CHAPITRE X
Le Monastère de Thagaste
Une communauté cVamis. — Le miroir des créatures. — Les « délices » des Ecritures.
Après la mort de Monique, Augustin se sentait moins pressé de rentrer en Afrique. Il retourna à Rom.e où il séjourna plusieurs mois et composa deux ou trois écrits. C'est seulement en juillet ou en août de l'année suivante, 388, qu'il résolut de s'embarquer avec son fils et son ami Alype.
Pendant la traversée, il se rappela le voyage qu'il fit en sens contraire cinq ans plus tôt, triste et presque désespéré. Le souvenir de ces tristesses passées remplissait son âme de joie et faisait monter à ses lèvres les accents lyriques des psaumes qui chantent la délivrance.
Dès lors, peut-être, il conçut le projet d'écrire ses Confessions. « Mon Dieu, que je me souvienne d'être reconnaissant envers toi, et que je confesse tes miséricordes à mon égard. Que mes os s'im-
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prègnent de ton amour et qu'ils disent : Seigneur, qui est comme toi ? Tu as rompu mes liens : que je t'offre le sacrifice de la louange. Comment tu les as rompus, je le raconterai, afin que tous ceux qui t'adorent disent : Béni soit le Seigneur dans le ciel et sur la terre, car son nom est grand et admirable. » (i)
En débarquant à Carthage, il alla sans doute s'agenouiller dans cette église de saint Cyprien, où sa mère s'était retirée pour pleurer tandis que lui-même la trompait par un mensonge. La Car'thago Vejieris n'attirait plus ses regards. Le Cirque et l'Odéon, et le temple de Céleste le laissaient indifférent. Ce qui l'intéressait maintenant, c'étaient les basiliques du Christ et les fidèles catholiques.
Ses amis d'autrefois, ses anciens élèves furent heureux de le revoir, ils avaient conservé de lui bon souvenir. L'un d'eux, devenu professeur d'éloquence, lui raconta un rêve qu'il eut à son sujet. Il avait été arrêté par un texte obscur de Cicéron. Or, une nuit, pendant son sommeil, il vit son ancien maître lui apparaître et résoudre la difficulté (9.).
Une scène, dont il allait bientôt être témoin, dut le réjouir bien autrement. Dans la famille qui l'hospitalisa, lui et ses compagnons, il y avait un malade. C'était le chef de la maison, ancien avocat de la préfecture. II avait déjà subi une
(i) Conf., VIII, I.
(2) De Cura pro mortuis gerenda, i3.
LE MCNA5TÈRE DE THAGASTE 157
douloureuse opération^ et les médecins voulaient la recommencer le lendemain.
Les piètres et l'évêque lui-même étaient venus voir le malade, car c'était un excellent chrétien. Tous les assistants se mirent en prière pour obtenir la guérison. Lui-même priait avec tant d'ardeur qu'il en tremblait de tous ses membres, (f J'ignore, dit Augustin, ce que faisaient les autres témoins, quant à moi, je ne pouvais que répéter au fond de mon cœur : Seigneur, quelle prière exauceras-tu si tu n'exauces pas celle-ci. »
Après avoir reçu la bénédiction de l'évêque, tout le monde se sépara. Le lendemain, les médecins furent stupéfaits en voyant la plaie cicatrisée. Dieu avait écouté la prière de son serviteur malade (i).
Les trois pèlerins ne s'arrêtèrent pas longtemps dans ïa grande ville, ils avaient hâte de regagner leur petite patrie de Thagaste. Se rappelant le mot de Jésus aux âmes éprises de perfection, Augustin s'empressa de vendre ses biens et d'en donner le prix aux pauvres.
Plus tard il blâmera certains théologiens de faire de la pauvreté évangélique une condition de salut pour tous les chrétiens, mais en même temps il montrera sa prédilection pour cette vertu, il sera fier de l'avoir mise en pratique. « Moi qui écris ces choses, dira-t-il, j'ai ardemment aimé cette perfection dont parle le Seigneur, et, non de mes propres forces, mais aidé
(i) De Civit. Dei, XXII, 8.
