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CHAPITRE XI

De la Prêtrise à l'Episcopat

Un jour de l'année Sgi, Augustin arrivait à Hippone, colonie romaine située au bord de la Méditerranée, sur remplacement actuel de la ville de Bônc. Il y venait dans l'espoir de conquérir une âme à la vie monastique ; en réalité, il allait être pris lui-même.

L'évêque de l'endroit, Valère, était fort âgé. De plus, d'origine grecque, il s'exprimait m.al en latin et l'instruction des fidèles en souffrait beau-

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coup. A la suite d'un sermon, il manifesta le désir de choisir un prêtre qui prêcherait à sa place.

En apprenant cette décision, les fidèles se mirent à regarder autour d'eux, habitués qu'ils étaient à prendre une part très active dans le choix du clergé. Augustin se trouvait précisément dans l'auditoire. On savait qu'il avait vendu ses biens et donné le prix aux pauvres, qu'il était instruit, éloquent, libre encore de tout engagement, mais guetté par bien des Eglises d'Afrique.

Les regards se dirigèrent tout naturellement vers lui, et bientôt un murmure d'abord faible, puis grandissant, s'éleva dans la basilique : Augustin prêtre ! Augustin prêtre I

Valère s'empressa de ratifier le choix de son peuple, et l'élu n'osa pas se dérober ; il craignait de résister à la volonté divine elle-même. L'ordination fut faite peu de temps après. Pendant la cérémonie, tout le monde était dans la joie, sauf le héros de la fête qui pleurait abondamment.

Les assistants crurent deviner le motif de ses larmes et s'efforçaient de le consoler. « Sans doute, lui disaient-ils, vous méritez mieux, mais patience : la prêtrise n'est pas si loin de l'épiscopat. » (i)

Dans une lettre confidentielle pleine de vénélation et de tendresse, qu'il adressait à son évêque, le nouveau prêtre d'Hippone nous révèle les sentiments intimes de son âme, ses regrets et ses désirs.

(i) Possidius, Vita Augustini, Ix et Epist., 21, 2.

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A son avis, rien de plus facile et de plus agréable que la fonction de diacre, de prêtre ou d'évêque, lorsqu'on se contente de la remplir par manière d'acquit, pour plaire aux hommes et obtenir leurs louanges. Mais c'est là, aux yeux de Dieu, quelque chose de honteux, de triste et de misérable dont il ne veut à aucun prix.

Il s'agit pour lui de se distinguer au service du divin empereur, et voilà pourquoi son futur ministère lui apparaît hérissé d'obstacles et de dangers. C'est que ni son enfance, ni sa jeunesse ne l'y ont préparé. « Moi qui ne savais même pas tenir une rame, me voici brusquement placé au gouvernafl. »

Vient alors un aveu candide et intéressant. C'est probablement à cause de ses péchés, de sa présomption surtout, que Dieu l'aura fait sortir de son monastère pour lui confier un poste apostolique. Il arrivait au fervent néophyte et à ses amis de juger parfois sévèrement les matelots et les pilotes chargés de la barque du Christ. Il n'ignorait pas les écueils, les flots et les tempêtes, mais il lui semblait qu'on aurait pu mieux manœuvrer. « Le Seigneur, dit-il, s'est chargé de me tourner en dérision, il a voulu, par l'expérience des faits, me révéler à moi-même. »

Convaincu désormais des difficultés de la tâche, de sa faiblesse et de ses besoins, il supplie l'évêque de lui accorder quelques mois de retraite pour se préparer par l'étude et la méditation des Ecritures. Dans une conclusion émue et pressante, il conjure le vénérable Yalère, au nom de la bonté et de la sévérité du Christ, au nom

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de son amour pour l'Eglise et pour lui-même, de le prendre en pitié, de l'aider par ses prières (i).

La retraite d'Augustin ne fut probablement pas de longue durée. Les fidèles avaient Trop hâte d'entendre l'ancien orateur de Garthage et de Milan.

En permettant à un simple prêtre de prêcher en sa présence, l'évêque d'Hippone dérogeait à une coutume assez générale contre laquelle saint JérùiiK» protestait énergiquement. <( Il existe, écrivait-il, dans certains endroits, une détestable coutume. On interdit aux simples prêtres de prêcher devant l'évêque. Est-ce dédain ou jalousie de la part de celui-ci ? Il devrait se réjouir, au contraire, d'avoir choisi au Christ de bons prêtres, et se rappeler qu'un fils intelligent est la gloire de son père. » (2)

Valère venait de choisir un bon prêtre, il avait adopté un fils qui serait véritablement sa gloire. Son grand mérite à lui sera de le comprendre, de n'en être pas jaloux, de ne point entraver son zèle plein d'intolligcnce et d'initiative.

Dès l'année qui suivit son ordination, nous voyons Augustin prendre conscience de son rôle de réformateur parmi les fidèles et le clergé. Dans une lettre écrite à Aurélius, le nouvel évêque de Garthage, il attire l'attention sur un abus qui faisait alors la honte de l'Eglise d'Afrique.

