CHAPITRE IV
L'Etudiant de Carthage
Les ronces de la volupté. — T^es pièges des manichéens.
Après les vacances de l'année 870, Augustin arrivait à Carthage, pour y étudier l'éloquence. Il avait dix-sept ans, et venait de revêtir la toge virile. C'était le jeune provincial plein de talent et d'ambition, tout fier de faire son entrée dans
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la capitale. Caithage était, en effet, une vraie capitale. Elle rivalisait avec Alexandrie pour la population et pour le luxe ; c'était la Rome africaine.
Saint-Grégoire de Nazianze a raconté, dans l'oraison funèbre de saint Basile, comment on accueillait le nouveau venu dans les écoles d'Athènes. On commençait par le bien examiner, car les plaisanteries variaient suivant qu'on avait affaire à un lourd campagnard ou à un citadin distingué.
Il était ensuite conduit aux bains, processionnellement, à travers le Forum. Les étudiants le précédaient, marchant avec solennité sur deux files. Arrivés au but, tous poussaient de grands cris et faisaient semblant d'enfoncer les portes. Au sortir des ablutions symboliques, le novice était reçu dans la jeune et bruyante corporation.
Par une exception unique, Basile fut dispensé de ces brimades traditionnelles, grâce à l'intervention de Grégoire, qui le connaissait déjà. Ce fut l'origine d'une intimité qui devait rester célèbre. <( Ce fut là le prélude de notre amitié. De là jaillit l'étinrolle de notre amour, la douce blessure de notre affection. » (i)
A son arrivée à Carthage, Augustin eut à subir l'pquivfilent do ce bnntême scolaire. Bon gré, mal gré, il fallut s'offrir à ces petites épreuves au'il détestera et qu'il ne voudra jamais imposer aux autres. Certes, il n'avait rien du rustaud.
(i) Oratio ^S, i6-
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c'était un ieune homme fort élégant ; il en avait conscience et n'omettait rien pour le faire paraître.
L'éloquence était le couronnement de renseignement romain, elle était tout à fait en honneur et pouvait conduire jusqu'aux plus hautes dignités de l'Empire. C'est principalement par là que les Romains faisaient pénétrer leur influence dans les pays conquis. Les professeurs de rhétorique suivaient de près les généraux et les soldats ; ils gagnaient parfois des peuplades que les armes n'avaient pu soumettre.
Le satirique Juvénal s'amusait fort de voir les Barbares s'engouer pour l'art de bien dire. <( Déjà, écrivait-il, le Breton a reçu du Gaulois des leçons d'éloquence, et Thulé parle d'avoir son professeur de rhétorique. » (î ' Thulé était une île vaguem.ent connue au delà de la Grande-Bretagne ; du côté de l'Occident, c'était le bout du m.onde.
Mais s'il faut en croire le poète, la véritable Terre promise des orateurs, c'était la province d'Afrique. (( Vcu::-tu vivre de ta langue ? Réfugie-toi dans la Gaule, ou plutôt va en Afrique, cette petite nourrice des avocats. » (2)
En s'adonnant à l'éloquence. Augustin avait donc bien choisi ; il prenait le chemin de la gloire et de la fortune. Ces perspectives enchantées encourageaient Patrice au milieu des sacrifices qu'il devait s'imposer ; et puis, il apprenait
(i) Satires, XV. 112.
(2) Ihid., VIT, 146-147.
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bientôt les succès de son fils. Nous les apprenons aussi par les Confessions, mais encadrés de nouveaux sentiments. (( J'étais le premier, major, dans l'école du rhéteur ; et j'en jouissais orgueilleusement, et je m'en gonflais. »
Là où il était loin de dominer, c'était parmi les eversores, les « chambardeurs », comme ils s'intitulaient eux-mêmes. Lorsqu'il s'agissait de faire irruption dans l'école et de tout renverser, ou bien de brimer les nouveaux venus et de rire à leurs dépens, il sentait vivement son infériorité. (( Par une impudente pudeur, j'étais honteux de ne point leur ressembler. » (i)
Un ouvrage de Cicéion, VHortensius, produisit sur son âme une impression qui ne devait pas s'effacer. Ce dialogue a été perdu, mais les nombreux fragments reproduits par saint Augustin, dans ses divers écrits, permettent d'en reconstituer le sens.
