‹ L'âme de St. AugustinChapitre 9 sur 30 · LA SEIZIEME ANNEE · texte numérisé non relu

LA SEIZIEME ANNEE

Hélas î la a borne lumineuse de l'amitié » allait être obscurcie par les « brouillards fangeux de la convoitise charnelle ». L'affection sereine et la ténébreuse concupiscence bouillonnaient déjà confusément dans cette àme ardente d'adolescent : utrumque in confiiso aestiiabat.

Ces derniers mots sont singulièrement révélateurs et suggestifs ; voilà une de ces touches psychologiques dont le livre des Confessions est rempli. Si la volupté est si redoutable, si elle pénètre parfois jusque dans les plus belles âmes, c'est qu'elle se présente rarement toute seule, elle se glisse sous le pavillon du plus noble et du plus doux des sentiments humains, (i)

Patrice se souciait fort peu de cette crise d'adolescence que traversait son fils. Plein du naturalisme païen, il semblait se réjouir de la perspective d'être bientôt grand-père ^2). L'âme de Monique, où Dieu commençait à bâtir son temple, se remplissait d'anxiété et redoublait de vigilance. Avec amour et discrétion, elle avertit Augustin des dangers qui le menaçaient. Il devait fuir la luxure, il devait éviter surtout de mettre le trouble dans quelque ménage.

C'était la main maternelle qui, doucement, cherchait à écarter du fils les " ronces de la

(i) Conf., II, 2.

(2) L'incident auquel ces lignes font allusion est raconté crûment dans les Confessions : a Uhi me iUe pafer in halneis vidit pubescentem et inquiéta iridutnm adulescentia, quasi jam ex hoc in nepotes gestiret. gaudens matri indicavit ». H. 6.

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volupté ». Celui-ci la repoussa dédaigneusement et avec humeur. (( J'aurais eu honte, dit-il, d'écouter ces avertissements de femme. » Sa crainte était précisément de passer aux yeux de ses camarades pour innocent et chaste. Quand ceux-ci se vantaient de leurs prouesses en libertinage, il renchérissait sur eux en se glorifiant de certaines choses qu'il n'avait jamais accomplies (i).

Pourquoi ne songeait-on pas à le marier i> C'eût été, semble-t-il, le moyen d'endiguer dans les limites permises cette passion naissante. L'on se mariait alors très jeune. D'après le droit romain, les garçons étaient nubiles à quatorze ans, et les filles à douze. Si cette législation pouvait s'appliquer dans quelque partie de l'Empire, n'était-ce pas en Afrique, le vrai pays des primeurs P

Les parents d'Augustin n'y songeaient pas, et on le comprend. Ils ne tenaient guère à munir le jeune étudiant de cette compede uxorio, de cette chaîne embarrassante pour lui, plus embarrassante encore pour eux. N'aurait-on pas assez de peine à l'entretenir, lui tout seul ? (2).

Cette âme, qui s'épanouissait sous le ciel africain, hmpide et chaude, rappelle bien 1' « adolescentior », l'enfant gâté dont parle saint Luc. Augustin voyait son intelligence s'éveiller précoce et brillante, tandis qu'au fond de son cœur se révélaient des trésors de tendresse. Sentant jaillir en lui-même une source de vie. il avait hâte

(i) Conf., î, 7.

(2) Ihid., 8.

LA SEIZIEME ANNEE i>»

d'en jouir avec une pleine liberté. « Cette belle part d'héritage qui fui ia mienne, je voulus ravoir à ma disposition, elle allait servir non à mon usage, mais à ma ruine. Mon énergie, au lieu de la réserver pour toi, ô mon Dieu, je suis ailé la dépenser au loin, dans la débauche. » 'i •

L'orgueil tout seul, sans la volupté, aurait pu mener Augustin, comme beaucoup d'autres, loin de sa mère et loin de Dieu, faire de lui un enfant prodigue. En réalité, dans l'histoire des âm.es, ces deu?: désordres ne vont pas ordinairement Fun sans l'autre. Et quant à lui, il verra dans ses tentations charnelles le châtiment de sa présomption.

C'est la grande loi développée si énergiquement par saint Paul, dans son Epître aux Romains ; les prétentions de l'esprit punies par les honteuses révoltes de la chair (2). <( Ta colère, ô mon Dieu, s'était appesantie sur moi, et je ne le savais pas. J'étais assourdi par la chaîne bruyante de ma mortalité, punition de l'orgueil de mon âme. Je în'éloignais toujours de toi, et tu le permettais ; et j'étais ballotté et je m.e répandais et je m'écoulais, et je bouillonnais dans mes convoitises, et tu te taisais. O joie tardive de mon cœur 1 tu te taisais alors, et je m'en allais toujours plus loin, jetant à piofusion des semences stériles de douleurs, dans une orgueilleuse abjection et une lassitude inauiète. )> (3)

(1; Conf.. IV. 3o.

(2) Rom., I. 18-28.

(3) Canf., II, 4.

Elle étiiit passée, l'enfance insouciante et rieuse, elle faisait place à la jeunesse ardente et inquiète. Voici les ténèbres et les orages entrecoupés par de fugitives éclaircics ; mais le soleil de la grâce viendra avec sa lumière et sa chaleui-, avec ses fruits de bénédiction.

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