Il s'agit des banquets profanes et licencieux

(i) Epist., 31.

(2) Ibid . 52, 7.

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qui avaient lieu dans les cimetières en l'honneur des morts et aux sanctuaires des Martyrs, à l'occasion de leurs fêtes. Après des repas copieux et de généreuses libations, on dansait au son des flûtes, ou en s'accompagnant de chansons obscènes.

Le métropolitain de Carthage n'était-il pas tout désigné pour entreprendre cette réforme ? L'exemple venant de haut serait naturellement suivi par les autres évêques.

Après avoir discrètement suggéré cette initiative à son ami, Augustin s'excuse aimablement. <( La lettre que tu m'as écrite était si remplie de charité fraternelle, elle m'a inspiré tant de confiance, qu€ j'ose parler avec toi comme je parle avec moi-même. » Suivent quelques conseils judicieux et profonds sur la méthode à employer pour faire disparaître le scandale.

Avant tout, il faudra s'inspirer de saint Paul, agir en esprit de douceur et de mansuétude. La sévérité peut être bonne, quand il s'agit de reprendre des particuliers ; elle ne réussit pas avec la multitude. S'il est nécessaire de recourir aux menaces, qu'on le fasse avec douceur et en se servant des Ecritures, afin que ce soit Dieu et non pas nous-mêmes qu'on craigne dans nos paroles. Les âmes spirituelles se rendront d'abord, puis celles qui leur ressemblent davantage, et la masse finira par céder.

La lettre insiste ensuite sur un défaut dont le clergé lui-même n'est pas toujours exempt. Il prend sa source dans l'orgueil, et s'appelle Tarn-

bitioR, la jalousie ou encore l'amour excessif des louanges. L'unique moyen de s'en débarrasser, c'est de puiser la crainte et l'amour de Dieu dans la méditation des Livres Saints.

Craignant de paraître intempestif dans ses observations et ses conseils, Augustin s'empresse de se ranger au nombre de ceux qu'il veut corriger. (( Tout<}s ces choses, dit-il, je me les chante à moi-memo chaque jour. Dans mes luttes avec cet ennemi, il m'airive souvent de recevoir des blessures, de me complaire dans les louanges qu'on me donne. »

En terminant, il exprime h son ami le regret de ne pouvoir aller jusqu'à Garthage pour lui présenter de vive voix d'autres confidences. « Je voudrais bien qu'il n'y eût entre mon cœur et le tien que mes lèvres et tes oreilles... Hélas ! les gens d'IIippone redoutent effroyablement mon absence, ils ne me permettent pas d'aller si loin. » (i)

Le nouveau prêtre d'Hippone n'allait pas tarder à supprimer, chez ses fidèles, le désordre qu'il avait signalé à l'évêque de la métropole. Dans une lettre à Alype, devenu évêque de Thagaste, il raconte lui-même comment il en vint à bout. Il prit exactement les moyens qu'il avait suggérés.

Un jour, il choisit pour texte de son sermon le passage suivant de saint Mathieu : « Ne donnez pas aux chiens les choses saintes, ne jetez

(l) Epist., 23.

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pas vos perles devant les pourceaux. » (i) Au courant des intentions de leur prédicateur, les fidèles ne s'y trompèrent pas. En entendant ce» mots ils reconnurent que la bataille allait s'engager.

Et, en effet, l'application ne resta pas douteuse. L'auditoire était prié de chercher luimême quels étaient ces chiens auxquels il fallait refuser les choses saintes, oii étaient les véritables pourceaux devant lesquels il ne convenait pas de placer les perles de l'Eglise.

Aussitôt rentrés chez eux, les auditeurs s'empressèrent de raconter le sermon comme ils l'avaient compris. La curiosité était piquée, on discutait le pour et le contre, les esprits étaient partagés. A la prochaine réunion la basilique était pleine.

Augustin profita de cette affluence pour revenir à la charge. Il fit ce jour-là une grande consommation de textes bibliques. Il cita d'abord la page de VEvangile où Jésus chasse les vendeurs du temple, renversant leurs tables et leurs marchandises, et leur disant avec indignation : (( Ma maison est une maison de prière et vous en faites une caverne de voleurs. » (2)

Si le Christ entrait dans les églises des martyrs, aux jours de leurs solennités, que dirait-il, en voyant les poêles à frire et les bouteilles, en entendant le bruit des danses et des chansons ?

(i) VII, 6.

(2) Math., XXI, i2-i3.

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Après VEvangilc, ce fut le tour des Epitrcs de saint Paul. Dans sa première lettre aux Corinthiens, le grand Apôtre insiste sur la manière de se comporter dans les réunions du culte. Il condamne les abus qui s'étaient glissés dans la célébration de l'Eucharistie, les banquets profanes dont on l'accompagnait. « N'avez-vous pas, s'écriait-il, des maisons pour y manger et boire ? Ou méprisez-vous l'église de Dieu ? »

Après avoir lu cette page, le prédicateur la commenta longuement, et termina en s'écriant : « Saint Paul interdisait à ses chrétiens de faire dans les églises des repas honnêtes, et moi je vous demande seulement de liiniler à vos maisons le royaume de vos ivrogneries. » (i)

Les fidèles étaient désormais suffisamment instruits, persuadés de l'inconvenance de leur pratique. Restait à les émouvoir, à conquérir le coeur et la volonté.