L'auteur l'avait composé au lendemain de la défaite de Pompée, dont il était un partisan très actif. Déçu par la politique et désenchanté des affaires publiques, il résolut de chercher des consolations plus stables dans la philosophie. S'élevant avec vigueur contre le positivisme plat et grossier des Romains, il invitait à trouver le bonheur, non dans les richesses et les plaisirs des sens, mais dans les pures contemplations de l'esprit, à l'exemple des grands penseurs de la Grèce, de Platon surtout.
(i) Conf., m, 6.
L ETUDIANT DE CARTHAGE
Cette lecture élargissait singulièrement l'horizon intellectuel du jeune étudiant : par delà les régions un peu ternes de la grammaire et de la rhétorique, elle ouvrait devant ses yeux le champ immense et enchanteur de la pensée philosophique. « Ce livre, ô mon Dieu, changea mes sentiments, il tourna vers toi mes prières, il transforma mes vœux et mes désirs. Soudain, toute vaine espérance devint vile pour moi ; mon cœur brûlait pour la sagesse d'une incroyable ardeur ; je commençais à me lever et à revenir à toi. )) (i)
C'est probablement alors, afin de mieux s'adonner à la vie de l'esprit, qu'il fit un effort pour se dégager de ses tentations charnelles, et qu'il adressa à Dieu la demi-prière dont il se souviendra plus tard avec une amère mélancolie. « Sur le seuil même de la jeunesse, je t"avais demandé la chasteté, et j'avais dit : donne-moi la chasteté et la continence, niais pas tout de suite. Je craignais, en effet, d'être exaucé trop vite, de guérir trop tôt de cette convoitise que j'étais plus pressé d'assouvir que d'éteindre. )> h.^)
Ce qu'il avait éprouvé, en lisant YHortensius,
(i) Conf., m, 7. Cf. De Beata Vita, 4-
(2) Conf., YII, 17. M. Alfaric accuse saint Augustin d'avoir antidaté cette prière pour en fausser le sens. (( C'est seulement après sa formation scolaire qu'il a pu la formuler, quoiqu'il se garde bien d'en convenir et d'attribuer à une hérésie détestée une prière si louable à ses yeux ». C'est l'Auditeur manichéen qui aurait demandé cette vertu afin de prendre place parmi les Elus de Ja secte. Op. cit., p. 220 et note i.
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ce n'était pas un attachement spécial pour telle ou telle doctrine, mais le vif désir de trouver la Sagesse et de s'y attacher de toute son âme. D'ailleurs, pour enchanteur qu'il fût, ce livre n'apportait pas pleine satisfaction, il lui manquait quelque chose. « Je n'y trouvais point le norn du Christ. Car, par ta miséricorde, Seigneur, mon jeune cœur avait puisé, avec le lait de ma mère, ce nom, le nom de mon Sauveur, de ton Fils, et il s'en était fortement imprégné ; rien au monde qui n'eût été marqué de ce nom, quelque savant, quelque fin, quelque vrai qu'il pût être par ailleurs, n'était capable de me retenir tout entier. » (i)
Certaines impressions du jeune âge, associées h la douce image d'une mère ou à telle fête joyeuse ne s'effacent jamais, et, dans les circonstances graves de la vie, elles se réveillent avec une étrange acuité. Le sombre Faust de Gœthc était sur le point de boire la coupe empoisonnée ; mais voilà qu'il entend sonner les cloches de Pâques, et les anges chanter la résurrection du Christ, et il s'écrie : « Je ne saurais me hausser jusqu'à ces régions oii retentit la douce nouvelle ; cependant, cette voix familière à mon enfance me rappelle à la vie. » (2)
(1) Ibid., III, 8.
(2) a Zu jcnen Sphiiren wag'ich ni'chl strcben, Wohe-r dic holde Nachricht tônt ;
Und doch, an diesen Klang von Ingend ayf gewôhnlj Ruft CT auch if'lzt zurùck mich in das J^lyen ». Faust, Erster Tell, Nacht.
