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CHAPITRE VI

L*Aube de la Vérité

Devant saint Ambroise. — A V école des néo-olatoniciens. — Le « visage » des Ecritures.

Juvénal a composé une satire qui n'a rien perdu de son actualité. Elle est intitulée : Litteratonun egestas ; la misère des gens de lettres. Rubrenus, qui écrit dans sa mansarde des vers sublimes, est réduit à hypothéquer le succès futur de son Atrée pour acquérir un manteau et un meuble grossier.

L'historien pâlit sur ses documents, il enile un volume do mille pages qui le ruine en papier, sans lui rapporter autant que le m.étier d'athlète ou de cocher.

Les plus à plaindre sont encore les professeurs. Qu'ils soient prêts à répondre à toutes les questions, qu'ils sachent quelle fut la nourrice d'Anchise, le nom de la belle-mère d'Anchemolus, combien Aceste vécut d'années, combien il

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donna d'outrés de vin aux Phrygiens ; mais, pour la rétribution, qu'ils ne rivalisent point avec le maître d'hôtel ou le cuisinier. Encore, pour obtenir ce maigre salaire, leur faudra-t-il souvent recourir au tribun. « Rien ne coûte moins à un père que son fils. » (i)

Quand Augustin fut installé à Rome et qu'il eût commencé ses cours, il put s'apercevoir, à ses dépens, que le poète n'avait dit que la vérité. Les élèves étaient plus disciplinés qu'à Carthage, mais ils avaient un autre défaut. Ils s'entendaient tous à un moment donné, et quittaient brusquement le professeur, afin de n'avoir pas à le payer (2).

Certes, il était loin d'être attaché à Targent ; il ne laissait pas, cependant, d'en sentir le besoin. La chose la plus dure et la plus humiliante pour le jeune « intellectuel )>, c'est le sentiment de son indigence et de ses nécessités au point de vue matériel. Sorti des « gras pâturages » de Saint-Sulpice et obligé de pourvoir à son entretien en se faisant répétiteur au pair, Ernest Renan écrivait mélancoliquemicnt : « Ah ! vive l'amateur qui peut penser à son aise, sans s'inquiéter de son pain matériel. Tous les philosophes devraient naître avec trois m.ille francs de rente à Paris et deux mille en province, ni plus, ni moins. » (3)

Augustin était encore plus à plaindre ; il n'é-

(i) Satires, VIL

(2) Conf., V, 22.

(3) Lettres intimes, p. 336.

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tait guère plus riche, et il n'était pas seul. 11 avait une femme et Un fils qui commençait à grandir. Pour comble de malheur, il fut, pendant quelque temps, sérieusement malade. Romanien ne pouvait plus être aussi généreux, il se trouvait engagé dans un procès qui menaçait de le ruiner.

Une occasion se présenta toiit à coup qui pouvait tirer d'embarras l'infortliné professeur, et même lui procurer une belle situation. Le préfet de ftome, Symmaque, avait été chargé de choisir iin professeur d'éloquence pour la ville impériale, qui était alors Milan. L'ancien proconsul d'Afrique serait peut-être heureux de favorise! un enfaiit de ce pays. Llii-même, du reste, habitué à être le premier, à remporter les prix, ne reculait pas devant la concurrence. Il se mit sur les rangs et obtint la préférence, malgré son accchi d'outre-mcr qui faisait rire les Italiens (i).

Augustin ari-iva à Milan eri 3Sà, âgé de trente ans. Il était accompagné de son cher Alype, le « frère de son cœur » qui sera le tértioin discret de ses luttes m.orales et de sa conversion. « Je le trouvai à Rome, écrit-il, et il s'attacha à moi pair iih lien très fort. Afin de n'être pas séparé de moi, il me suivit à Milan ; il y pratiquait le droit plutôt polir obéir au désir de ses parents que par un attrait personnel. »

(( Nébride lui aussi, V « am.i très doux et très tendre » allait bientôt arriver. « Il avait quitté son pays, voisin de Garthagc ; il avait ab;in-

(0 Conf., V, 23, cf., De Ordine, II, ^5.

