui enlever son fils, elle voulut que Maurice Sand bût uniquement les vins choisis par Magny, et mangeât des mets qu'il eût préparés lui-même. Le bon cabaretier accéda à ce désir de mère, si légitime, et sut composer, pour Maurice, ces consommés exquis et réconfortants, infiniment plus rares qu'un bon poème et même qu'un sonnet sans défaut. Ainsi, médecin impeccable, il évita à un génie la plus épouvantable des douleurs, et nous rendit un artiste ingénieux, un écrivain charmant. N'y eut-il pas dans ce seul acte de dévouement de quoi justifier ses succè-s ? Car lors même qu'il s'agissait de servir une mère,

Page 1