‹ L'âme de St. AugustinChapitre 11 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Professeur d'Eloquence

L'espérance de Monique. — Les douceurs de Vamitié. — Du manichéisnie au scepticisme.

A la fin de l'année scolaire Sy-i, Augustin revenait à Thagaste pour y fonder une école de grammaire. Il avait achevé ses éludes de rhétorique, il était âgé de vingt ans.

Il ne parla sans doute pas à sa mère de sa liaison, de la femme aimée qu'il laissait à Cartilage. Mais, habituée à lire dans le regard et jusqu'au cœur de son enfant, Monique ne fut pas sans soupçonner quelque chose, elle sentit qu'il avait laissé là-bas une part de son affection.

Une chose qu'elle remarqua bien vite, et à sa grande douleur, c'est qu'Augustin avait complètement tourné le dos au catholicisme. Non seulement il ne mettait plus les pieds à la basilique, mais il se vantait d'appartenir à une secte que les catholiques détestaient à l'égal des païens.

Avec son esprit de prosélytisme, son habileté

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dans la discussion et sa réputation de savant, il devenait pour les fidèles de Thagastc, un scandale et un danger public. Monique le sentait plus que n'importe qui. Depuis la mort de son mari, survenue deux ans auparavant, elle avait fait de grands progrès dans la vie chrétienne.

De tout temps, elle faisait l'édification de la petite ville, au point de susciter l'admiration et aussi une secVète jalousie. Tout imprégné des mœurs païennes, Patrice était un mari peu scrupuleux, et de plus très porté à la colère. Malgré tout, à force de patience et de douceur, Monique assura toujours la paix du ménage. Elle réussit même à triompher des préventions de sa bellemère, montée contre elle par des servantes mal intentionnées.

Certaines voisines qui avaient pourtant des maris plus commodes portaient parfois sur le visage les traces des coups. Devant leurs plaintes et leurs récriminations, Monique leur disait de s'en prendre à elles-mêmes et à leur langue, puis, pour adoucir la leçon, elle ajoutait en souriant : « Le contrat de mariage qu'on a lu devant vous doit toujours vous rappeler que vous êtes des servantes. »

Pour sa part, elle ne foublia jamais, elle servait Patrice avec d'autant plus de zèle qu'elle espérait par là le gagner au Christ. Elle accomplissait à la perfection cet apostolat domestique recommandé par saint Pierre aux premières femmes chrétiennes, (i)

(i) I. Ep., III, 1-5.

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Ce qui la rendait belle et aimable, ce ne furent point les cheveux artistement tressés, ni l'ajustement des habits, ni les ornements d'or, mais les vertus chrétiennes épanouies au fond de l'âme et rayonnant gracieusement au dehors. Voilà sa prédication, toute son apologie du christianisme.

Patrice ne semble pas avoir eu contre la religion chrétienne des objections philosophiques. Une religion qui rendait sa femme si délicate et si bonne devait être la vraie. Déjà catéchumène depuis quelque temps, il demanda lui-même le baptême et le reçut avant de mourir, (i)

Après la mort de son mari, Monique s'était mJse au nombre des pieuses veuves de Thagaste. Portant un costume spécial, soumises à certaines obligations, elles tenaient le milieu entre les simples chrétiennes et les vierges consacrées.

Deux fois par jour, le matin et le soir, elle prenait part aux réunions à l'église, offrant au prêtre le pain et le vin pour la consécration eucha:; ristique. Elle ne venait point pour caqueter avec les femmes, mais pour écouter la parole de Dieu et faire ses prières. Ses aumônes étaient nécessairement limitées ; quant à la charité à l'égard des chrétiens, elle ne connaissait pas de bornes. (2)

La question religieuse devenue sa grande, presque son unique préoccupation, constituait un abîme entre son âme et l'âme de son fils. Après avoir essayé vainement tous les moyens pour le

(i) Conf., IX, 19-22.

(2) Ibid., V, 17.

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ramener, elle finit par lui interdire de manger à sa table et de coucher sous son toit. Il sacrifia sa tendresse filiale à ses convictions manichéennes et quitta la maison de sa mère.

