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CHAPITRE IX

Joies et Douleurs

Le baptême. — L'extase d'Ostie. — La mort de Monique.

Au commencement du carême 887, Augustin et ses amis quittaient la campagne de Gassiciacum pour rentrer à Milan. Avec son fils Adéodat et l'inséparable Alype, il se faisait inscrire r.u nombre de ceux qui devaient recevoir le baptême pour les fêtes de Pâques. On publiait la liste des candidats et les fidèles étaient priés de signaler ceux d'entre eux qu'ils jugeraient indignes.

Ces heureux catéchumènes appelés compétents ou encore élus, étaient réunis souvent pendant le carême en vue de la grande cérémonie. Rangés dans l'une des basiliques, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, ils recevaient des exorcismes, des impositions de mains et surtout des catéchismes ; on les initiait peu à peu aux croyances et aux pratiques de la vie chrétienne.

Le livre des Evangiles était placé devant leurs yeux, tandis qu'un prêtre en expliquait la nature et l'importance. La prière dominicale, le Pater, était l'objet de commentaires détaillés. Le Credo devait être appris par cceur, et au jour marqué, les élus le récitaient tout haut devant les fidèles assemblés.

On peut voir une expression artistique de cette première initiation dans la scène du Don de la loi qu'on rencontre si souvent dans les monuments chrétiens des premiers siècles. Le Christ est assis sur un trône glorieux, au sommet d'une montagne d'où sortent les quatre fleuves du Paradis. Autour de lui se trouvent les apôtres. Saint Pierre, leur chef, reçoit des mains du Sauveur un livre, l'emblème de la loi chrétienne. Au-dessus de ce groupe, apparaissent dans l'azur du ciel, les quatre animaux symboliques, avec les quatre livres des Evangiles.

Parmi les candidats milanais de cette année, le fils de Monique était sans doute le plus en vue ; on se rappelait encore le jeune et brillant orateur qui avait prononcé l'éloge du consul Bauto et le panégyrique de l'Empereur II était également Lun des mieux disposés ; nous le savons par les écrits de Cassiciacum, par les Soliloques en particulier. Alype s'était déjà essayé à la pénitence en marchant pieds nus sur le sol glacial de Lîtalie du Nord, (i)

Les cérémonies du baptême eurent lieu à la

(i) Conf., IX, i4.

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Vigile solennelle de Pâques. Pendant les longues lectures instituées pour la circonstance, Augustin voyait passer devant son amc avide des Ecritures, les plus belles pages de l'Ancien Testament. La Création, le Déluge, la Tentation d'Abraham, le Passage de la mer Rouge, la Vision d'Ezechiel, l'Histoire de Jonas, celle de Nabuchodonosor.

Entre ces lectures grandioses et suggestives, les voûtes de la basilique retentissaient du chant joyeux des cantiques et des psaumes. L'auteur des Soliloques dut pleurer abondamment lorsqu'il entendit le psaume final qui annonçait le bap^ tême : Sicut cervus desiderat ad fontes...

{( Ck)mme le cerf soupire après les sources d'eaux, Ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant : (( Quand irai-je et apparaîtrai-je devant la face

[de Dieu ? » (i)

L'heure tant désirée était enfin venue. L'éveque et ses clercs se dirigeaient avec les élus vers le baptistère, édifice octogonal situé non loin de la basilique.

Quand vint son tour, Augustin se dépouilla de ses vêtements. Le visage tourné vers l'Occident, il renonça par trois fois au démon et à ses œuvt^s, au monde et à ses voluptés. Debout dans la piscine baptismale, le regard dirigé vers l'Orient, vers la lumière, il confessa la foi du Christ en répondant aux trois questions posées : Credo.

(i) Ps. 42 (Vulgale, 40, 1-4-

Alors on Tit couler l'eau sainte sur sa tête, sur ses épaules, sur sa poitrine, tandis qu'Ambroise prononçait les paroles sacramentelles : « Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint- Esprit. ))

Sorti de la piscine, il fut aidé par son parrain h revêtir les habits blancs, et l'évêque prononçait la formule suivante : <- Reçois le vêtement blanc et porte-le sans tache devant le tribunal du Christ. »

Le baptême était immédiatement suivi de la confirmation et la cérémonie se terminait par l'imposition des mains et l'invocation à l'Esprit septiforme

La procession se reformait ensuite pour rentrer à la basilique. Eclatants de blancheur et tenant à la main un cierge allumé, les néophytes marchaient en tête, chantant les joyeuses paroles du psalmiste : <( J'irai à l'autel de Dieu, au Dieu qui est ma joie et mon allégresse. »

Quand tout le monde avait pris sa place, on entonnait le Gloria in excelsis Deo et la messe de Pâques, commencée avant les cérémonies du baptême, continuait.

