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CHAPITRE VII

La Guérison du Cœur

La contagion de l'exemple. — Les deux volotités. Le triomphe de la grâce.

Comme beaucoup d' « intellectuels )> et d'idéalistes, Augustin éprouvait parfois des retours subits vers ces réalités sensibles dont il avait un sentiment très vif. Tandis qu'il s'excitait à poursuivre la vérité et la Sagesse, au prix de tous les labeurs et de tous les sacrifices, il entendait une voix secrète murmurer au fond de son âme : « Ne te hâte pas trop : le monde présent a bien ses charmes et ses douceurs. Il ne faut pas s'en détacher à la légère, car il serait honteux d'y revenir. Il m'est désormais facile d'obtenir une situation hotiorable. Que me faudra-t-il de plus ? Grâce au nombre de mes amis puissants, je puis, sans viser trop haut, compter sur une place du gouverneur. Je prendrai une femme qui ait

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quelque argent, pour ne pas augmenter mes charges, et je bornerai là mes désirs. » fi)

Un projet moins vulgaire fut caressé pendant quelque temps et faillit même se réaliser. D'accord avec une dizaine d'amis qui s'étaient groupés autour de lui, il rêva de fonder une sorte de communauté philosophique. Ils mettraient leurs biens en commun, en renonçant à tout droit de propriété personnelle. Chacun recevrait suivant ses besoins, et s'abandonnerait totalement aux prévenances de l'amitié.

Deux membres choisis à tour de rôle pour un an seraient comme les magistrats de la communauté et prendraient soin de son administration. Tous les autres, débarrassés des soucis matériels, s'adonneraient tout entiers à la philosophie.

Romanien, qui venait d'arriver à Milan pour ses affaires, s'enflamma pour ce beau plan, et comme il était de beaucoup le plus riche, sa voix était fort écoutée. Il était ravi de devenir le mécène de cette petite société de sages. Son nom figurerait avec honneur sur des ouvrages élaborés en commun et qui passeraient à la postérité.

Par malheur, on avait négligé un polit détail qui allait tout gâter. La plupart des amis étaient mariés, et les autres comptaient bien en faire autant. Ils ne furent pas assez naïfs pour discuter si les femmes goûteraient ce régime. Devant cette difficulté, le projet échappa des mains, il

(i) Conf., VI. 19.

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tomba misérablement à terre, comme un vase brisé dont on jette les morceaux (i).

Le mariage préoccupait grandement Augustin lui-même. Il s'en faisait, l'ardent apôtre auprès de son cher Alype. C'était là, affirmait-il, un fruit savoureux dont il est impossible de se passer après y avoir sérieusement goûté. Cet état, du reste, n'a pas empêché quantité de personnages illustres de cultiver la sagesse, de servir Dieu et d'aimer leurs amis. Saint Paul, au surplus, ne le défendait pas.

Ebranlé par cette éloquence, Alype allait mettre les pieds dans « ces doux pièges » placés sur son chemin. Lui aussi prit le parti de se marier, non par goût, mais par curiosité, et comme pour faire des expériences. Il lui tardait de connaître cette chose, sans laquelle la vie semblait un supplice à celui qu'il estimait et qu'il aimait (2).

Monique, elle-même, songeait sérieusement à marier son fils, afin de hâter par là sa conversion. Comme d'habitude, elle consulta Dieu, mais cette fois, elle ne reçut point une réponse claire et consolante. Il y avait, dans sa prière, trop d'ambition maternelle, trop de calculs humains.

Malgré ses grandes vertus, elle ne pouvait pas se résigner à prendre pour sa bru la mère d'Adéodat, qui n'était peut-être qu'une simple affranchie. Les amis, eux aussi, jaloux de la gloire de leur maître bicn-aimé, répugnaient fort

(i) Conl., VI, 2!i.

(2) Ihid., 21-22.

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à cette mésalliance. Augustin eut la faiblesse de céder.

Il nous a dit lui-même, en une phrase brûlante, avec quel déchirement il se sépara de celle qu'il avait choisie, dont il avait un fils, et à laquelle il était resté fidèle pendant dix ans. « Comme elle était un empêchement à mon mariage, on l'arracha de mon flanc, celle dont j'avais l'habitude de partager la vie, et mon cœur, déchiré et blessé là où il était uni au sien, saignait. ))