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donné la belle résidence de ses parents, laissé la maison paternelle sans être accompagné de sa mère. S'il vint à Milan, ce fut dans le seul but de vivre avec moi, de chercher ardemment la vérité et la sagesse, v, 'i)

Monique ne pouvait pas vivre loin de ce fils dont la conversion était devenue son unique souci. Dès qu'elle apprit sa nouvelle situation, elle s'embarqua pour le rejoindre, amenant probablement avec elle son autre fils, Xavigius. Sa fille était peut-être déjà religieuse, elle deviendra plus tard supérieure d'un couvent.

Assurée par le ciel qu'elle parviendrait à bon port, elle encourageait les matelots au cours d'une affreuse tempête qui commençait à les effrayer. Quand elle rencontra Augustin, elle eut la joie de constater que leurs âmes s'approchaient l'une de l'autre. îl n'était pas encore catholique, mais il n'était plus manichéen.

Enhardie par l'attitude humble et inquiète de son fils, elle lui communiqua quelque chose de sa foi et de son espérance, a Très calme et pleine de confiance, elle me répondit qu'elle croyait dans le Christ, qu'avant d'émigrer de cette vie, elle me verrait fidèle catholique. A moi, elle disait cela ; mais, devant toi, mon Dieu, source de miséricordes, elle multipliait ses prières et ses larmes, afin de hâter le secours qui illuniinorait mes ténèbres. » (2)

(i) Conf., VI, 16-17.

(a) Ibid., VI, I.

Devenue la résidence ordinaire de l'Empereur, depuis le temps de Dioclétien, Milan était, après Rome, la première ville de l'Oecidenl. Le poète Ausone est plein d'admiration pour les hommes illustres qui s'y donnaient rendez-vous, pour ses édifices publics aussi, en particulier le cirque et le théâtre.

Augustin eut bientôt l'occasion d'y parler en public, devant une immense multitude. En janvier 385, il dut célébrer le général franc Bauto, qui venait d'élre nommé consul. C'était le père de la future impératrice Eudoxie, que rendra célèbre sa lutte avec saint Jean Chrysostome (i).

Le thème étnit assez ingrat. Bauto avait rendu service comme chef de la milice, et surtout par ses campagnes contre les Barbares en Occident et en Orient, mais ses services auraient pu devenir dangereux. En pénétrant à la cour, dans l'armée, au sein des familles romaines, les Barbares devenaient souvent un ennemi intérieur tout prêt à s'unir à celui du dehors. Lorsque Alaric assiégera Rome, 4o.ooo esclaves iront le rejoindre (2).

Dans une circonstance encore plus solennelle, Augustin eut à prendre la parole II nous a laissé lui-même ses impressions à propos de ce discours. Il s'agissait de faire l'éloge du jeune empereur Valentinien II, à peine âgé de seize ans. L'ora-

(i) C. Litt. Petil, m, 3o.

(3) Zosime, V, 42.

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teur fut obligé de se rabattre sur les gloires paternelles, et là était la difficulté.

Valentinien I" n'était pas sans mérites. Il défendit vigoureusement l'Empire contre les invasions qui surgissaient de tous côtés, en particulier il protégea la Gaule contre les Allemands, en faisant construire des forteresses tout le long du Rhin. A l'intérieur, on lui devait plusieurs mesures d'ordre et de bienfaisance, entre autres la loi sur les écoles.

Malheureusement, toutes ces qualités avaient été éclipsées par un monstrueux défaut : il punissait tous les délits sans le m.oindre discernement et avec une cruauté inouïe. Le jeune fils d'un proconsul avait été condamné à mort pour avoir copié une série de formules magiques.