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par sa grâce, je l'ai suivie. Certes, je n'étais pas riche, et cependant je n'ai pas eu moins de mérite. Les Apôtres, nos premiers modèles, n'étaient pas riches non plus. N'est-ce pas renoncer au m.onde entier que d'abandonner ce qu'on a et jusqu'au désir d'avoir ? » (i)
Tout en aliénant son petit patrimoine, sa maison et ses quelques champs, il en conserva l'usufruit, car nous le voyons s'y installer avec quelques amis, et de temps en temps, voyager pour faire de nouvelles recrues.
Gardons-nous bien d'imaginer ce monastère entouré d'une infranchissable clôture, réglé par une discipline austère et rigide. C'est, à peu de chose près, la continuation de Cassiciacum.
Le généreux propriétaire de cette villa venait de mourir, il était mort en chrétien, et ce fut là pour Augustin une consolation dont il remercie Dieu avec effusion. « Ainsi, mon Dieu, tu as eu pitié non seulement de lui, mais aussi de moimême. Comment songer à son insigne bonté à mon égard et le savoir hors de ton troupeau sans un cruel tourment. Merci, mon Dieu, je suis tien en effet, tes encouragements et tes consolations le prouvent. Fidèle à tes promesses, tu as accordé à Verecundus, en retour de cette campagne de Cassiciacum, oii je me suis reposé à l'ombre contre les ardeurs du siècle, la douceur de ton paradis éternellement verdoyant. » (2)
(i) Episl., 167, 39.
(2) Conf., IX, 5.
LE MONASTERE DE THAGASTE
Au monastère de Thagaste, le grand recruteur de sujets, c'est l'amitié du fondateur. Pour en faire partie, il n'est pas nécessaire d'être baptisé, ni même d'avoir adhéré au christianisme, il suffit de vouloir chercher la vérité avec droiture et sincérité de cœur.
Nous y voyons d'abord Alype en attendant qu'il devienne prêtre, puis évêque de sa ville natale. Près de cet ami de la pTcmière heure, que rien ne pourra séparer d'Augustin, il y en avait d'autres. L'un d'entre eux, particulièrement chéri et que nous retrouverons plus tard, s'appelait Severus.
Un troisième avait un caractère tout à fait spécial : il se nommait Evodius et deviendra évêque d'Usala. D'abord soldat, il s'était converti à Milan et reçut le baptême un peu avant Augustin. Il avait psalmodié aux funérailles de Monique.
Esprit subtil et très exigeant, il s'attachait aux difficultés avec une sorte d'obstination. C'est lui probablement qui donna le plus de mal au jeune maître, qui, d'ailleurs, ne s'en plaignait pas. Dans sa compagnie furent élaborés les livres qui étudient la spiritualité de l'âme et la liberté.
Le cher Xébride était rentré dans sa famille, près de Carthàge ; il n'était pas encore chrétien, mais sur le point de le devenir. Ayant appris que son ami et maître est souvent dérangé par ses concitoyens, il lui écrit : « N'y a-t-il donc personne pour leur faire connaître tes désirs ? Qu'ils na'écoutent du moins, je leur crierai, je leur attesterai que tu n'as qu'un désir : aimer Dieu, le servir, t'attacher à lui. » Puis il l'invite à
160 l'aME de SAIiNT AUGUSTIN
venir s'installer dans sa propre maison de campagne (i).
De là, entre les deux amis, un échange de lettres où la grande question est de savoir comment ils pourront se retrouver ensemble. <( Bien que tu connaisses mon âme, lui écrit Augustin, tu ne sais pas combien j'ai hâte de jouir de ta présence ; tôt ou tard, Dieu m'accordera cette grande faveur. Tu as raison de te plaindre de l'isolement, de l'exil que tu endures loin de tes intimes : avec eux la vie est très douce. » (2)
Mais comment faire pour être ensemble. Aller le rejoindre là-bas, dans la villa gracieusement offerte ? — Impossible, car il faudrait abandonner les amis qui l'entourent à Thagaste et qui ne pourraient pas le suivre. Il y a bien les chevaux, les chaises à porteurs, d'autres véhicules encore plus commodes, qui lui permettraient d'aller et venir, mais la route est longue et la santé n'est pas bonne. « Et puis, conclut-il, ce n'est pas là être ensemble, ce n'est pas vivre. »
Que Nébride cherche lui-même la solution du problème ; et cette solution est discrètement suggérée. La grande difficulté provient de sa mère qu'il serait dur d'abandonner. Mais son frère Victor n'est-il pas là, qui restera lui tenir compagnie ? C'est là-dessus qu'il veut terminer sa lettre. « Je ne t'écris pas autre chose, dit-il, de peur de détourner ton attention de ce point. » (3)
(i) Epist., 5.