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Enflammé du désir de la Sagesse, délicieusement hanté par le nom de Jésus, Augustin se mit à feuilleter la Bible. Elle apparaissait devant ses yeux comme un sanctuaire aux voûtes immenses et aux mystérieuses profondeurs : mais Feutrée était basse, et lui-même avait alors trop d'orgueil pour baisser la tête. A ce jeune homme habitué au style cicéronien, harmonieux et sonore, le langage des Apôtres et des Prophètes semblait horriblement dur et inculte (i)
Quelques années auparavant, saint Jérôme avait ressenti les mêmes impressions. Lorsqu'il se vit là-bas, dans son monastère de Palestine, en présence des austères Ecritures, son imagination se reportait vers la bibliothèque choisie qu'il s'était composée à Rome. Les lectures de Cicéron revenaient à sa mémoire, leur musique caressait encore son oreille, et c'était maintenant un jeûne rigoureux que de s'en priver. Trans] orté, en songe, au tribunal du Christ, il entendit le juge prononcer ces paroles sévères : (( Tu es cicéronien et non pas chrétien. » (2)
L'étudiant de Carthage, en quête de beau style, avait pu fermer la Bible, retourner à ses auteurs païens, à Virgile, à Cicéron, sans éprouver les mêmes scrupules religieux. On s'étonne cependant qu'il ne lui soit pas venu à l'esprit d'interroger la littérature chrétienne. Sans sortir de l'Afrique, il aurait trouvé, chez les écrivains chré-
U) Conf., m, 9.
(2) Epist., XXII, 3o i^ad Eustochium).
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tiens, prolit pour son âme de catéchumène, sans détriment pour sa formation oratoire.
Un siècle et demi plus tôt, Tertullien avait défendu éloquemment, en face du paganisme, les droits de la conscience chrétienne ; il avait rappelé aux persécuteurs l'expérience qui devait devenir célèbre : la fécondité du sang des martyrs. Dans l'arsenal varié de ses écrits, l'apprenti orateur n'avait qu'à choisir ; il y aurait trouvé tous les genres d'éloquence, depuis le calembour, la caricature et la satire, jusqu'au pathétique et au sublime.
Saint Cyprien, lui aussi, avant de se convertir au christianisme, avait brillamment enseigné à Cartilage. En devenant chrétien, puis évêque, il n'avait pas cessé d'être littérateur. Son opuscule Ad Donatum était de nature à plaire au jeune étudiant, amateur de beau langage, chercheur de sagesse et de vérité. Il aurait vu le grand évequc raconter lui-même, dans le décor brillant d'une villa carthaginoise, les merveilles opérées par la grâce dans son âme de lettré païen, riche et tout à fait mondain.
Sans remonter si loin, il eût rencontré celui que les humanistes appelleront le (( Cicéron chrétien ». Originaire d'Afrique, Lactance avait été professeur dans la ville impériale de Nicomédie, puis précepteur du fils de Constantin, Crispus. Il employa toutes les ressources de l'éloquence romaine dans son apologie de la Providence (i).
(i) Cf. Adliémar d'Alès, Revue pratique cV Apologétique, novembre-décembre 1919.
L ETUDIANT DE CARTHAGE
Le jeune Augustin semble avoir ignoré cette littérature de l'Eglise d'Afrique. Il lui fut plus difficile de ne pas apercevoir les nombreuses basiliques de la grande ville. Quelques-unes d'entre elles étaient connues jusqu'au delà des mers.
Il y avait la Basilica major, élevée en l'honneur des saintes Félicité et Perpétue. Elle était située près de la demeure de Tévêque et servait de cathédrale. Trois églises portaient le vocable du glorieux Cyprien : l'une à l'endroit de son supplice, la Mensa Cypriani, une autre auprès de son tombeau, puis la Memoria, située non loin du port.
De bonne heure, les chrétiens de Carthage avaient élevé un sanctuaire en l'honneur de saint Pierre, sans doute afin de marquer leur attachement à Rome, à l'Eglise mère et maîtresse.
Se souvenant qu'il avait été marqué du signe de la croix, qu'il avait reçu le sacrement du sel, se comptant déjà un peu parmi les membres de la famille chrétienne, Augustin fréquentait parfois ces basiliques. Il y portait au fond du cœur et dans ses regards ce qui faisait alors son habituel souci. (( IS'ondum amabani et amare ainahain ». Il était à la recherche de l'amour.