Il reçut l'hospitalité chez Romanien, le plus riche et le plus influent des propriétaires de la contrée. Ce patricien de province avait les allures d'un grand seigneur. Pour se faire acclamer du peuple, il lui offrait des spectacles et des jeux, voire des combats d'ours.

Il aimait également à faire le mécène. Augustin avait déjà bénéficié de ses libéralités. C'est grâce à lui, qu'à la mort de son père, il put continuer ses études à Carthage. Sous son patronat et avec sa faveur il était sûr de recruter des élèves pour sa jeune école.

Romanien, de son côté, trouvait là un précepteur tout désigné pour son fils Licentius, et pour lui-même un compagnon aimable et instructif. Sceptique et frivole, il n'était guère capable de s'intéresser à fond aux problèmes religieux. Endoctriné par son jeune ami, il adhéra au manichéisme, mais par complaisance et par pose, bien plus que par conviction, (i)

Malgré les charmes de cette somptueuse résidence, le tendre cœur d'Augustin se reportait souvent, avec angoisse, vers le; toit maternel. Monique elle-même ne pouvait pas tolérer longtemps cette séparation. Elle avait bien un autre fils et une fille, mais sa pensée et son jiffection

(i) Contra Acadcmicos, II, 3.

Le professeur d'éloque.ncè ^5

erraient ù la suite de son enfant prodigue. Ce fils tant aimé était mort à ses yeux, et elle pleurait sur lui comme les autres mères ne pleurent pas sur les cercueils de leurs enfants. Ces pleurs cependant n'étaient ni désespérés, ni stériles, ils étaient accompagnés de prières, remplis de foi et d'espérance.

Elle semait maintenant dans les larmes, plus tard, elle récolterait dans la joie ; et Dieu, pour l'encourager, faisait déjà briller à ses yeux l'espoir de la moisson future. Une nuit, elle eut un songe consolant qu'elle s'empressa d'apprendre à Augustin.

C'est lui-même qui nous le raconte, tout heureux de voir la main divine panser doucement la blessure qu'il avait infligée au coeur de sa mère. « Elle vit, debout sur une règle de bois, et s'avançant vers elle, un beau jeune homme, joyeux et souriant, tandis qu'elle-même était brisée de tristesse. Il lui demanda la raison do son chagrin et de ses larmes quotidiennes, non pas. pour apprendre, comme cela arrive d'habitude, mais afin d'instruire. Elle répondit qu'elle se lamentait sur ma perte. Alors, pour la rassurer, il lui dit de regarder attentivement et qu'elle verrait que, là où elle était, je me trouvais moimême. Dès qu'elle fit attention, elle m'aperçut près d'elle sur la même règle de bois. »

Augustin ne douta pas de la réalité du songe ni de son caractère surnaturel, il se contentait de l'interpréter au profit du manichéisme. Après avoir gagné à la secte plusieurs de ses amis, il y convertirait sa mère et ainsi, suivant le mys-

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lérieux présage, ils se rclrouveraieiit ensemble et dans la même voie.

Mais Monique reprit vivement et avec insistance : (( On ne m'a pas dit : là où il se trouve, vous serez vous-même. On m'a dit : là oii vous êtes, là il sera. » Reconfortée par cette promesse, elle le reçut de nouveau dans sa maison, lui permit de manger à sa table et de coucher sous son toit. Dieu ne lui avait-il pas accordé la conversion de son mari, pouquoi lui refuserait-il celle de son fils, de celui qui pourrait, par ses talents, rendre tant de service à l'Eglise d'Afrique .^ (i)

Comptant beaucoup sur la grâce divine, elle savait recourir à l'intervention des hommes. Elle alla trouver un évêque réputé pour sa sainteté et pour sa science, le priant de se mettre en relation avec son fils, de réfuter ses erreurs.