(2) Ibid., 9. I.
(3) Ibid., 9 et 10.
LE MONASTERE DE THAGASTE
Dans cette correspondance, en effet, on traitait bien des questions. Augustin était professeur par nature, il le restera toujours. II le sera dans sa chaire d'Hippone, comme il l'est au milieu de ses amis, dans la moindre de ses lettres. Quand il n'a personne devant lui, il trouve le moyen de se dédoubler, de s'entretenir avec sa raison, avec son âme.
Voici qu'il rectifie les idées de Nébride sur la nature de l'imagination ; pour travailler, elle a besoin d'éléments fournis par les sens. <( Nous autres, écrit-il, enfants élevés sur les bords de la Méditerranée, avec un petit verre d'eau, nous parvenons à nous représenter les océans. Mais avions-nous la moindre notion des fraises et des cornouilles avant de les avoir goûtées en Italie ? De là vient que les aveugles-nés ne savent que répondre quand on les interroge sur la lumière ou les couleurs. » (i)
Ailleurs, c'est une iine étude de la colère, « ce désir violent de renverser l'obstacle qui empêche le facile exercice de notre activité )). Ce n'est pas seulement contre les personnes que nous nous fâchons. Ne nous arrive-t-il pas de nous irriter contre notre plume, de la froisser, de la briser même ? Les joueurs se fâchent contre leurs dés, le peintre contre son pinceau.
Ces lettres étaient pour Nébride un vrai trésor, une douce image du maître et de l'ami absent. « Je me plais, dit-il, à les conserver comme mes
(i) Epist., 7.
L'aME de saint AUGUSTIN 11
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yeux. Elles sont grandes, en effet, non par leur étendue mais par les choses qu'elles contiennent. Elles nie célébreront tantôt le Christ, tantôt Platon et Plotin. )) (i)
La mort vint bientôt interrompre ces entretiens à distance. L'ami « très tendre et très doux » quittait cette vie après s'être converti avec toute sa famille. Augustin lui adresse de touchants adieux, heureux de le saluer et de lui donner rendez-vous dans la patrie des âmes. (( Il vit là-haut, mon Nébride, mon doux ami, le tien aussi, Seigneur, ton fils adoptif, il vit là-haut. Car oii serait ailleurs la place d'une telle âme P II vit là-haut, celui qui m'interrogeait tant, moi pauvre avorton malhabile. Il ne met plus son oreille à mes lèvres ; son esprit boit dans ta fontaine, heureux pour toujours, il s'y rassasie de la sagesse. Je ne pense pas qu'il m'oublie dans son enivrement, puisque toi-même. Seigneur, qui le nourris, tu daignes te souvenir de moi. » (2)
Navigius, lui aussi sans doute, entra dans la communauté dont son frère était l'aimable directeur. Autrement il aurait pu s'opposer à l'aliénation de l'héritage commun. Adéodat y entra certainement. Comme à Cassiciacum, il devait être le plus jeune, le benjamin du petit cercle intime et pieux.
Augustin aimait tendrement ce fils, il était en admiration devant la précocité de son esprit et les qualités de son Ame. Peut-être, à l'exemple
(i) Epist., 6.
(2) Conf., IX, 6.
LE MONASTERE DE THAGASTE
du père d'Origène, lui arrivait-il de «'approcher de l'enfant, pendant qu'il dormait, et de baiser respectueusement sa poitrine, plein de vénération pour les faveurs dont Dieu l'avait comblé.
S'il aimait à converser avec tous les compagnons de sa vie cachée, il lui était spécialement agréable de cultiver l'àme de son cher Adéodat. C'est dans sa douce compagnie et avec son aide qu'il a composé son petit traité pédagogique intitulé Le Maître.