Pouvait-elle, de son côté, sans un cruel brisement de l'âme, dire adieu à ces deux êtres qui avaient toute son affection et qui faisaient toute sa vie ? Ce fut, néanmoins, semble-t-il, sans révolte et sans récriminations. Elle se retirait en Afrique, promettant à Dieu de ne point connaître un autre homme. En entrant au couvent, en se vouant à l'idéal chrétien, elle ne faisait que devancer celui qui luttait encore, mais dont elle connaissait les aspirations secrètes et les désirs profonds. Il obtenait, entre temps, grâce aux soins actifs de sa mère, une fiancée très riche sans doute et de bonne famille, qui lui plaisait beaucoup. Malheureusement, elle était trop jeune ; il n'eut pas le courage de l'attendre. « Je recherchai, non certes une épouse, mais une autre femaie qui entretiendrait, qui prolongerait, qui augmenterait la maladie de mon âme. » (i)

(i) Conj., VI, 23 et 2;

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Avec sa nature ardente, Augustin ne pouvait pas se contenter de convictions chancelantes et de vertus médiocres, il devait monter très haut dans la Cité de Dieu, ou bien descendre très bas dans la Cité du Monde. En un moment critique de découragement, il faillit se ranger parmi ce petit troupeau, reluisant et dodu, qu'Horace dépeignait si joliment à son ami Tibulle (i). (( Discutant avec mes amis, Alype et Nébride, sur les biens et les maux, j'aurais donné, dans mon ccjeur, la palme à Epicure, si je n'avais pas été retenu par la croyance à l'immortalité de l'âme et aux sanctions de l'au-delà. » (2)

A ce moment oii tout semblait perdu, la lutte allait reprendre, intense et tragique, non pour une simple conversion, mais pour la perfection de la vie chrétienne. Les idées avaient éclairé l'intelligence, il fallait maintenant des faits pour entraîner la volonté.

Exaspéré de voir les âmes pénétrer de toutes parts dans l'Eglise catholique, tandis que luimême restait misérablement à la porte, il résolut d'aller trouver un prêtre de Milan, dont il avait entendu dire le plus grand bien. 11 s'appelait Simplicien.

Simplicien n'avait rien d'un génie, c'était un homme de bon conseil, humble et condescendant. Nourri depuis son enfance dans la religion

(i) « Me pinguem et nitidum hene curata ciite vises, Ciim ridere voles Epicuri de grege porciim. »

Ep., I. 4.

(2) Conf., YI. 26.

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catholique, il pouvait en parler d'expérience, et il le faisait avec beaucoup de tact. Ambroise luimême ne dédaignait pas de recourir à ses directions, il l'appelait même son père dans la foi.

Le bon vieillard comprit du premier coup les dispositions et les besoins de son visiteur. Celuici, heureux de trouver un homme capable de l'écouler avec patience et sympathie, raconta ses errements chez les manichéens, les secours intellectuels qu'il puisa dans les livres néo-platoniciens lus dans la traduction de Victorin.

Ce dernier nom fut pour Simplicicn un trait de lumière. 11 avait connu intimement cet homme, il travailla même à le convertir. Pour une ame déjà convaincue de la vérité du catholicisme, mais hésitant à faire le dernier pas, la nieilleure apologie n'était-ce pas le simple récit de cette conversion ?

Originaire d'Afrique, Victorin professa l'éloquence à Rome avec tant d'éclat qu'il mérita d'avoir sa statue en plein Forum. Lui aussi avait tardé longtemps à professer publiquement une religion qu'il partageait au fond du cœur ; il n'allait pas aux réunions du culte ; quand on lui en faisait le reproche, il répondait avec humeur : <( C(î sont donc les murailles qui font les chrétiens ? »

Craignant toutefois de voir le Christ le renier devant son Père, pour ne l'avoir pas confessé devant les hommes, il se ravisa et dit brusquement un jour à son ami : (( Allons à l'église ; je veux devenir chrétien. )> Et, devant les fidèles étonnés et ravis, au grnnd désespoir des païens,

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il prononça le Credo de cette voix puissante que les Romains avaient tant de fois applaudie.

Ce petit mot : « Allons à l'église », accentué à dessein, répété peut-être par Simplicien, auquel il avait été adressé, remuait Augustin jusqu'au fond de l'âme. « Je brûlais, dit-il, du désir de l'imiter. » Cette admiration fut encore augmentée par la fin du récit. Quand Julien l'Apostat interdit aux chrétiens de professer les lettres, Victorin ferma son école plutôt que de renoncer au Christ.

Ce n'était point l'ambition ou la cupidité qui empêchait Augustin de se convertir, mais bien cette chaîne qu'il s'était forgée lui-même, en suivant les désirs de la chair, et dans laquelle il gémissait si douloureusement. «. Ma volonté perverse avait engendré le désir sensuel, en obéissant à ce désii", j'en ai fait une habitude ; l'habitude non combattue est devenue une nécessité. Voilà comme autant d'anneaux qui, s'entrelaçant, onl constitué ce que j'appelle la chaîne de mon dur esclavage. » (i).