Celui-ci l'accueillit avec bonté, mais lui fit t^ntendre fort sagement que le jeune homme était encore trop épris de cette hérésie pour en écouter lu réfutation, et il ajouta : « Laissez-le et contentez-Vous de prier le Seigneur pour lui. La simple lecture lui fera découvrir l'erreur et l'impiété de pareille doctrine. »

Cependant, Monique insitait de plus en plus et pleurait amèrement, elle reçut alors la réponse restée célèbre : (( Allez, dit l'évêque, et vivez toujours ainsi ; il n'est pas possible que le fils de telles larmes périsse. » (2)

Ni ses cours de grammaire, ni ses assiduités

(i) Conl, III, 19.

(2) Ihid., 21.

auprès de son mécène, ni non plus son ardeur à propager le manichéisnîe n'empêchaient Augustin de cultiver l'amitié. « Quand je comm.ençai à enseigner dans mon pays natal, je me fis un ami qui m'était très cher : nous avions les mêmes goûts, ii était de mon âge, comme moi dans la fleur de l'adolescence. Enfant, il avait grandi à côté de moi, nous allions ensemble à l'école, nous avions joué ensemble... Je ne pouvais pas me séparer de lui. )> Xatureliement, 11 commença par faire à son ami le plus beau cadeau qu'il imagj nait alors : il l'enrôla dans la secte de Maniché',-.

Cette relation c suave au delà de toutes les suavités » allait être brusquement rompue pour toujours.

Le jeune iiomme tomba gravement malade.

Brûlé par la fiè\Te et couvert d'une sueur mortelle, il demeura longtemps sans connaissance. Augustin était là, près de son lit, incapable de le quitter un instant.

Dès qu'il le vit reprendre ses sens, en bon manichéen qu'il était, toujours prêt à railler les choses catholiques, il chercha à le plaisanter sur le baptême qu'on lui avait administré pendant son délire. Le malade le regarda avec indignation et lui signifia qu'il ne devait plus parler ainsi s'il voulait continuer à être son ami.

Stupéfait et troublé par cette réponse, Augustin consentit à se taire, se réservant d'y revenir plus tard, quand la santé serait recouvrée. La santé ne revint pas. La fièvre le reprit quelques jours après et la mort l'enleva soudainement en l'absence de l'ami intime.

Ce deuil fit une blessure cruelle dans cette âme sensible et frémissante. Le, chapitre des Confessions qui l'analyse est bien connu. Les ressemblances frappantes qu'il a avec les passages parallèles des poètes modernes prouveraient, s'il en était besoin, qu'il a touché aux éternelles profondeurs du cœur humain.

Toutes les choses qui lui parlaient de son ami disparu, devenaient des épines qui le meurtrissaient. Elles portaient le deuil des joies passées, ces joies qu'elles chantaient jadis en promettant leur retour. « Mon pays devenait pour moi un supplice, et la maison paternelle un tourment extraordinaire. Tous les objets témoins de nos relations me tourmentaient atrocement ; ils me rappelaient son absence. Mes yeux le cherchaient partout, et il ne se présentait pas. Je reprochais amèrement à toutes choses de ne pas l'avoir, de ne pouvoir me dire comme autrefois pendant sa vie, quand il était absent : il reviendra. Les larmes seulement, m'étaient douces, elles avaient rem.placé mon ami dans les délices de mon a me. »

La mort lui apparaissait désormais plus haïssable et plus terrible : n'allait-elle pas dévorer le monde entier, puisqu'elle avait osé toucher à celui-là ? Horace avait bien raison, en parlant de son cher Virgile, de l'appeler dimidiuni animœ meœ, la moitié de son Ame.

Lorsque le poète anfjlais Tennyson voudra chanter la perte de cet ami intime qu'il a rendu célèbre, du « frère de son amour », il trouvera les mêmes sentiments et presque les mêmes

expressions. Lui aussi connut à cette occasion la Yolupté des larmes. Ce deuil répandait sur toutes choses comme un voile qui voulait cacher à ses yeux la joie et même l'espérance. «. Il me semblait qu'il n'y aurait plus de printemps, que la nature avait perdu son ancienne fécondité. Les rues étaient pleines de fumée et de gelée noire : aux portes, ^'était un insipide bavardage. » (i)

Incapable de supporter plus longtemps ce cadre familier de Thagaste qui le blessait au lieu de le réjouir, Augustin partit pour Carthage, emportant « son cœur déchiré et saignant. » (2) Piomanien se montra généreux et fît les frais de l'installation. Une salle fut louée sur la place publique et Ton annonça solennellement la nouvelle école de rhétorique.