Le père s'excuse gracieusement auprès du fils de n'avancer que peu à peu, de rester longtemps sur les mots, ces mystérieux signes de la pensée humaine, fc Tu me le pardonneras, dit-il, car ce n'est pas là un simple jeu de paroles, il s'agit d'exercer la force et la pénétration de ton esprit, de l'acclimater dans cette région de la vie heureuse, de le rendre capable non seulement d'en supporter la lumière et la chaleur, mais encore de les aimer. »
Le rôle du maître est d'éveiller des germes préexistants au fond de l'âme, et non pas de lui imposer du dehors des notions complètement étrangères. Et quant à l'élève lui-même, il devra écouter le maître intérieur qui instruit sans le bruit des paroles et dont parle l'Evangile quand il a dit aux hommes : (( Vous n'avez qu'un père, celui qui est dans les cieux ; et vous n'avez qu'un maître, le Christ. » Et Adéodat de répondre aussitôt : « Avec sa grâce, je l'aimerai d'autant plus ardemment que je le connaîtrai mieux. » (i)
(i) De Magistro, 21. 3i, 46.
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11 n'eut guère le temps de réaliser ici-bas ces bons désirs ; il mourut dans la fleur de l'adolescence, âgé de dix-sept ou de dix-huit ans. Recueillons sur les lèvres du père quelques mots discrets d'éloge funèbre. Ils sont prononcés devant le ciel beaucoup plus que devant les hommes. C'est une prière, la prière qui remplit d'un bout à l'autre le livre des Coii fessions, un cri de reconnaissance nuancée de repentir. « Tu l'avais bien fait, mon Dieu... Ce sont tes bontés que je te raconte. Seigneur, créateur de toutes choses et souverainement capable de corriger nos laideurs : car je n'avais dans cet enfant rien autre que le péché. » (i)
Au monastère de Thagaste, Augustin n'oubliait pas son ami Romanicn. On se rappelle les exhortations pressantes qu'il lui adressait de Cassiciacum. Il voulait alors le faire sortir de son indifférence, il veut maintenant le convertir au catholicisme ; c'est pour lui qu'il vient de rédiger son traité : La Véritable Religion.
Une charmante lettre, écrite au cours d'un voyage, annonce l'envoi du livre. Romanicn voudra bien l'excuser de lui écrire sur un méchant morceau de vélin. Les quelques tablettes d'ivoire qui restaient ont été adressées à son oncle pour des affaires pressantes.
Le généreux bienfaiteur se voit félicité pour la prospérité de sa fortune. Il avait sans doute gagné le procès pour lequel il était venu à Rome et à
(i) ConJ., IX, a.
LE MONASTÈRE DE THAGaSTE 165
Milan. Suit un petit conseil joliment enveloppé dans une réminiscence virgilienne. Défions-nous de la surface trompeuse de l'océan et du calme insidieux des flots. <( Planons au-dessus de nos biens terrestres. Ce n'est pas sans raison que la petite abeille a des ailes, autrement elle risquerait de s'engluer dans l'abondance du miel. )> ^i^
Dans sa manière de présenter la religion véritable, Augustin s'inspire de son expérience personnelle. Pour découvrir le vrai, il faut le chercher avec diligence, humilité et prière. Le recueillement de l'âme n'est pas moins nécessaire. (( Xe va pas au dehors, dit-il, rentre en toi-même. C'est dans l'homme intérieur que réside la vérité. )) (2) Pour avoir négligé cette condition, il erra lui-même si longtemps à la recherche de Dieu.
L'auteur se garde bien de poser pour le docteur infaillible. La cause qu'il soutient ne doit pas être rendue responsable de ses maladresses. « Souviens-toi de ceci, toi qui connais parfaitement mon ame : les erreurs que peut renfermer mon livre, c'est à moi qu'il faut les attribuer ; ce qu'il contient de vrai et de valable, tout cela doit remonter à Dieu. » (3)
Cette modestie est la marque des ouvrages de Cassiciacum et de Thagaste. Le converti de la
(i) Epist., i5.
(2) De Vera Religione, 72.