Augustin allait y assister jusqu'au bout pour la première fois.

Confiné auparavant avec les catéchumènes dans un endroit spécial, il devait s'en aller au moment de l'offertoire, laissant après lui ses amis catholiques et sa mère elle-même.

Le jour de Pâques, c'étaient les parents des nouveaux baptisés, leurs parrains aussi et leurs marraines qui offraient le pain et le vin du sacri-

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ficc. Ce ne fut pas sans émotion, ni non plus sans attirer l'attention synipatliiquc des fidèles, que Monique se présenta avec son offrande.

Augustin venait d'être baptisé el confirmé ; ce matin-là même, il faisait sa première communion. Le prêtre déposa, sur sa main ouverte, le morceau de pain consacré en disant : Corpus Chj'isti. Le communiant répondit : Amen. Il trempa ensuite ses lèvres dans le précieux calice que lui présenta le diacre.

La communion eucharistique scellait l'union des chrétiens avec le Christ et leur union entre eux. Celte douce vérité avait son expression sensible dans le baiser de paix. En le donnant et en le recevant, l'âme tendre d'Augustin dut chanter avec amour le psaume : Ecce qiiain boniun et (juain jiicundiini habiiare jratres in iiniun.

Voilà qu'il était rentré au bercail, dans ce loco pascuœ si gracieusement décrit par saint Ambroise. C'est le Christ lui-même qui nourrit et réconforte son troupeau. Les bons pâturages, ce sont les divins sacrements. On y cueille la fleur nouvelle qui a répandu la bonne odeur de la résurrection. On y cueille le lis de l'éternelle splendeur, on y cueille cette rose qu'est le sang du Seigneur. Ces bons pâturages, ce sont encore les Ecritures, sources intarissables de lumière et de force d).

L'Eglise pouvait Iressaillir de joie en ouvrant ses portes à cette brebis si longtemps errante, si

(i) In Psalm. ii8 ; 6crmo, ili, 2-3.

fatiguée, si haletante aussi après les fontaines de vie. Le bon Pasteur l'avait ramenée sur ses épaules ; plein de joie, il convoquait ses amis et ses voisins en leur disant : « Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé la brebis qui était perdue. ))

Les nouveaux baptisés portaient leurs habits blancs durant l'octave pascale. Outre l'office du matin et celui du soir auxquels ils assistaient chaque jour, ils avaient des réunions spéciales où se complétait leur initiation. C'était le moment de leur révéler les mystères eucharistiques auxquels ils avaient déjà participé (i).

Ce fut pour Augustin une octave de grande joie spirituelle. « Ces jours-là, dit-il, je ne pouvais pas me rassasier, ô mon Dieu, de l'admirable douceur que je sentais en m.éditant la profondeur de tes jugements dans le salut du genre humain. Comme je pleurais au milieu des hymnes et des cantiques, profondément remué par les chants mélodieux de ton église ! Ces voix pénétraient dans mes oreilles, et la vérité s'infiltrait dans mon cœur, et le sentiment de la piété s'enflammait, et mes larmes coulaient, et elles me faisaient du bien. » (2)

Ces chants sacrés venaient de prendre leur vol

(i) Pour les détails historiques qui précèdent, voir Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien, ch. IX, L'initiation chrétienne. F. Probst, Liturgie des vierten lahrhundert s , II Kap. die mailandische Messe. Diction, d'archéol. chrét., art. Anibrosien (rit).

(2) Conf., IX, i4.