Un orateur distingué avait eu la mauvaise idée de solliciter un peu d'avancement par l'entremise de Théodose, chef de la cavalerie. L'Empereur répondit en agrément ont sa férocité d'un horrible jeu de mots : <( il veut qu'on le déplace ; déplacez-lui la tête. »

Sa chambre à coucher était D:ardée par deux ourses énormes. L'une s'appelait Miette cVOr et l'autre Innocence. Des serviteur.^, étaient chargés de les approvisionner de chair humaine. Innocence mérita, en raison de ses bons services, d'être rendue à la liberté des forêts, (i)

Un pareil héros était peu fait pour inspirer celui dont la caractéristique sera toujours une

(i) Ammien Marcellin. XXVIII. i et XXIX. 3.

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incomparable douceur. Il mentirait beaucoup dans ce panégyrique et les auditeurs l'applaudiraient en le sachant fort bien. Sans doute c'était la loi du genre et personne ne songerait à le blâmer ; cela répugnait néanmoins à sa délicatesse.

Tandis qu'il se rendait au lieu de la cérémonie, il était rempli d'anxiété. Etait-ce là le bonheur qu'il cherchait par tous les moyens et pour lequel il se donnait tant de mal ? « Traversant un faubourg de Milan, je remarquai, dit-il, un pauvre mendiant déjà rassasié, je crois, jovial et joyeux. Je soupirai et je montrai aux amis qui m'accompagnaient combien nous étions insensés et misérables. »

Son discours, si laborieusement composé, avec ses mensonges, lui procurerait de la gloire et de la joie ; mais ce bonheur serait-il plus véritable que le bonheur de l'ivrogne acheté par quelques pièces de monnaie ? Et de plus, ce triomphe oratoire risquait de lui tourner la tête. « Cette nuit-là même, le mendiant aurait digéré son ivresse : moi, j'avais dormi et je m.'étais levé avec la mienne ; je devais dormir encore et me lever, voyez combien de jours. » (i) Décidément, ce n'était pas ce poste d'orateur officiel qui allait lui apporter la satisfaction de ses désirs et ]c repos de son âme inquiète.

Le personnage le plus en vue à Milan était alors Ambroise. Fils d'un préfet de la Gaule, il avait été lui-même consulaire de la Ligurie et de

(i) Conf., VI, 9-IO.

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l'Emilie. Venu à Milan, pour y mettre l'ordre, il fut acp]amé évêque par le peuple, avant mêiue d'avoir reçu le baptême.

Il commença par donner aux pauvres et à l'Eglise ses grandes richesses. Son influence sur le jeune Empereur et aussi ses qualités d'administrateur lui valurent une autorité dont il usa pour le bien de l'Empire et de l'Eglise catholique. Malgré Topposition du préfet Symmaque, le dernier soutien du paganisme à Rome, il empêcha de rétablir à la curie la statue de la Victoire, si choquante pour les membres chrétiens de cette assemblée.

En 386, il était en lutte avec l'impératrice Justine, qui voulait le forcer à céder sa cathédrale aux Ariens.

Les soldats entouraient la basilique et les officiers avaient déjà posé sur la façade les panonceaux de l'Empereur. L'évêque s'y était enfermé ayec son peuple, résolu à mo^urir plutôt que de céder. Pour occuper les fidèles, il fît chanter les psaumes en deux chœurs, usage qui se répondit eaisuite dans l'Occideiit. <( Ma mère était là, (^t Augustin, la première à prendre part ^ .cette angoisse, à ces veillées, elle vivait de la parère. Pour moi, je n'étais pas réchauffé par la chale;ur de l'Esprit-Saint ; l'étonpement et le trouble d,e la cité .m'étonnaient cependant )>.

Dieu allait intervenir lui-même, soute air Amhroise et les catholiques et aus^i calmer .la colère impériale. Les corps des martyrs Gervais et Protais furent miraculeusement découverte, et, pendant qu'on les transférait solennellement

à la basilique, un aveugle recouvra la vue en les touchant. Augustin fut peut-être témoin du miracle, il en entendit certainement parler, mais ne se convertit pas. <( L'odeur de tes parfums, ô mon Dieu, était parvenue jusqu'à moi, et néanmoins je ne courais pas après toi. n (i)

C'est en curieux et plutôt pour juger que pour être instruit, qu'il assista d'abord aux prédications d'Ambroise ; il voulait savoir s'il méritait sa réputation d'orateur. Sa parole lui parut plus érudite, mais moins souriante et moins charmeuse que celle du manichéen Faustus.