Cet objet de ses désirs, qu'il parait des couleurs de sa vive imagination, il le cherchait jusqu'au pied des autels, dans l'assemblée des fidèles. (( J'ai même osé, ô mon Dieu, chercher au milieu de tes solennités, entre les murs de ton
(i) Cf. x\ug. Audollent, Carthage roinaine, p. 176 sq.
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église, à me procurer des fruits de mort. » (i)
Les principales de ces basiliques le reverront plus tard, quand il sera devenu le grand évêque d'Afrique, elles entendront sa voix éloquente. Du haut de l'ambon, devant l'auditoire ému, il avouera humblement avoir mené là-même la vie d'enfant prodigue. Pour le moment, ce qui l'intéresse, c'est la Carthago Veneris avec ses fêtes païennes et ses mœurs dissolues. Les Africains, lettrés et hommes du peuple, avaient l'âme religieuse. Apulée, au cours de ses longs voyages, s'était fait initier à tous les cultes. S'il était fier des statues qu'on lui avait élevées un peu partout, il se glorifiait encore davantage de présider le Collège sacerdotal de l'Afrique proconsulaire. L'une de ses fameuses conférences à Garthage se terminait par un hymne à Esculape, dont le temple dominait la ville (2).
La religion africaine était centralisée dans le culte de Junon, devenue la Vierge Céleste. Le peuple y voyait surtout la déesse de la pluie, et les chrétiens eux-mêmes s'oubliaient parfois à l'invoquer. Les Carthaginois lui avaient bâti un temple somptueux. Au fond se trouvait le sanctuaire proprement dit avec la statue de la déesse ; là se rendaient les oracles dont dépendait le salut de la cité et qui provoquaient souvent des émeutes populaires. En avant s'étendait une esplanade dallée qu'entourait un mur long de deux mille pas. Tout autour s'élevaient des portiques en
(i) Conf., m, 5.
(2) Florida, 16 et 18.
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marbre, et différentes chapelles en l'honneur des divinités du pays et de l'Empire.
Lorsque l'auteur de la Cité de Dieu voudra décrire les cérémonies qui s'y déroulaient, il n'aura qu'à faire appel à ses souvenirs de jeunesse. « Quand j'étais jeune, dit-il, j'allais voir quelquefois ce qui s'y passait ; j'assistais à ces spectacles, à ces parades sacrilèges. Je contemplais les prêtres hors de sens, j'écoutais les musiciens, je prenais plaisir aux jeux célébrés en l'honneur des dieux et des déesses, de la Vierge Céleste et de Bérécynthe (i), la mère de tous les dieux. Le jour où l'on baignait solennellement sa statue, les plus vils histrions chantaient devant son char de telles obscénités, qu'il eut été honteux de les entendre, non pas à la mère des dieux, mais à la mère d'un sénateur quelconque et de n'importe quel citoyen honnête. » '2)
Augustin était là, juché sur un mur ou accroché à une rampe d'escalier, afin de mieux voir. Observateur très fin, il échangeait avec ses amis dos réflexions et des plaisanteries. « Nous regardions les jeux avec une grande attention, considérant tour à tour le cortège lubrique des courtisanes et l'air virginal de la déesse. » De graves matrones faisaient semblant de détourner les yeux, mais au fond du cœur, elles prenaient
il) Sous le nom de Bérécynthe, une montagne, il faut entendre la déesse Cybèle qui prenait différents noms suivant les lieux où on l'honorait.
(2) De Civit. Dei, II, 4-
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part à ces leçons du vice (i). Lui-même était loin d'y trouver un apaisement pour son cœur et ses sens troublés. Le temple de Céleste ne comportait certes pas cette belle inscription découverte dans les ruines d'un sanctuaire africain : (( Bonus inlra, meJior exU » (2)
Le monument le plus important de la luxueuse Carthage était sans doute son amphithéâtre ; il rappelait beaucoup le Cotisée de Rome. C'est là que sainte Perpétue avait été exposée aux bêtes. On raconte, dans sa Passion, qu'à la veille de mourir, elle vit en songe la grande arène où elle allait combattre, et, sur les gradins, une foule immense de spectateurs.