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dans la basilique milanaise ; ils allaient bientôt retentir dans toutes les églises occidentales. Les ennemis d'Ambroise l'accusaient de séduire le peuple par ses cantiques. « On me reproche, écrivait-il, de tromper le peuple par l'enchantement de mes hymnes. Je l'avoue volontiers. C'est là un grand lyrisme ; il n'en est pas de plus puissant. Quoi de plus fort, en effet, que la confession de la Trinité, chantée chaque jour par la bouche de tout un peuple ? » (i)

C'était l'origine des chants religieux populaires, de ces cantiques dont les renégats, comme Renan, retrouvent encore les échos au plus profond de leur sensibilité.

L'une des plus poétiques, des plus suggestives aussi des hymnes qui sont sûrement de saint Ambroise, commence par ces mots : /E terne rerum conditor. On pourrait l'appeler la prière du matm.

L'aube blanchissante a chassé les ténèbres de la nuit, ramenant la douce lumière avec la joie et la sécurité. Le brigand a caché son poignard, le matelot voit revenir le calme de l'océan, le malade se prend à espérer.

Le messager du jour, la trompette du soleil, le coq interpelle le paresseux et l'empêche de se rendormir. C'est le moment de secouer la torpeur du corps et de l'âme, d'offrir à Dieu, au créateur du jour et de la nuit, les prémices matinales du sentiment et de la voix.

(i) Sermo contra Auxcntiuni, 34-

Une des strophes toucha particuUèremenl rânie pénitente d'Augustin. Elle s'inspire de la scène émouvante où l'apôtre Pierre, dans la cour de Caïphe, rencontre le regard de Jésus, après son triple reniement :

« Jésus, regarde ceux qui tombent, Corrige-nous par ce regard Qui fait disparaître les fautes, Couler les larmes du pardon » (i).

Le baptême de l'ancien professeur d'éloquence avait été une fête pour l'Eglise de Milan, spécialement pour son grand évêque. Cette fête eut son épilogue dans la maison de Monique, dans son cœur. <( Le fils des larmes » devenait le fils de la joie ; une fois de plus, l'allégresse avait jailli du plus profond de l'amertume dans une âme humaine.

Pendant ces jours de joyeux AUeluia, Navigius devait se sentir un peu néglige au foyer maternel. Comme le frère de l'Enfant Prodigue, il avait peut-être quelque peine à comprendre les prédilections de sa mère pour cet Augustin qui l'avait tant fait pleurer.

Monique eût sans doute répondu comme le père de la parabole, comme le Père céleste luimême : (( Il fallait bien faire fête, il fallait bien se réjouir : ton frère était mort, et le voilà vivant de nouveau, il était perdu et le voilà retrouvé. »

(i) L'hymne se trouve dans le Bréviaire romain, partie d'automne, à l'office de Laudes. Augustin y fait allusion dans ses Rétractations, I, 21.

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Vers la fin du temps pascal, quand les cérémonies de l'initiation chrétienne furent terminées, Augustin et sa mère se disposèrent à quitter ritalie pour rentrer en Afrique et revoir leur chère ville de Thagaste. C'est alors qu'eut lieu la fameuse extase connue sous le nom de vision d'Ostie.

Le tableau d'Ary Scheffer qui la représente est justement célèbre. Le peintre nous montre le fils et la mère assis l'un près de l'autre, la main dans la main, les visages tendus en avant et les regards pleins de pensées tournés vers le ciel.

Cette peinture a beau être expressive et éloquente, elle ne saurait remplacer la description qu'Augustin nous a laissée lui-même dans l'une des plus belles pages des Cojifessions.

C'était à Ostie du Tibre. Tous deux se reposaient un peu des fatigues d'un long voyage, et prenaient des forces pour la prochaine traversée. Loin de la foule, accoudés à une fenêtre donnant sur le jardin, ils causaient, « Nous causions avec une grande douceur. Oubliant les choses passées, tendus vers les choses à venir, nous cherchions, en présence de la vérité qui est toi-même, mon Dieu, ce que serait la vie éternelle des saints, cette vie que l'œil de l'homme n'a point vue, que son oreille n'a point entendue, que son esprit n'a pu comprendre. Nous aspirions des lèvres du cœur aux courants de la fontaine, de cette fontaine de vie qui est auprès de toi, pour nous en imbiber de notre mieux, et ainsi nous faire quelque idée de cette chose si grande. Or, notre entretien nous avait amenés à cette conclusion

que le plaisir des sen? charnels, si grand qu'il soit, dans n'importe quelle splendeur de lumière corporelle, auprès de la joie de cette vie-là, non seulement ne supportait pas la comparaison, mais ne méritait même pas un souvenir.