Tout près, des peintres exposaient leurs tableaux, les jardiniers étalaient leurs légumes, les sorciers proposaient leurs enchantements. Le jeune professeur ouvrait sa boutique, il était commerçant à sa manière, il se faisait a vendeur de paroles » . Le gouvernement ne se mêlait guère de l'enseignement, il l'abandonnait à l'initiative privée des parents et des professeurs.

Ce ne fut pas sans quelque inquiétude que le jeune maître vit venir sa bruvante cKentèle. Il

(i) « I dream'd there would be spring no more, That nature 's ancient power was lost : The streets were black with smoke and frost, They chatter'd trifles at the door. »

In Memoriam, LXI\.

(2) Conf., IV, 7-i3.

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connaissait trop bien l'humeur tapageuse des étudiants carthaginois. Cesi eversores, ces dénrîolisseurs auxquels il n'aimait pas se mêler au temps de ses études, il lui faudrait les subir maintenant comme professeur, (i)

Une page des Confessions nous ouvre une petite échappée sur ces réunions scolaires. .Augustin est assis sur une estrade et les élèves sont devant lui. Le local est accessible au public. Au beau milieu du cours, un jeune homme entre, salue, s'asseoit, écoute. Le rhéteur tonnait ce jour-là contre les entraînements malsains du cirque. C'était précisément la grande passion du nouveap venu. Frappé par cette coïncidence, il prit la leçon pour lui et se corrigea.

Ce jeune homme s'appelait Alype. Augustin l'avait eu pour élève à Thagaste ; mais, brouillé avec son père, il n'osait plus compter sur lui. Cet incident rapprocha les deux amis que rien ne pourra désormais séparer. Doux et chaste, il avait été séduit par les manichéens à cause de l'apparente pureté de leurs mœurs. « Il m'aimait beaucoup, parce que je lui paraissais bon et savant, et moi, je l'aimais pour sa grande vertu. » (2)

A côté d' Alype, l'intime d'Augustin, •( le frère de son cceur n, allait prendre place celui

(i) ConJ., V, J^.

(2) 7bid., VI, 11-12. — Etudiant à Rome, qne^lquos années phis tard, Alypo sera repris par sa passion du cirque et y succombera après une lutte merveilleusement décrite par Augustin. Conf., V, i3.

qu'il appellera son « ami très doux )) ; il se nommait Nébride et appartenait à une riche famille des environs de Carlhage.

Parm.i ces élèves choisis que lui recrutait l'amitié bien plus que la volonté des parents, le maître trouvait ses délices. (( Ce qui me charmait dans leur commerce, écrit-il, c'était la conversation, le rire, les égards de la bienveillance mutuelle ; la lecture en commun de livres suaves : la cam.araderie tantôt gaie, tantôt grave ; de petits différends sans aigreur, tels qu'on en a avec soi-même ; de ces dissentim.ents très rares qui assaisonnent l'accord habituel ; l'étude faite ensemble, où chacun enseigne et apprend tour à tour ; le regret de ceux qui manquent au rendezvous ; l'accueil joyeux de ceux qui arrivent : ces signes, et d'autres du même genre, jaillissant de cœurs qui s'entr'aiment, et qui s'expriraent par le langage, par les yeux, par ces mille petites complaisances, chaleur où se fondent plusieurs âmes pour n'en faire qu'une. » (i)

Une chose revenait souvent dans ces aimables causeries : la question du beau. « Je disais à mes amis : Aimons-nous autre chose que le beau ? Qu'est-ce donc que le beau ? Qu'est-ce qui nous attire et nous attache dans les objets que nous aimons P Car s'ils n'avaient aucun éclat, aucune splendeur, ils ne nous charmeraient point. )> La beauté des corps, concluait-on, provient de l'harmonie interne des parties, de leur adaptation en vue de l'ensemble.