C'était là, semblait-il. un homme heureux selon le monde, populaire et influent. Une chose devait lui peser beaucoup : le célibat.

Malgré ces dispositions peu favorables, l'auditeur se sentait peu à peu éclairé sur cette religion catholique qu'il s'était habitué à ne plus apercevoir qu'à travers les attaques des manichéens. II voyait disparaître les contradictions entre les deux Testaments : les prétendus scandales de la Bible pouvaient s'expliquer ; devant ses yeux éblouis, resplendissait l'aimable « visage » des Ecritures.

Affranchi pour toujours des doctrines de Manichée, Augustin ne pouvait pas rester chez les sceptiques de l'Académie, car eux non plus n'avaient pas le nom salutaire du Christ. « Te résolus de rester catéchumène dans l'Eglise catholique, où j'avais été placé par mes parents, en

(i) Conf., IX, i5-i6.

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attendant qu'une lumière certaine vînt diriger ma course. » (i)

Une page émue et haletante des Confessions montre combien il soupirait alors après la vérité religieuse. « Je pensais au long espace de temps écoulé depuis ma dix-neuvième année, où je me passionnai pour la Sagesse. Voici que j'avais trente ans, et je me débattais toujours dans la même fange, avide de jouir de ces biens présents qui me fuyaient, et nrie dissipaient. Je m'étais dit : Demain, je trouverai, demain l'évidence va se faire ; voilà Faustus qui arrive et qui m- expliquera tout. O grands hommes de l'Académie, point de certitude pour guider la pratique de la vie ! Au contraire, cherchons plus diligemment et ne désespérons pas. Déjà, les Ecritures ne sont plus absurdes, elles peuvent s'interpréter honnêtement. Que je fixe mes pieds à cet endroit même où, enfant, j'ai été mis par mes parents, en attendant que la vérité se manifeste. Où et quand chercher ? Ambroise est là, et les livres ne manquent pas. Une grande espérance s'est levée : la foi catholique n'enseigne pas ce que je pensais, je l'accusais à tort. Ses docteurs défendent d'attribuer à Dieu une figure humaine. Et j'hésite à frapper pour que les autres vérités se montrent ? Les heures de la matinée sont aux élèves. Que faire des autres heures ? Pourquoi ne pas les employer à cette recherche ? Mais quand irai-je saluer les amis dont la

(i) Conf., V, 23-25 et VI, 4-8.

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protection m'est nécessaire ? Quand est-ce que je préparerai ces marchandises que je vends aux écoliers ? Et le temps de réparer mes forces, de reposer mon esprit las d'inquiétudes ? Périssent toutes ces choses vaines et vides ! Que je me livre à la seule recherche de la vérité ; la vie est misérable et la mort est incertaine. » (j)

A Milan, comme à Thagaste, Monique était assidue à l'église, fidèle aux bonnes œuvres. Un jour, suivant l'usage de l'Afrique, elle se pré- •scntait à la chapelle des Martyrs, avec son panier de provisions. Quand on lui dit que cette coutume avait été prohibée par ï'évêque de Milan, elle obéit avec une docilité qui surprit Augustin lui-même. C'est qu'avant tout elle voulait être bien vue d'Ambroise, afin de l'intéresser à la conversion de son fils.

Une autre question troublait sa conscience délicate. Devait-elle jeûner le samedi, comme elle le faisait en Afrique, ou bien valait-il mieux se conformer à l'usage milanais ? Augustin alla aux renseignements et rapporta une réponse dont il se souviendra plus tard en pareille circonslanee. (( Quand je suis ici, avait dit l'évéque, je ne jeûne pas ; quand je suis à Ronae, je jeûne ; observez les usages locaux et vous éviterez tout scandale. » {2)

Ambroise était plein d'admiration pour sa nouvelle paroissienne. « Quand il nie vayail, dit

(i) Conf.. VI, iS.