Personne peut-être n'a plus senti dans son âme cette lutte entre la chair et l'esprit dont parle saint Paul, et personne aussi ne l'a mieux décrite. « J'étais doucement appesanti par le fardeau du siècle, comme on l'est par le sommeil. Les pensées qui m'élevaient vers toi, mon Dieu, ressemblaient aux efforts d'un homme qui veut se lever, mais que la torpeur domine et «rui

(i) Conf., YIII, 4. 5 et

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s'endort à nouveau... J'étais parfaitement convaincu par la vérité, je ne pouvais répondre sinon ces paroles lentes et somnolentes : tout de suite, voilà, tout de suite ; attends un peu ! » (i)

L'exemple de Victorin se convertissant au Christ l'avait ébranlé ; d'autres exemples, plus admirables encore et plus contagieux pour une telle âme, allaient le bouleverser complètement, hâter le dénoûment du drame qui se jouait dans son cœur.

Un jour qu'il était seul à la maison avec son ami Alype, il reçut la visite d'un compatriote, nommé Poniicien. C'était l'un des hauts dignitaires de la cour, chrétien fervent, très assidu à l'église. Tandis que l'on causait familièrement, le visiteur prit machinalement le livre qui se trouvait sur la table de jeu ; puis, étonné et ravi, il regarda Augustin en souriant : le hvre n'était autre que les Epitres de saint Paul.

Encouragé par ce fait, Ponticien se mit à parler d'Antoine, le célèbre moine égyptien, dont la réputation commençait à se répandre dans toute FEgliso. Du reste, pour sentir les parfums do la vie monastique, il n'était pas nécessaire d'aller en Egypte, il y avait un monastère d'hommes tout près de Milan, î^ous la direction paternelle d'Ambroise.

Les deux amis écoutaient en silence, admirant ces merveilles dont ils ne connaissaient rien. L'intérêt devint encore plus pathétique lorsque

(i) Conf., VIII. 12.

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les deux amis l'entendirent raconter un fait dont il avait été lui-même témoin. La chose s'était passée à Trêves, cette Rome d'au delà des Alpes, célèbre par son cirque.

Une après-midi, pendant que l'Empereur assistait aux jeux, il était allé avec trois officiers, se promener dans les jardins avoisinant la ville. Deux d'entre eux pénétrèrent par hasard dans une cabane de moines et y trouvèrent La Vie de saint Antoine. L'un d'eux ne pouvait plus détacher les yeux de ce livre.

Le spectacle de cette existence tranquille et pure, toute illuminée et embaumée par l'amitié divine, le dégoûta profondément de la vie de cour, en apparence si brillante, et en réalité remplie de servitude et d'anxiété. Quand les flots tumultueux de son cœur furent un peu calmés, il regarda son compagnon et lui dit : « J'ai rompu avec tout ce qui faisait notre espérance ; j'ai résolu de servir Dieu ; je commence dès maintenant, en cet endroit même. Si tu ne veux pas suivre mon exemple, du moins ne t'y oppose pas. »

Les deux amis se faisaient moines, après avoir pris congé de leurs compagnons qui rentrèrent au palais, les yeux en larmes. En apprenant la nouvelle, leurs fiancées résolurent de les imiter et consacrèrent à Dieu leur vkginilé.

Plus convaincants que toutes les prédications et toutes les apologies, ces faits, ainsi que des flèches ardentes, transperçaient le cœur d'Augustin. Dieu s'en servait, comme il s'était servi des sermons d'Ambroise et des livres platoniciens

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pour ram(3ncr à lui son fils prodigue. <( Je m'étais placé derrière mon dos pour no pas m' apercevoir ; et voici, Seigneur, que tu me plaçais devant ma face, pour que je puisse voir combien j'étais laid, combien contrefait, souillé, maculé, ulcéreux. Et je voyais, et je m'étais en horreur, et impossible de me fuir. »

Ces deux hommes renonçant du premier coup et sur place à toutes leurs ambitions, à leurs fiancées, pour se livrer totalement au Christ, se posaient obstinément devant lui, reproche cinglant pour ses lâches hésitations. Il les aimait et, plus il les aimait, plus il se sentait exécrable piar comparaison.

Douze ans s'étaient passés depuis sa lecture de VHoHensiiis et la demi-prière qu'ail avait faite pour demander la chasteté. Est-ce que ces deux officiers avaient exigé, pour se convertir, de si longs délais et tant de discussions ?