(3) Ibid., r
Romanien, car dans une lettre écrite quelques années plus tard il le range parmi les a frères ». Epist., 27-5.
veille n'oublie pas qu'il est encore simple néophyte. Au milieu de ses amis et disciples, il est moins le maître que le frère aîné et le compagnon de route, il cherche avec eux beaucoup plus qu'il ne les enseigne. Il apprend à lire dans ce grand livre de la création oii les païens eux-mêmes contemplaient, comme dans un miroir, l'image du Créateur.
Parvenu au dernier livre de son ouvrage intitulé La Musique, l'auteur s'excuse d'avoir cheminé si longuement avec les grammairiens et les poètes. Persuadé que les beautés sensibles charment tous les hommes et en particulier les jeunes, il s'en est servi pour conduire graduellement les âmes vers Dieu. « Le chemin est modeste, avoue-t-il, mais le terme du voyage est beau. Conduisant des âmes encore faibles, pas très solide moi-même, j'ai cru qu'il fallait att'^ndre d'avoir des ailes avant de m'engager dans des régions plus sublimes. » (i)
Discutant avec son ami Evodius, cet esprit inquiet et parfois trop exigeant, il sent le besoin de lui inspirer confiance. Dieu vient au secours de ceux qui cherchent avec de bonnes dispositions. « Quand des esprits religieux travaillent à se connaître eux-mêmes et à connaître Dieu, quand ils cherchent avec pureté et diligence, la divine providence ne saurait leur refuser le moyen d'y parvenir. »
Les difficultés qui surgissent ne doivent jamais faire abandonner une vérité certaine. Gardons-
(i) De Musica, VI,
LE MONASTERE DE THAGASTE
nous également de nous enfermer dans le monde des choses qui se voient et se touchent. Les corps ne sont pas tout, ils ne sont même que l'inlime réalité, et leur valeur ne provient nullem^ent de leur masse. L'abeille est beaucoup plus habile que l'âne et que l'éléphant. L'aigle a un œil tout petit, et cependant, lorsqu'il plane dans les airs si haut que nous le voyons à peine, il découvre le lièvre caché dans le buisson ou le poisson nageant sous les eaux (i).
Evodius croit fermement à l'existence de Dieu, il y croit sur le témoignage des Ecâtures, mais il voudrait pouvoir la démontrer, répondre à ceux dont parle le psalmiste, qui disent dans leur cœur : (( Il n'y a pas de Dieu. ))
Augustin est tout à fait de cet avis. Dans les choses religieuses, la foi est nécessaire, mais ne supprime pas le raisonnement, elle nous invite à mieux comprendre les vérités que nous croyons. C'est le conseil de l'Evangile quand il nous dit : (( Cherchez et vous trouverez. » Commençons dès ce monde la vie bienheureuse promise aux croyants. « Or, la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
Puis, procédant graduellement du connu à l'inconnu, des effets à la cause, il parcourt Féchelle des créatures, s'élevant peu à peu jusqu'au Créateur, source de tous les êtres visibles et invisibles. (2)
(i) De quantitate animœ, 24.
(2) De libero arbitrio, II, 5-6.
Une chose frappait surtout cet artiste délicat qu'était Augustin : l'harmonie, la musique des choses. Au cours de sa méditation solitaire, dans les bois de Thagaste, il s'arrêtait souvent pour écouter cet oiseau qui se grise de son chant et ne semble être qu'une voix. « Combien nombreuses, s'écrie-t-il, combien suaves sont les vibrations de l'air lorsque le rossignol passe en chantant. » (i)
Ce chanteur ailé n'a pas été à l'école des musiciens, il ignore les intervalles et les silences, il ne sait pas distinguer les sons graves des sons aigus, mais l'ordonnateur du monde a inscrit les lois de la musique dans son frêle gosier. « Dis-moi, ne te semble-t-il pas que le rossignol adapte merveilleusement sa voix à la saison de l'année ? C'est, à mon avis, de tous les chants, le plus mélodieux et le plus suave, le plus en harmonie avec le printemps. » (2)
La création constitue un immense poème oii la sagesse divine a tout disposé avec nombre et mesure ; le jour succède à la nuit, les saisons aux saisons, avec toutes les choses bonnes et belles semées sur la terre ou dans le firmament.
Pour comprendre et goûter l'harmonie des choses, il faut les contempler dans leur ensemble. Que penser du lecteur de VEnéide qui s'acharnerait à isoler les phrases, les mots, les syllabes dont il se compose, au lieu d'ouvrir ses
(i) De Ver. Relig., 7-9.