(2) Ep., 3G. 3:!.

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Augustin, il s'exclamait, en me félicitant d'avoir une telle mère : il ignorait quel fils elle avait en moi qui doutais de toutes choses, désespérant de trouver la route de la vie. » (i)

Ce dernier mot est à retenir. Le grand évêque de Milan ne connut guère le fils de Monique. Il l'éclaira sans le savoir par ses prédications ; le baptisera de sa main, mais ne crut point devoir l'admettre dans son intimité. 11 le reçut en père et en évêque, non pas en ami. (2)

Administrateur et homme d'action, surchargé d'affaires, Ambroise était peu fait pour comprendre ce professeur intellectuel et sentimental, passablement timide et aussi quelque peu aigri par ses déceptions passées. Pour le mettre à l'aise et lui permettre de s'ouvrir entièrement, il eût fallu un peu plus de cette qualité de cœur qui s'appelle la condescendance.

« Si quelqu'un n'a pas le courage de demander notre amitié, effarouché qu'il est par nos titres et pas nos dignités, il faut descendre jusqu'à lui offrir complaisamment, humblement, ce qu'il n'ose pas demander. » (3) Quand l'évêque d'HippHDne écrira ces lignes, il pensera peut-être

(i) Conf.. VI, 2.

(2) (( Suscipit me paterne ille homo Dei et peregrinationem meam satis episcopaîiter dilerit. » On a voulu voir dans ce mot « satis episcopaîiter » une malice de saint Augustin, il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches. En réalité, il fait allusion au texte de saint Paul qui recommande à l'évêque d'être hospitalier. I, Tim.. III, s.

(3) De div. quœst., qu. LXXI, 6.

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aux heures qu'il passa inquiet et hésitant à la porte de saint Ambroise. « Je ne pouvais pas lui dire ce que je voulais, ni comme je voulais ; j'étais séparé de ses oreilles, de ses lèvres, par la foule des gens d'affaires auxquels il prodiguait ses services. » (i)

Dans ses méditations solitaires de Cassiciacum, arrêté par certaines difficultés, il pensera à celui qui aurait pu les résoudre et auquel il n'a pas su s'ouvrir. <( Ce que je regrette, c'est de n'avoir pas réussi à lui révéler mon amour pour lui et pour la Sagesse. Car, certainement, il aurait eu pitié de ma soif, il m'aurait donné à boire abondamment. » (2)

Ces lumières qu'Augustin aurait pu trouver auprès de l'évoque de Milan, il les trouva de fait dans certains livres néo-platoniciens, très probablement dans les Ennéades de Plotin.

Plotin était né à Lycopolis, en Egypte, en l'an 2o4 de noire ère. Il étudia la philosophie, à Alexandrie, sous Ammonius Saccas, le Socrate de l'école néo-platonicienne. Il enseigna à Rome, dans un cercle intime d'amis appartenant aux hautes classes de la société. C'était un fiage, doublé d'un homme de bien, qui avait l'estime et la confiance de tous. Certains parents lui confiaient en mourant les enfants qu'ils laissaient orphelins. Plotin prenait grand soin de leur éducation et administrait scrupuleusement leur

(0 Coni., VT, 3.

(2) SoWoq., II, 36.

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fortune. « En attendant qu'ils deviennent philosophes, avait-il coutume de dire, ils ont besoin de toucher leurs revenus. » (i)

Essentiellement éclectique, il avait emprunté à toutes les écoles, sauf à celle d'Epicure qu'il détestait. Platon était son principal inspirateur ; il le reproduisait si bien qu'en le lisant, Augustin semblera entendre le maître lui-même. « Celle grande voix de Platon, écrira-t-il, la plus pure et la plus éclatante qu'il y ait dans la philosophie, s'est retrouvée dans la bouche de Plotin. )> ^2)

Les néo-platoniciens admettaient une sorte de trinité. Au sommet de toutes choses se trouve VUn, appelé aussi la Puissance, le Bien. De ce premier principe découle un second, nommé VEsprit, qui, à son tour, produit un troisième, VAme du monde.