Augustin ne devait guère fréquenter ce rendezvous de la bruyante populace. D'un "tempérament doux et délicat, il répugnait aux spectacles violents, aux jeux sanglants du cirque. Un autre divertissement l'attirait beaucoup plus, c'était l'Odéon, c<è théâtre dont Tertullien avait vu jeter les premiers fondeiiients deux siècles plus tôt. a Les représentations théâtrales me ravissaient, pleines des images de mes misères, un aliment
(i) De Civit. Dei, II, o^. Ce culte honteux fut supprimé dans la suite, L'évêque d'Hippone le constatera au cours d'un sermon. « Qu'elle était grande h Carthage, la puissance de Céleste ! Où est maintenant la puissance de Céleste ? » Enarrationes in Psalmos, 98, i4. En effet, un ai!teur inconnu du v° siècle déclare avoh vu ce temple abandonné et couvert de ronces, puis consacré par l'évêque Aurélius au Dieu des ciirétiens. De promissis et prœdictionibiis Dci, 44. Migne, P. 1. l. 01 col. 835.
(2) G. Boissier, UAjrique romaine, p. n-y.
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pour le feu de mes passions. » Jadis, à travers les pages de V Enéide, il pleurait sur les chagrins do Didon ; au théâtre, il s'identifie avec les personnages, jouissant du bonheur des amants quand ils sont ensemble, s'attristant avec eux lorsqu'ils ::ont séparés, et trouvant dans ces deux sentiments une égale douceur l'i).
Aux fictions de la scène déjà si dangereuses pour un tempérament comme le sien, venaient s'ajouter les rencontres des rues et des places publiques. « J'arrivai à Carthage, écrit-il, et voilà que l'essaim des amours honteux bourdonnait autour de moi. » Les occasions ne manquaient pas, et pourtant il les trouvait alors trop rares. « Je détestais la sécurité et les chemins sans souricières. »
Mais il était de ces âmes prédestinées qui ont des aspirations infinies et que poursuit toujours la « sévère miséricorde » de Dieu les empêchant de se reposer dans la créature. « Mon Dieu, ma miséricorde, de combien de fiel tu as arrosé pour moi cette suavité, et ce faisant, combien tu as été bon ! En effet, je fus aimé, je parvins en cachette au lien de la jouissance, je me liais joyeux, mais par des liens pleins de misères, pour me voir bientôt meurtri par les verges ardentes de la jalousie, des soupçons, des colères, des rixes. » (2)
Son caractère timide et pacifique ne pouvait
(i) Conf., m, 2.
(2) Ihid., I.
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pas supporter longtemps ce vagabondage. Il Icîiail à passer pour <( poli et élégant », et il y parvenait. Bien des années plus tard, un évoque donatisie, pour l'inviter à la conciliation, lui rappellera sa douceur et sa modération quand ils étudiaient ensemble à Carthage 'i).
En fait, Augustin ne tarda pas à fixer son choix, à se mettre la chaîne que ses parents redoutaient pour lui. Il se liait avec celle qui lui donnera Adéodat, le fils de son péché. <( En ce temps-là, écrit-il, j'avais une femme, que je n'avais pas connue dans une union légitime, mais que j'avais rencontrée dans mes amours vagabonds et imprudents. Pourtant, je n'avais qu'elle, et je lui gardais ma foi. Je connus ainsi pav mon expérience la distance qui sépare l'union légitime dont le but est de propager la famille, et la liaison d'un amour sensuel où l'enfant naît contre le désir, bien qu'une fois né il oblige à l'aimer. » (5)
Oui, il aimera beaucoup ce fils. Pc^iché sur son berceau, il consolera ses premières larmes, il guettera son premier sourire. Il l'aidera à bégayer ses pnmiiers mots, et quand le moment d'aller à l'école sera venu, il aura grand soin de lui épargner les terreurs du primiis magisier. C'est dans sa douce compagnie, à l'aide de sa jeune intelligence en fleur, qu'il composera son p:^tit traité sur l'éducation.
(i) Epist., 98.
h) Cnnf., IV,
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Esprit ouvert et curieux, mais orgueilleux ; ignorant du christianisme et par suite incapable de le distinguer de ses contrefaçons, Augustin fut une proie facile et presque fatale pour le manichéisme.