(2) De Musica, I, 5.
LE MONASTÈRE DE THAGASTE 169
oreilles et son âme aux enchantements du poème ? (i)
Les créatures sont un aide indispensable pour s'élever vers Dieu ; la Sagesse s'y montre affable et souriante. Elles peuvent devenir un obstacle. La grande erreur des païens et leur faute inexcusable, fut de s'y arrêter, de s'y complaire, d'en faire des idoles. « Malheur à ceux qui t'abandonnent, ô Maître, qui s'égarent dans tes oeuvres, qui aiment tes images au lieu de toi. qui oublient ce que tu voulais lîur signifier, ô Sagesse, lumière très douce de l'âme purifiée ! Tu ne cesses point, en effet, de nous révéler ta nature et tes grandeurs ; tes signes, ce sont les beautés mêmes de la création. » ('2)
L'homme est, pour ainsi dire, le prêtre de l'univers, il doit offrir sa voix, son esprit et son cœur aux créatures qui l'entourent et qui le servent, afin qu'elles aussi louent le Créateur et le remercient. « Voilà pourquoi, s'écrie Augustin, en rappelant l'hymne de saint Ambroise, voilà pourquoi ce vers Deus creator oinniiun, qui est très harmonieux pour l'oreille, est encore plus agréable pour l'âme à cause de la vérité qu'il exprime. » (3)
Devenu prêtre et évêque, Augustin se rappel-
(i) De Musica, VI, 29 et De Ver. Relig.. 42-43.
(2) De lihero arhitrio, II, 42-43.
(3) De Musica, YI, 07 et cf. Conf., X. 65. « Non cessât nec tacet laudes tuas universa creatura tua... nec animalia nec corporalia per os considerantium ea. »
lera volontiers ses poétiques méditations de la campagne milanaise et du monastère de Thagaste. Adressant à un ami son ouvrage sur la musique, il écrira mélancoliquement : a Depuis que le fardeau épiscopal a été mis sur mes épaules, toutes ces choses charmantes m'ont échappé des mains. » Et malgré tout, il conservera jusqu'à la fin de sa vie ses sentiments d'artiste.
Dans une lettre écrite à saint Jérôme, en 4i5, il oubliera un instant les controverses pélagiennes pour s'abandonner à ses goûts esthétiques ; au risque de réveiller chez le solitaire les vieilles impressions de la vie romaine, il lui fera des élévations sur la m.usique. « La musique, la science ou plutôt le sens de l'harmonie, a été donnée aux hommes pour les élever vers Dieu. Les choses passagères de ce monde forment un admirable cantique ; si nous pouvions le comprendre parfaitement, notre âme s'abîmerait dans d'ineffables délices. » (2)
Les pages de la Cité de Dieu révèlent à chaque instant un poète sensible à toutes les beautés de l'art, à tous les spectacles de la nature, minimes ou grandioses. La petite mouche qui tend ses ailes vibrantes et colorées attire ses regards, tout comme les astres du firmament, les aurores et les crépuscules. L'océan avec ses profondeurs, sa tranquillité aimable et ses sombres tempêtes, avec son manteau multicolore, vert, pourpre ou
(i) Epist., loi.
(2) Ibid., 16G, i3.
LE MO-NASTERE DE THAG.->.STE
azur, ne trouvera pas d'interprète plus fin et plus éloquent (il
L'artiste et le musicien apparaîtront souvent dans le prédicateur d'Hippone. Il présentera la vie chrétienne sous l'aspect d'un cantique, chant de joie et d'allégresse, comme celui qui retentit dans les campagnes au temps des moissons et des vendanges. Dans les élans de la ferveur on abandonne les syllabes et les mots, on se livre à la jubilation du cœur (2).
Pour rencontrer, dans l'Eglise du Christ, une àme aussi capable de louer Dieu dans les créatures, il faudra attendre saint François d'Assise et le Cantique du Soleil.
Les livres profanes, ceux de Platon et de PloHn, de Cicéron et de Virgile, n'étaient point bannis de la retraite de Thagaste. Cependant, ils p-assaient de plus en plus au second plan, ils faisaient place aux Saintes Ecritures dans l'esprit et le cœur d'Augustin.