Lorsque Ponticien rentra au palais, heureux de son apostolat, il ne se rendait sans doute pas compte de la tempête qu'il venait de soulever dans l'âme de son ami. L'esprit avait trouvé la lumièle, la raison n'opposait plus de difficultés ; la résistance venait d'une autre portion de l'être, de la sensibilité insoumise. <( Elle résistait, elle regimbait, mais ne s'excusait pas ; il ne restait plus qu'une trépidation muette ; elle redoutait comme la mort de s'opposer au flot de cette coutume honteusement mortelle. »

Après avoir longtemps erré, loin de Dieu et de lui-même, il venait décidément de rentrer dans (( sa maison intérieure, dans la chambre de son

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àme, dans son cœur )s et là, il livrait la plus grande des batailles, celle où on lutte contre soimême. (( Portant le trouble dans mon esprit, sur mon visage, je me précipitai sur Alype, en criant : Que souffrons-nous ? Qu'est ceci ? Qu'avons-nous entendu ? Les ignorants se lèvent et ravissent ]e ciel ; et nous, avec nos doctrines sans cœur, voilà où nous nous vautrons, dans la chair et le sang ! » (i)

Rendu humble par le sentiment de sa faiblesse et de son impuissance, Augustin priait avec plus d'instance ; on le voyait plus souvent à l'église. Le Père céleste allait achever par sa grâce le travail qu'il avait commencé par de nombreux intermédiaires humains ; il allait enfin attirer complètement à lui ^f le fils des larmes». Il serait attiré, mais non violenté, et voilà pourquoi elle continuait, cette lutte intérieure qu'il a décrite avec une saisissante vivacité : « J'étais malade et je me tourmentais, m'accusant moi-même très amèrement : je me tournais et me retournais dans mon lien, attendant qu'il fût rompu totalement : il ne me tenait plus que par un fil, mais il me retenait tout de même. Et tu me pressais, Seigneur, au plus intime de moimême, dans ta sévère miséricorde ; tu me flagellais par le fouet double de la honte et de la crainte, de peur de m.e voir lâcher tout, de ne pas rompre ce lien si ténu qui me retenait, qui se consoliderait de nouveau, et m'enchaînerait plus fortement. »

(i) Conf., VIIL i^2o.

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C'était toujours le dorn:eur alangui par le sommeil qui se répétait à lui-même des paroles paresseuses : « Allons, c*est le moment, voilà V heure ! » Il approchait de plus en plus de la résolution finale, il ne restait plus qu'un pas à faire, mais combien coûteux ! « Ce point du temps 011 j'allais devenir autre, plus il approchait, plus il me faisait peur ; il ne reculait pas, il n'avançait pas, il restait suspendu. »

Pour cette âme à l'imagination vive et à la sensibilité frémissante, les tentations de la chair revêtaient une forme presque tangible. « Elles me retenaient, ces bagatelles de bagatelles, ces vanités de vanités, mes anciennes amies. Elles secouaient mon vêtement de chair, et murmuraient à mon oreille : « Tu nous quittes ? à par- » tir de ce moment, nous ne serons plus jamais » avec toi ; dès maintenant, ceci et cela te sera » interdit pour toujours... Crois-tu que tu pour- » ras t'en passer ? »

Cependant, ces voix de la tentation allaient s'affaiblissant ; elles ne résistaient plus ouvertement et en face ; elles ne venaient plus barrer la route. Chuchotant par derrière pour attirer l'attention et obtenir un regard, elles retardaient néanmoins la marche du Prodigue vers la maison paternelle.

De ce côté où il avait tourné son visage, oii il tremblait de s'avancer, il vit venir à lui la chasteté chrétienne, belle et attrayante, les mains pleines de promesses et de bénédictions. <( La chasteté m'apparaissait sereine et modestement souriante, honnêtement caressante, elle m'invitait

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à venir sans hésiter, elle étendait, pour m'accueillir et m'embrasser, des mains pieuses, pleines de gerbes de bons exemples. Tant d'enfants et de jeunes filles ; une jeunesse nombreuse et tous les âges, des veuves graves, des vierges vénérables ; et en tous, cette continence apparaissait point du tout stérile, mais mère féconde des nombreux enfants de bonheur que tu lui donnes. Seigneur.