Le fondateur de la secte s'appelait Manichée, Tuanès ou .Mânî. Né à Caroub, en Perse, vers Tan 2^0, il fut mis à morl par l'ordre du roi ^ aranès I. Jl imagina d'établir une religion en fondant l'Evangile du Christ avec les doctrines de Zoroastre et l'ascétisme bouddhique. On dit qu'il peignait avec talent et que ses tableaux contribuèrent beaucoup à propager ses idées religieuses. Le manichéisme se répandit dans la Perse, dans l'Inde, au Thibet, en Chine et au Turkestan, où il était encore florissant au xi^ siècle. En Occident, il avait envahi le sud de l'Italie et l'Afrique, prenant partout la teinte des pays ori il passait.
Le dualisme persan se trouve au fond de la doctrine. A côté de Dieu, principe du bien, et de son lumineux royaume, il y a le principe du mal, le diable, roi des ténèbres et de la matière. Les deux principes sont éternels et indépendants l'un de l'autre. C'est leur contact en un certain point du tem^ps et de l'espace qui a produit ce monde, avec ses évolutions, son mélange de bien et de ]nal. Le royaume des ténèbres a arraché à Dieu quelques parcelles lumineuses, qui se trouvent emprisonnées dans la matière, et qu'il s'agit de délivrer.
Au sein de la divinité manichéenne, il y a vtne trinité, mais qui n'a guère de commun avec le
dogme chrétien que les seuls vocables. Le Père habite une lumière invisible à nos yeux, mais j3ourtant matérielle. Le Fils a sa puissance localisée dans le soleil et sa sagesse dans la lune. L'Esprit-Saint remplit l'atmosphère.
Au dessous de cette trinité se trouve tout un monde de personnages plus ou moins divins, mâles et femelles, dont les aventures peu édifiantes ont causé, et pour son malheur, notre monde sublunaire. Certains d'entre eux ressemblent fort aux divintés païennes. C'est Atlas qui porto le globe sur ses épaules, le soutenant de ses deux mains. Un génie guerrier tient une lance dans la main droite, et dans l'autre un bouclier ; tandis qu'un être plus bienfaisant pousse les roues du feu, de l'eau et du vent, (i)
La secte comprenait deux catégories très distinctes : Les Elus et les Auditeurs. C'est dans la caste des Elus qu'on choisissait les douze maîtres avec leur chef, les évêques et les prêtres. Elle s'ouvrait aux femmes également et même aux enfants.
La morale des Elus était plutôt sévère et consistait surtout en abstinence. Défense de se mniier, de manger de la viande et de boire du vin, même de cultiver les champs et de bâtir des maisons. Ils étaient sûrs d'être sauvés, de se voir transportés, au moment de leur mort, sur des navires aériens, dans le royaume de la lumière.
Les Auditeurs pouvaient se marier, mais ils
(i) Contra Faustum, XX, 6, 7. XV, 7. De natura boni, lili.
L ETUDIANT DE CARTHAGE
devaient éviter d'avoir des enfants, d'emprisonner dans la matière, des âmes, des parcelles divines. Il leur était permis de manger la viande, de construire des maisons et de cultiver la terre, à condition d'apporter aux Elus les légumes et les fruits dont ils se nourrissaient. Leurs âmes seraient aussi sauvées, surtout si elles avaient la chance de passer dans quelque légume qu'un Elu sanctifierait en le mangeant, (i)
Ces doctrines et ces pratiques étaient consignées dans de gros livres ornés d'enluminures et somptueusement reliés, qu'on faisait briller aux yeux éblouis des aspirants. L'un d'eux portait un titre spécialement séduisant, il s'appelait Thésaurus, le trésor. Un autre renfermait VEpître fondamentale de Manichée. Elle débutait par ces mots écrits en grosses lettres : « Manichée, apôtre de Jésus-Christ par la providence de Dieu le Père ».
Manichée s'y faisait passer pour le Saint-Esprit en personne, pour ce Paraclet que le Christ avait promis et qui devait enseigner toute vérité. Il prétendait apporter cette révélation parfaite, cette vision directe de Dieu que saint Paul faisait entrevoir dana sa Pj^emière Epitre aux Corinthiens. Sa religion se présentait comme la science universelle, la compréhension totale des choses divines et humaines. (r>)
^i) De Hœresibus, 46 et cf. Epist., 206.
(2) Contra Epistolam Manichœi, 6, 8. — De Actihus cum Felice, I, 9. — Contra Faiistum, XV, 6, 2. — De Utilitate credendi.