(i) Conf., IV, i3.

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Sous l'inspiration de ces idées qui jaillissaient spontanément de son âme d'artiste, Augustin rédigea, tout d'un jet, son premier ouvrage ; il le dédia solennellement à Hiérius, l'un des grands orateurs de Rome. « J'écrivis sur le Beau et VHarmonieux, deux livres, sinon trois. Tu en sais le nombre, mon Dieu. Pour moi, je ne m'en souviens pas, car je ne les ai plus. Ils ont été égarés, je ne sais comment. » Cet essai, qui eût été intéressant comme document psychologique, devait être fort incomplet. L'auteur, à cette époque, ne voyait rien au delà des beautés corporelles. S'inspirant des théories manichéennes, il concevait Dieu et les âmes, ses parcelles, sous la forme d'un corps lumineux et subtil que des yeux moins grossiers auraient pu contempler, (i)

Premier autrefois à l'école du rhéteur, le jeune professeur voulait maintenant se distinguer parmi ses collègues et par là» attirer des élèves. 11 résolut de prendre part à un concours de poésie. Un aruspice se présenta pour lui porter bonheur et prédire son succès, mais, pour cela, il fallait offrir une victime. Fidèle à une prescription manichéenne qui défendait de tuer les anim.aux,

(i) Conf., IV, 20-25. M. Alfaric voit très clair, trop clair peut-être dans ce souvenir un peu confus d'Augustin. Ce traité aurait été comme l'expression publique de sa foi manichéenne ; il aurait contenu non pas trois, mais deux livres, et l'on insinue que l'auteur ne fut pas étranger à sa disparition : « On comprend qu'il en ait de bonne heure perdu la trace. » Op, cit., p. 225 et 223, note 2.

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il répondit avec indignalion : « Je ne sacrifierais pas une mouche quand même il s'agirait de gagner une couronne d'or. »

La victoire fut remportée sans le secours du devin. Le proconsul lui-même le couronna en public et l'entretint avec bonté, cherchant en vain à le guérir de sa passion pour les astrologues et les nécromanciens, (i)

Ce goût étrange pour l'occultisme n'empêchait pas Augustin d'avoir un esprit exigeant et subtil qui allait peu à peu mais sûrement le détacher du manichéisme.

Dès l'âge de vingt ans, il avait lu et compris les fameuses Catégories d'Aristote, réputées pourtant si difficiles. Ce commerce avec l'impitoyable logicien de la Grèce avait développé son besoin de clarté et de précision dans les idées. (2)

Les astronomes furent également mis à l'épreuve, et l'accord de leurs conclusions avec les faits de l'expérience apporta à cette intelligence avide de vérité une vraie satisfaction, presque un éblouissemeni. (c Ils prédisent longtemps d'avance quelle année, quel mois, quel jour, à quelle heure, le soleil ou la lune va s'éclipser, et dans quelle partie, et les choses arrivent comme elles ont été prédites. )> Il constatait du même coup, et avec une amère déception, que la cosmographie manichéenne n'était qu'un tissu d'erreurs (3).

(i) Conf., IV, 3-5.

(2) Ihid., 28.

(3) Ibid., V, 3-7.

La solution dualiste apportée au problème du mal ne résistait pas non plus à l'examen, elle ne faisait que reculer le point obscur. Si Dieu, le principe du bien, ne manquait de rien et n'avait pas à craindre, pourquoi est-il entré en lutte avec le principe du mal, avec le diable ? Pouniuoi se laisser prendre certaines parties de lui-même pour les voir emprisonner dans , la matière ? N'est-ce pas là impuissance ovi cruauté ? (i)

La réputation des Elus eux-mêmes avait fortement baissé dans l'esprit du jeune Auditeur. Un jour, sur une place bien connue de Carthage, il av£|it vu plusieurs d'entre eux interpeller je ne sais quelles femmes, avec des gestes obscènes, qui Vavaient révolté. Il alla porter plainte, mais les coupables restèrent sans la moindre punition. Pour se venger, ils auraient pu dénoncer les réunions de la secte que les lois interdisaient. (?)