» Elle me raillait avec une ironie engageante et semblait me dire : Tu ne pourras pas ce que ceux-ci et celles-là ont pu ! Ceux-ci et celles-là, le peuvent-ils par eux-mêmes, ou n'est-ce pas grâce au Seigneur, leur Dieu, qui m'a donnée à eux ? Pourquoi te confiner en toi-même, chancelant ? Jette-toi en lui ; ne crains rien, il ne se retirera pas pour te laisser tomber ; jette-toi en lui en toute sécurité, il t'accueillera, et te guérira. )) (i)

Les deux amours qui ont créé deux cités, celle d'en haut et celle d'en bas, se disputaient l'âme d'Augustin. L'orage soulevé dans son cœur par les paroles de Ponticien ne faisait qu'augmenter. Sentant sa poitrine oppressée et ses paupières humides, il sortit dans le jardin et s'assit sur un banc. Son cher Alype, le (( frère de son cœur », était à ses côtés, anxieux et muet.

Cette présence elle-même finit par le gêner, et il s'éloigna brusquement. Etendu sous un figuier, il laissa libre cours à ses larmes et proférait douloureusement ces paroles entrecoupées : « Jus-

Ci) CoTif., YIII, 25-28.

ques à quand, jusques à quand ces délais : demain, demain ! pourquoi pas tout de suite ? pourquoi pas dès maintenant en finir avec ma bassesse ? »

Au milieu de son trouble, il entendit soudain comme une voix d'enfant ou de jeune fille, qui disait en chantant : « Toile legc, toile lege ; prends et lis, prends et lis. » Que pouvait être cette voix ? Etait-ce un refrain en usage dans quelque jeu ? C'était peut-être une voix céleste qui l'avertissait d'ouvrir les Epîtres de saint Paul.

Cette pensée lui rappelait la conversion de saint Antoine, dont il venait d'entendre le récit. Antoine entendit lire un jour le texte suivant de l'Evangile : « Va, vends tes biens, donne le prix aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; alors viens et suis-moi. » Averti intérieurement de s'appliquer ces paroles, il abandonna tout et devint moine.

Ce souvenir aidant, Augustin fut convaincu que la voix mystérieuse venait du ciel, qu'elle s'adressait à lui. Il courut prendre le livre qui était resté sur le banc à côté d'Alype. Il l'ouvrit au hasard et lut ces mots de YEpitre aux Romains : « Revêtez-vous do Notre Seigneur Jésus-Christ, ne suivez pas la convoitise de la chair. » (i)

Ce fut l'appel définitif de Dieu, la grâce de la conversion totale. « Je ne voulus pas lire plus loin, c'était inutile. En finissant cette phrase, je

(i) XIII, i3-i4.

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sentis se répandre dans mon cœur comme une lumière sereine qui dissipa toutes les ténèbres de mon hésitation. »

Après avoir marqué le passage, il ferma le livre ; puis, d'un air calme et joyeux, il fit confidence à Alype du changement opéré dans son âme. Celui-ci avait eu sa crise également et s'était décidé dans le même sens. Il demanda à voir le texte révélateur et prit pour lui-même les paroles qui suivent : <( Reçois celui qui est faible dans la foi. » Convertis le même jour et au même endroit, les deux amis allaient s'affermir mutuellement dans leur foi reconquise ; ils la prêcheront tous deux avec amour, ils la défendront jusqu'à la mort .

Leur premier soin fut d'annoncer à Monique l'heureuse nouvelle, de lui présenter le fruit de ses prières et de ses larmes. (( Nous courons trouver ma mère, nous lui apprenons la chose, elle se réjouit. Nous lui racontons comment tout s'est passé, elle exulte et triomphe. Elle te bénissait, mon Dieu, toi qui peu?i nous accorder plus que nous ne pouvons demander et comprendre. Tu lui avais donné beaucoup plus qu'elle n'avait coutume de t'implorer à mon sujet par ses pleurs et ses gémissements. Tu m'avais converti à toi. Je me tenais debout sur cette règle de bois où, tant d'années auparavant, elle m'avait vu par ta révélation. » (i)

Apprenant un jour que cet enfant chéri qu'il

(i) Conf., VIII, 28-29.

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avait tant pleuré, vivait toujours, Jacob s'écria : « C'est ass^z pour moi, si mon fils Joseph est encore en vie ; que je m'en aille et que je le voie avant de mourir. » (i) Monique, elle aussi, était au comble de ses désirs ; sa tristesse s'était changée en joie, en une joie inespérée et surabondante. Avant de mourir, elle voyait revivre l'âme de son fils, elle le verrait à côté d'elle, s'élevant purifié et radieux dans la Cité de Dieu. L'Eglise elle-même comptera ce jour parmi les joies et les triomphes de son calendrier ; elle ne célèbre que deux conversions, celle de saint Paul et celle de saint Augustin.

(i) Genèse, XLV, 27-28.

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