Elles lui apparaissaient sous l'image d'une forêt opaque et mystérieuse, pourvue de gras pâturages et de sources fraîches*. Semblable au cerf haletant et altéré qui vient d'échapper aux chasseurs, il voulait y pénétrer, y prendre sa joie et son repos, paître et ruminer à loisir. « Seigneur, s'écriait-il, que les Ecritures soient mes chastes délices. » TS)
ri) De Civ. Dei. XXII. 2^.
(?)/n Psalm., 82 ; Serm.. 1-8.
(3) Conf., XI, 3.
172 l'ame de saint Augustin
Il avait erré longtemps autour de ces pâturages spirituels sans avoir le courage d'y entrer. « J'avais faim de cette nourriture intérieure qui est toi-même, mon Dieu, et cette faim, je ne la sentais pas. J'étais sans appétit pour les aliments incorruptibles, non que j'en fusse rassasié, au contraire, mon dégoût était la mesure même de mon inanition. » (i)
Son âme ardente, assoiffée d'amour et de bonheur, avait longtemps hésité entre les deux délectations qui se disputent le cœur de l'homme, celle d'en bas et celle d'en haut. Celle-ci avait fini par expulser l'autre ; <( car, dit-il, l'amour des choses temporelles ne saurait être chassé sinon par la suavité des choses éternelles » .
Soutenu par la grâce et par sa bonne volonté, ses bons désirs, il commençait à goûter, à sentir combien le Seigneur est doux. Mais voici que le psalmiste lui révélait une intarissable fontaine où il pourrait se rassasier jusqu'à l'enivrement :
« Combien osl précieuse ta bonté, ô Dieu !
A l'ombre de tes ailes les fils des hommes se réfugient,
Ils s'enivrent de l'abondance de ta maison,
Et tu les abreuves au torrent de tes délices.
Car auprès de toi est la source de la vie,
Et dans ta lumière nous voyons la lumière » (2)
Augustin ne se bornera pas à tremper ses lèvres à la source des Ecritures, il y puisera à longs traits, il s'y enivrera au point de perdre le
(i) Conf., III, I. (( Quo inanior, fastidiosior (2) Psalm. 36 (Vulg. 35), 8-1 1.
LE MONASTERE DE THAGASTE
goût de tout le reste, e Ce mot enivrement, s'écrie-t-il, me paraît exprimer merveilleusement Toubli des vanités et des imaginations du siècle. )) (i)
Et en effet, ainsi qu'il l'avouait à son ami Romanien, devant les douceurs spirituelles puisées dans les livres saints, les beautés humaines, celles du théâtre, par exemple, et celles de la poésie, devenaient à ses yeux des aliments en peinture, ils excitent Fappétit de l'âme sans pouvoir le satisfaire (2).
Parfois, au souvenir de ses fautes passées, au spectacle des misères de ce monde, il était tenté de s'enfuir au désert. Mais le grand Apôtre lui rappelait le devoir de l'apostolat. « Le Christ est mort pour tous afin que ceux qui vivent ne vivent pas pour eux seuls, mais pour celui qui est mort pour tous. » (3)
Un autre mot de saint Paul l'empêchait de s'abandonner à la nostalgie du ciel, de cette vie bienheureuse des élus dont il avait goûté quelque chose à côté de Monique, lors de l'extase d'Ostie. C'était la phrase touchante adressée aux chers chrétiens de Philippes. <( Je suis pressé de deux côtés : j'ai le désir de partir et d'être avec le Christ, ce serait beaucoup meilleur : mais il est plus nécessaire que je demeure dans la chair avec vous. » (4)
(i) De Musica, \I, 52.
(2) De Ver. Relig., 100.
(3) Conf., X, 70.
(4) De Musica, \1, do, cf. Ad. Philip.. I. 28-2^
Augustin, lui aussi, était nécessaire aux âmes, non seulement au petit groupe d'amis qui l'entouraient à Thagaste, non seulement aux fidèles d'Hippone et de l'Afrique, mais aux générations chrétiennes de l'avenir, qui attendaient les lumières de son intelligence et la charité de son cœur.