« Nous y élevant alors avec plus d'amour, nous avons parcouru graduellement toutes les choses corporelles, et jusqu'au firmament lui-même d'où le soleil, la lune et les étoiles brillent sur la terre. Et nous montions encore dans nos pensées intimes, en racontant, en admirant tes œuvres. Nous parvînmes à nos âmes et nous les avons dépassées, afin d'atteindre cette région de l'abondance inépuisable où tu rassasies Israël de l'aliment de vérité, où la vie est la Sagesse, source de toutes les choses qui sont, qui ont été, qui seront. Elle-même n'a pas été faite, mais elle est comme elle fut, comme elle sera toujours, ou plutôt, en elle, point de passé ni de futur, elle est tout sim.plemicnt, car elle est éternelle : avoir été et devoir être, ce n'est pas de l'éternité.

(( Et tandis que nous en parlions, tandis que nous y aspirions, nous y avons touché un instant par un élan de tout le cœur, et nous avons soupiré ; puis laissant là, attachées, les prémices de l'esprit, nous sommes revenus au bruit de nos lèvres, là où la parole commence et finit. Et quoi de semblable à ton Verbe, Notre Seigneur qui subsiste toujours en lui-mêm^e sans jamais vieillir, et qui renouvelle toutes choses ? » (i)

(i) Conf., ÎX, 23-24.

Comme autrefois saint Paul, Augustin s'était élevé jusque dans le ciel, la main dans la main de sa mère, son esprit uni à son esprit, son cœur à son cœur, dans une extase commune. Il devait, quant à lui, rester longtemps encore sur la terre pour aider les âmes 5 accomplir cette bienheureuse ascension.

Monique, elle, sentait sa mission terminée. Comme Siméon, voyant l'accomplissement de ses désirs, et des promesses de Dieu, elle chantait son Niinc dimittis.

u Mon fils, dit-elle, pour ma part, rien ne me charme plus dans cette vie. Je ne vois pas ce que j'y fais désormais, ni pourquoi j'y reste, voilà déjà évanouie l'espérance de ce monde. Une seule chose me faisait désirer de vivre encor? quelque temps ici-bas. Je désirais te voir chrétien catholique avant de mourir. Dieu me l'a accordé avec surabondance. Je te vois mépriser les joies terrestres pour être son serviteur. Que fais-je ici-bas ? » fi)

En effet, Augustin allait bientôt fermer les yeux à sa mère, et lui donner, dans cet acte suprême, un touchant témoignage de tendresse filiale. Cinq ou six jours après la contemplation d'Ostie, Monique tombait gravement malade.

Revenue à elle-même, après un long délire, on l'entendit s'écrier tout à coup : « Enterrez ce corps 011 vous voudrez, ne vous en inquiétez pas. Je vous demande seulement de vous souve-

(i) Conf., IX, 26.

nir de moi à l'autel du Seigneur là où vous serez. » Reprise bientôt par la fièvre, elle cessa pour toujours de parler.

Ces derniers mots étaient fort surprenants de sa part. On se rappelait avec quel soin elle avait préparé à Thagaste le lieu de sa sépulture, combien elle avait désiré être ensevelie auprès de celui dont elle partagea la vie et qu'elle réussit à convertir aS Christ. Et voilà que, sur le point de mourir, elle renonçait à cette dernière consolation. Totalement soumise à la grâce divine, dans cette école intime du cœur, în schola pectoris, elle s'était graduellement détachée de tout désir terrestre.

Après avoir pieusement recueilli son dernier soupir, Augustin rédigea lui-même l'acte funèbre qu'on, aurait pu graver sur la tombe, (c Au neuvième jour de sa maladie, dans la cinquantesixième année de son âge, dans la trente-troisième de mon âge à moi, cette âme religieuse et pieuse fut déliée de son corps. » (i)

Le fervent néophyte fît une grande violence à son cœur pour comprimer sa douleur et refouler ses larmes. Il craignait de ressembler aux païens qui n'ont pas d'espérance au delà du tombeau. « Je lui fermai les yeux, dit-il, et la tristesse immense qui gonflait ma poitrine montait en larmes. Mon âme imposait violemment à mes yeux de dessécher leur fontaine, et dans cette lutte je souffrais horriblement. »

(i) Canf., IX, 27, 28 et cf. 21.