Ces doctrines hautement spiritualistes n'étaient pas sans ressemblance avec le christianisme. L'un de leurs adeptes fut ravi en lisant les débuts de VEvangile selon saint Jean. Il était' d'avis qu'il fallait graver ces paroles en lettres d'or sur les murailles des églises (3). En fait, nombre de néo-platoniciens finirent par se faire chrétiens.

Pour Plolin, la philosophie n'était pas seulement une vue spéculatiAe des choses, une

(i) Vita Porphyrii, 2-9.

(2) C. Acad., ni, 41.

(3) De Civ. Dei, X, 29.

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<( Weltanschauung )>, comme disent les Allemands. C'était plutôt une mystique, une manière de s'élever jusqu'à la divinité pour s'unir à elle.

Le premier pas consiste à se dégager du monde des corps, à passer dans celui des Ames. On s'élève ensuite jusqu'à VEsprit, qui renferme les idées des choses visibles. L'idéal serait de s'unir à VUn, source ineffable de tous les êtres.

D'après Porphyre, son ami et son biographe, Plot in aurait eu quatre de ces sortes d'extases au cours des cinq ans qu'ils vécurent enscmblc(i).

Ce philosophe, avec son mysticisme et ses goûts esthétiques, avait tout ce qu'il fallait pour enthousiasmer le jeune homme qui s'enflammait jadis en lisant VHorteîtsius de Cicéron.

D'ailleurs, l'influence néo-platonicienne n'allait pas seulement exciter son amour de la Sagesse, elle dissipait peu à peu les nuages amoncelés dans son intelligence par le panthéisme matérialiste des manichéens.

îl commençait enfin à s'élever au-dessue» des corps, au-dessus de l'esprit humain lui-même, à concevoir la divinité immatérielle et infinie. (( Averti par ces livres de revenir en moi-même, guidé par toi, mon Dieu, je rentrai dans la chambre intérieure de mon âme, je l'ai pu, car tu étais venu à mon secours. Je rentrai et je vis de l'œil de mon âme, au-dessus de mon esprit, l'immuable lumière...

(i) Vita Porphyrii, 28.

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)) Et je dis : Est-ce que la vérité n'est rien dii tout p.uisqu'elle n'est pas étendue dans les espaces finis ou infinis ? Et tu a crié de loin : Bien au contraire, je suis celiii qui suis. Et j'entendis comme oïl entend dans le cœur ; impossible d'en douter, j'aurais plutôt douté de mon existence que de cette vérité qui se révèle par les créatures... Et j'étais ravi, mon Dieu, de t'aimier véritablement et non plus un fantôme au lieu de toi. )) (i)

Sa conception de l'âme et de Dieu se purifiait, il était également mis sur la voie où il trouverait la solution au problème du mal. Les créatures ne sont jamais mauvaises, elles sont tout simplement différentes, inégales et limitées. C'est précisément de cette variété et de ces différences que provient la beauté et l'harmonie de l'ensemble.

Les corps les plus infimes, la vipère et le vermisseau ont leur raison d'être, et contribuent à la splendeur du monde ; tout comme les astres qui brillent au firmament, la lune, le soleil et les étoiles, ils chantent la gloire du Créateur. Il n'y a qu'un mal véritable : le péché ; ce n'est pas une substance, mais la perversion de la volonté libre qui se détourne de Dieu (2).

Dans son ascension lente et pénible vers la lumière, Augustin rencontra un réel secours chez les disciples de Platon ; il leur restera tou-

(i) Conj., VII, 16 et 20.

(2) Ihid., VII, 17-24.