Les bizarreries et les contradictions de leurs pratiques ne pouvaient échapper longtemps à un esprit si fin et si caustique. La prescription qui défendait de tuer les animaux ne comprenait pas les petites bêtes. Mais où fixer la limite ? De la puce qui vous gêne, vous passerez à la mouche, puis à la souris, et insensiblement vous parviendrez jusqu'à l'éléphant.

Si l'on doit s'abstenir du vin sous prétexte que c'est le fiel du diable, peut-on décemment savou-

(i) Contra Fortunntiim 17 ; Conf., VII, 3. (2) De moribiis manichœorum, 68-6q.

rer les grappes de raisin, y voir des parcelles divines ? (i)

Les manichéens célébraient solennellement la mort de leur fondateur, tandis que la fête de Pâques passait presque inaperçue. C'était là, aux yeux d'Augustin, une anom.alie et un scandale. Il se rappelait avec regret ces joies paschaîes qui avaient réjoui son enfance à Thagaste. Et puis, n'était-ce pas placer le disciple au-dessus du Maître ?

C'est que, répondait-on, la mort de Manichée avait été réelle, au lieu que le Christ n'ayant pas eu, dans leur pensée, de corps véritable, n'avait pu avoir qu'une mort et une résurrection apparentes. Mais la difficulté ne faisait que changer d'aspect. S'il a été indigne de Jésus de prendre un vrai corps, comment l'Esprlt-Saint a-t-il pu s'incarner dans la personne de Manichée. (2''

Toutes ces objections embarrassaient les docteurs de la secte ; ils avaient là devant eux un terrible élève. Pour avoir la paix, ils lui parlèrent do leur grand évêque, Faustus, alors absent d'Afrique, comme d'un génie extraordinaire, qui lui donnerait complète satisfaction. ' Prencis patience, il arrivera et résoudra toutes tes difficultés et de plus grandes encore. » fo) Les précieux volumes tant vénérés qu'on exhibait de tem.ps à autre continuaient à le captiver. '( Je pensais.

(i) De mor. manich.. 64 et 55.

(2) C. Epist. Manich., g.

(3) Conf., V. 10.

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déclare-t-il, que ces livres cachaient quelque chose de grand qu'on me révélerait un joui.)> ' i)

Après environ neuf années d'attente et d'espoir, Faustus finit par arriver. Augustin s'empressa d'assister à ses conférences. Doué d'une parole agréable et facile, Faustus se faisait écouter avec plaisir.

Cependant, il ne suffisait pas de l'entendre en public, il s'agissait de l'entretenir en particulier et d'e?:aminer à fond les points discutés. Avec les meilleures dispositions, Augustin dut constater que ce docteur tant réputé avait un bagage scientifique fort léger : quelques discours de Cicéron, deux ou trois livres de Sénèque. Son plus grand mérite fut d'avouer son ignorance.

En d'autres circonstances, le jeune disciple aurait eu à se reprocher ses exigences intellectuelles, à se rappeler le rôle de la foi en matière religieuse. Mais, en l'attirant au manichéisme, ne lui avait-on pas promis de l'amener à toute vérité, de l'affranchir de toute erreur, par la seule raison ? Voilà surtout ce qui explique sa déception. (( Ce Faustus, dit-il, qui fut pour beaucoup d'autres un piège de mort, contribua, sans le savoir et sans le vouloir, à desserrer celui où j'avais été pris. C'est que ta main, ô mon Dieu, dans le secret de ta providence, n'abandonnait pas mon âme. C'est que, jour et nuit, ma mère t'offrait en sacrifice pour moi, et le sang de son cœur et les larmes de ses yeux. » (2)

(i) De Beat. Vit., 4- (2) Conf., V. io-i3.