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Le jeune Adéodat n'avait pas eu le même courage. Lorsque sa grand'mère rendit l'âme, il poussa un gémissement. Son père lui imposa silence. « Et ainsi, continuc-t-il, ce quelque chose de moi-même qui éclatait en sanglots, de la voix juvénile de son cœur, était réprimé luimême et se taisait. »

A cette grande douleur se mêlait néanmoins une consolation très douce, et comme un baume suave qui se répandait sur la plaie largement ouverte. Quelque temps avant de mourir, voyant son fils plein d'assiduité et de tendresse, Monique lui avait rendu un doux témoignage. « Amoureusement, dit-il, elle m'appelait pieux ; avec un grand sentiment d'affection, elle affirmait n'avoir jamais entendu sortir de ma bouche un mot dur ou peu respectueux à son égard. »

C'était là sans doute une grande joie pour ce fils enclin à ne voir dans son passé que ses fautes contre le ciel et contre sa mère. Mais la conscience d'avoir réjoui le cœur maternel ne l'empêchait pas de sentir cruellement la disparition. (( O Dieu qui nous as faits, quelk comparaison entre l'honneur reçu de moi et le se"rvîce qu'elle m'a rendu ? Me sentir ainsi privé de sa grande consolation, voilà qui blessait mon âme, et, pour ainsi dire, déchirait ma vie qui ne faisait qu'une avec la sienne. »

Augustin avait assisté, les yeux secs, aux funérailles de sa mère ; les témoins auraient pu le croire insensible, mais Dieu voyait au fond de son âme. « Moi, ô mon Dieu, là oîi personne ne m'entendait, je grondais la mollesse de mon

cœur, je refoulais le flot de mon chagrin, et il s'arrêtait un peu ; mais, de nouveau, il était entraîné par sa violence, non pas jusqu'au jaillissement des larmics, ni jusqu'au changement du visage ; mais moi, je connaissais l'oppression de ma poitrine. »

Malgré ses «fforts, il ne réussirait pas à calomnier jusqu'au bout la tendresse de son cœur filial. Il essaya la vertu apaisante du bain, mais il en sortit aussi accablé qu'auparavant.

L'idée lui vint alors de se mettre au lit. Réconforté un peu par un léger sommeil, il se rappela l'hymne ambroisienne qui chante les bienfaits de la nuit pour les membres fatigués et l'âme abattue. Il se mit à fredonner doucement ces versets qui réveillaient en lui les douces émotions ressenties dans la basilique de Milan :

« Dieu créateur de toutes choses Conducteur des cieux, qui revêts Le jour d'éolatante lumière.

Donne à la nuit l'apaisement Pour qu'il rende nos membres las A leur labeur accoutumé, Relève notre âme abattue.

Calme les angoisses du deuil ».

Ces derniers m.ots le rappelèrent violemment à la cruelle réalité. La douce image de Monique se représenta devant son regard, et cette fois il lui fut impossible de dominer son émotion. 11 laissa couler ses larmes, suivant son expression, (( il les étendit comme un lit sous son cœur w afin de s'y reposer, loin de l'oro^ueil des hommes, sous le regard indulgent de Dieu.

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Avec une candeur touchante, il s'excuse d'avoir pleuré l'espace d'un quart d'heure celle qui pleura si longtemps sur lui-même. Nous sommes invités à nous souvenir d'elle près de l'autel du Christ, nous tous ses frères, les enfants de l'Eglise catholique, qui cheminons vers l'éternelle Jérusalem (i).

Durant ce printemps de l'année 887, l'âme recueillie d'Augustin savoura longuement les deux sentiments de la joie et de la douleur, ce pain blanc et ce pain bis dont se nourrissent les hommes et dont Dieu lui-même a coutume de rassasier les saints.

(i) Conf., IX, 3o-33. Cette scène émouvante sera reproduite par saint Bernard à l'occasion de la mort de son frère Gérard. Après avoir enterré, les yeux secs, son frère bien aimé, il demandera à ses moines, au cours d'un sermon sur le Cantique des Cantiques, la permission de le pleurer devant eux et en la présence de Dieu. Serm., 26, 3-9.

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