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Ayvc de toiles prétentions, Ira manichéens devaient nécessairement rc«^'ardcr les catholiques de très haut. Ils leur reprochaient spécialement de croire ù l'inspiration divine du Vieux Testament, de voir, dans le Dieu qui s'y manifeste, le Créateur et le Père de Jésus-Christ. Pour eux, il n'y avait de livres inspirés que ceux de la Loi Nouvelle, et encore ils avaient soin d'y pratiquer de larges éliminations.
Ce qui leur gagna tout d'abord les sympathies d'Augustin, ce fut leur promesse de science et d'autonomie intellectuelle. « Ils allaient criant partout : Vérité, Vérité... Ils promettaient de me conduire à Dieu par la seule raison, et de m'affranchir de toute erreur. Ils accusaient l'Eglise catholique de nous terroriser par la superstition, de nous imposer de croire avant d'avoir compris. Comment ne me scrais-je pas laissé séduire par de telles promesses, moi, jeune homme, avide de vérité ; moi qui, orgueilleux et bavard, avais rejeté la religion de mes parents, comme on rejette des contes de vieilles femmes ? » (O
Le problème du mal qui le tourmentait déjà, trouvait dans le dualisme manichéen, un(» s(^hi- 'lion facile et en apf)arence satisfiusante. Il ne lui déplaisait pas non plus de considérer son «'ime comme une pîircelle de Dieu, et de rejeter sur le principe du mal localisé dans le corps, la responsabilité gênante de ses faiblesses morales. « Il me semblait que ce n'était pas nous qui péchions,
(0 Cnnf., III, To
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mais je ne sais quelle nature existant en nous, et mon orgueil était ravi de se trouver sans faute, (i)
Cette conception panthéistique des choses n'était pas sans charme pour sa sensibilité et son imagination poétique. Il était heureux de saluer dans tous les êtres vivants, dans les oiseaux, dans les arbres, dans les fleurs, des frères et des sœurs, capables de le comprendre et d'en être compris, îl s'attristait de voir le figuier pleurer des larmes de lait quand un corbeau lui arrachait un fruit.
De plus, il retrouvait là tous les noms bénis qu'il avait appris à prononcer sur les genoux de sa mère, en particulier le doux nom de Jésus que les manichéens avaient soin de faire sonner bien fort. (( Voyant briller partout ce délicieux vocable, ils en ont paré leur Manichée, ils en ont enduit les bords de leur coupe, comme d'un miel empoisonné. » (?.)
Il se ht inscrire au nombre des Auditeurs, il assistait aux prières et aux conférences, fléchissait le genou devant les Elus pour obtenir leur bénédiction. îl ne dut pas leur apporter beaucoup de fruits ni de lé^jumes, car il n'était pas riche, mais il leur offrait son ardeur et son enthousiasme de néophyte.
Prosélyte jusqu'au fond de l'âme, il s'empressa de me lire sa jeune éioquence au service de la secte. Des altercations avec de jeunes catholiques m.oins bavards ou plus ignorant^, lui va-
(i) De lihero arbitrio, I, 2, 4 ; Conf., V, il (2) C. Faust., XIIL 17 ; Conf., III, 10.
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laicnt dos triomphes qu'il venait raconter à ses maîtres, plein d'orgueil et de reconnaissance.
Ces petites victoires dont il était si friand, l'attachaient de plus en plus au manichéisme et ô ses partisans. « Leurs discours m'excitaient à la controverse, et mes sîiccès dans les disputes augmentaient chaque jour mon amour pour eux. Leurs paroles devenaient ainsi pour moi autant de vérités, non parce que je les savais telles, mais parce que je le désirais. »
De leur' c(Mé, les iiianichéens avaient tout intérêt à le ménager et à l'entourer de bienveillance. Ils avaient là un brillant sujet qu'il fallait cultiver ; par la vivacité de son éprit et son talent oratoire, il pouvait devenir pour le parti une gloire et un solide soutien. En lui prodiguant les témoignages d'amitié, ils le prenaient par l'irrésistible penchant de son cœur. (( C'était Là comme une corde qu'ils me jetaient plusieurs fois autour du cou. » (i).
(i) D(^ duahiia animnhus, ii,