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jours reconnaissant et sympathique. Cependant, ils risquaient de lui communiquer un pieu de cet orgueil intellectuel qui les empêcha souvent de comprendre le christianisme et d'y adhérer. (( Voilà que je voulais déjà passer pour sage ; au lieu de pleurer ma misère, je commençais à m'enfler de ma science. » (i)

Plotin était un philosophe et un mystique assez plein de lui-même ; conscient de sa supériorité, il ne se souciait guère d'éclairer ni de moraliser le peuple. Invité un jour à prendre part à une fête religieuse populaire, il répondit dédaigneusement : « C'est à vos dieux de venir à moi ; pour ma part, je ne vais pas à eux. » (2).

Cette attitude hautaine et dédaigneuse est le contraire de l'Evangile et de l'ascétisme qui en découle. (( Les ascensions des grands contemplateurs orthodoxes les font plus tendres pour le petit, plus tendres pour le pauvre, plus intelligents de ses besoins. » (3)

Racontant la halte qu'il fit auprès des néoplatoniciens, l'infatigable chercheur nous dit qu'il ressemblait alors au voyageur égaré entrevoyant de loin sa pairie, sans voir encore la route qui pourra l'y amener. « C'est autre chose, écritil, do contempler du haut d'un pic sauvage la patrie de la paix, ignorant le chemin pour y parvenir, et autre chose de connaître cette route

(i) Conf., VII, 26.

(3) Vita Porphyrii, 10.

(3) Rushrock Vadmirahlc (œuvres choisies) traduit par Ernest Hello. Introd., p. XII.

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que l'empereur céleste a aplanie lui-même afin de nous y conduire en toute sécurité. » (i)

Ce chemin unique, c'est le Verbe, mais le Verbe incarné, dont ne parlent pas les livres platoniciens. C'est le Clirist doux et humble de cœur qui appelle à lui, pour les guérir, tous ceux qui ont conscience des ténèbres de leur esprit et de leurs misères morales.

Augustin arait appris tout enfant le nom de ce médiateur parfait, placé entre Dieu et les hommes ; il en conservait depuis la saveur sur les lèvres et dans le coeur ; et cependant il hésitait à se livrer à lui. <( Je ressemblais, dit-il, à ces malades qui refusent de se confier à un bon médecin, parce qu'ils en ont. rencontré de mauvais. Pour guérir, j'avais besoin de croire, et, par crainte d'être trompé, je résistais, ô mon Dieu, aux médicaments de la foi que tes mains ont préparés et répandus sur les m.isèrcs du genre humain. » ('2^

Eclairé par les prédications d'Ambroise, affranchi de ses préventions manichéennes, averti de ne point s'arrêter à la lettre qui tue, mais de pénétrer jusqu'à l'esprit qui vivifie, il s'empressa d'ouvrir le livre des Ecritures. (( Je saisis donc avidement les vénérables écrits de ton Esprit, mon Dieu, et avant tout l'apôtre Paul. Et je voyais s'évanouir ces difficultés 011 il me semblait autrefois qu'il se contredisait lui-même, qu'il

(i) Conf., YII, 27 et cf. De Trinitate, IV, i5-2o. (2) Conf., VI, 5-8.

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n'était pas d'accord avec la Loi et les Prophètes. Et je vis que ces écrits n'avaient qu'un visage, et je commençais à exulter avec appréhension. » (i).

Cette âme prédestinée, longtemps captive et enténébrée commençait à chanter l'hymne de la délivrance. Après de nombreuses erreurs et de pénibles tâtonnements, elle voyait luire enfin l'aube de la vérité. Elle exultait déjà, mais sa joie n'était pas complète. Après avoir dépassé les impies qui ne savent pas remonter à Dieu au moyen des créatures, allait-elle misérablement se ranger au nombre de ceux qui refusent la lumière parce que leurs œuvres sont mauvaises ? u J'avais rencontré la perle précieuse ; restait à vendre mes biens pour l'acquérir, et j'hésitais. » (2).

(i) Conf., VII, 25-27.

(3) Ibid., VIII, 3.

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