Une fois détaché de ses convictions manichéennes, privé des sympathies et des succès qu'elles lui procuraient, le séjour de Carthage devenait pour lui beaucoup moins enchanteur. Il était de ces natures impressionnables et mobiles qui teintent toutes choses des couleurs de leurs sentiments.

Au surplus, ses amis le faisaient regai^der vers Rome. N'était-ce point là-bas le chemin du grand succès et de la fortune ? Ils l'y suivraient eux-mêmes, continueraient à jouir de son amitié et à bénéficier de son savoir, ils entreraient dans le rayonnement de sa gloire. Augustin ne restait pas indifférent devant ces brillantes perspectives. Cependant, la raison qui allait déterminer son départ doit être cherchée ailleurs.

Les mœurs tapageuses des étudiants lui étaient devenues insupportables. Avec sa voix musicale et prenante, sa nature vibrante et communicative, il charmait un petit auditoire rangé et sympathique ; mais il était totalement incapable d'imposer son autorité et le moindre tumulte le déconcertait. Au reste, le grand danger venait du dehors. De temps à autre, des bandes d'étudiants étrangers à son cours survenaient comme une tempête, envahissaient la salle et renversaient tout. C'était là une coutume immémoriale, contre laquelle les autorités ne pouvaient rien.

A Rome, les professeur? avaient la bonne fortune d'être protégés par les lois et par la police contre l'humeur frondeuse de la gent écolière. Une constitution portée par Valentinien I" réglementait les écoles. Les étudiants doivent se

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présenter munis de papiers en bonne et due forme, indiquer le nom de leur pays et celui de leurs parents, l'adresse de leur hôte et celle des professeurs dont ils suivent les cours. Ils doivent éviter les sociétés dangereuses, ne pas trop fréquenter les spectacles et les festins ; bref, ils se conduiront <( comme le veut la dignité des choses libérales )> ; autrement ils seront battus de Verges et renvoyés chez eux. Chaque année, le préfet de la ville adressera à l'empereur un rapport sur les élèves les plus distingués, afin qu'il puisse choisir parmi eux ses employés, (i)

Augustin avait hâte de se mettre à l'abri sous cette législation. Mais comment obtenir le consentement de sa mère, venue le rejoindre à Cartilage ? Il usa de détours et de faux-fuyants [ue les Confessions racontent avec angoisse. « Comme elle s'attachait à moi de toutes ses forces, .fin de me ramener, ou de partir avec moi, je la trompai. Je prétextai que je voulais tenir compagnie à un ami, en attendant que le vent lui permît de naviguer. Je mentis à ma mère, à une telle mère, et je m'embarquai. »

Le vent avait gonflé les voiles ; le fils prodigue voyait disparaître à l'horizon les côtes d'Afrique. Mais comment oublier celle qu'il venait de Iromper et qui se désolait là-bas, dans l'oratoire de Saint-Cyprien, mêlant dans ses prières pleines de larmes les mouvements d'indignation et les élans de l'espérance ? (2)

(i) Code théodosien, XIV, 9, i (2) Conf., V, i4-i5.

Lui-même se trouvait alors dans un profond abattement. li commençait à désespérer de découvrir cette vérité, après laquelle il soupirait depuis neuf ans. « Souvent, dit-il, il me semblait qu'elle était inacessible, et les grands Ilots de mes pensées me portaient vers l'Académie. » (i) C'était une école de philosophie qui faisait profession de scepticisme.

Il s'était livré au manichéisme avec trop de légèreté et de précipitation ; il allait tomber dans l'excès contraire. <( Je refusais de donner mon assentiment à quoi que ce soit par crainte du précipice. » Mais, observe-t-il, la corde qui le tenait ainsi suspendu ne faisait que Tétrangier. (2)

C'était un malade qui ne veut plus confier sa guérison à personne, parce que des médecins l'ont trompé. Heureusement pour lui, Monique était là, pleine de confiance dans le grand médecin qui guérit les malades et ressuscite les morts. Comme la veuve de Naïm, elle conjurait Jésus de dire la parole puissante : (( Jeune iiomme, je te dis : lève-toi. ))

(11 De Util, cred., 20.

(2) Conf., VI, 6.

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