Augustin excellera toujours à faire vibrer dan? les âmes la corde de la sensibilité. 11 évoqua devant ses auditeurs déjà convaincus à moitié, ia douce figure de Jésus dans l'attitude de sa Passion ; le visage couvert de crachats, la tôte couronnée d'épines, tout le corps ensanglanté. Qu'ils aient pitié du Christ, leur Rédempteur, qu'ils aient pitié de lui-même et du vénérable Valère, chargés tous deux de les conduire à la vie éternelle. Ne font-ils pas choisi eux-mêmes.

(l) XI, 20-32,

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et n'ont-ils pas vu dans cet événement la bonté de Dieu à leur égard ?

L'auditoire avait été pleinement vaincu, le prédicateur voyait couler les larmes. « Ce ne furent pas mes larmes, dit-il, qui provoquèrent celles des auditeurs, mais je l'avoue, en les voyant pleurer, je ne pus m'empêcher de pleurer moi-même. »

Quelques jours après, avait lieu l'une des fêtes qui occasionnaient les désordres. Augustin n'était pas trop rassuré. 11 y avait des récalcitrants qui se retranchaient obstinément derrière la coutume, cette chose si sacrée pour le peuple. (( Comment ? s'écriaient-ils, est-ce qu'ils n'étaient pas chrétiens, ceux qui permettaient ces réjouissances ^ »

Le prédicateur était décidé à livrer une dernière bataille, il tenait en réserve le moyen suprême, ultima machina. C'était une menace, mais soigneusement enveloppée dans les paroles de l'Ecriture. II allait se comparer au guetteur d'Ezéchiel, chai^gé de veiller sur la maison d'Israël ; pourvu qu'il avertisse, il sauve son âme. Si le peuple d'Hippone s'obstinait, Augustin menacerait de s'en aller en secouant la poussière de ses pieds.

II n'eut pas besoin de recourir à ce dernier moyen. La victoire était gagnée. Les opposants vinrent le trouver dans la sacristie et firent leur soumission. Ce fut un bonheur pour lui, de remplacer par des compliments les menaces qu'il avait préparées. Entendant les donatistes qui

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banquetaient à cùté, dans leur basilique, il s'arrêta et dit : « Le jour paraît plus resplendissant par le contraste de la nuit, le blanc est plus gracieux quand on le rapproche du noir. » (i)

Il y avait dans la région d'Hippone un groupe de manichéens qui faisait parmi les fidèles une secrète propagande. Ils étaient dirigés par un prêtre nommé Fortunat.

Augustin semblait tout indiqué pour s'opposer à cette propagande et à celui qui en était l'inspirateur. Les donatistes s'unirent aux catholiques pour l'inviter à combattre l'ennemi commun. Toujours prêt, suivant le désir de saint Pierre, à rendre raison de sa foi et à la défendre, il accepta de grand cœur.

Fortunat ne tenait guère à se mesurer avec cet adversaire qu'il avait connu à Carthage. Pressé par ses partisans, il finit tout de même par accepter la lutte.

La conférence contradictoire eut lieu les 28 et •)Ç) août 892, dans une grande salle de la ville, et en présence du peuple. Des sténographes étaient chargés de recueillir les paroles des deux orateurs.

Augustin ouvrit los débats par les mots suivants : « Cette religion que j'ai regardée jadis comme la vérité, je ia tiens maintenant pour fausse, à vous de montrer ici devant tous les assistants si j'ai tort ou raison. )> La discussion fut courtoise, malgré les manifestations et les

(i) Epist., 29.

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trépignements du public. Réduit enfin au silence, Fortunat demanda du temps pour consulter ses docteurs avant de se rendre et de se convertir. Il s'en alla et se garda bien de revenir.

Le vieillard Valère et ses fidèles furent fiers ce jour-là de leur prêtre et de leur prédicateur, ils durent se féliciter grandement de l'avoir choisi. Quant à lui, au lieu de triompher bruyamment de son succès, il clôtura la séance par ces simples mots : « Deo gratias. » (i)

Avec la permission de son évêque et ses encouragements, il travailla de bonne heure à faire disparaître le schisme qui divisait si douloureusement l'Eglise d'Afrique.

Dans une complainte en vers libres composée en SgS, il raconte les origines de la division, et supplie les dissidents de rentrer au bercail. En l'un des couplets, c'est l'Eglise elle-même qui adresse aux schismatiques ces paroles touchantes : « 0 mes fils, pourquoi quereller votre m.ère ? Pourquoi m'avez-vous abandonnée ? Lors des persécutions païennes j'ai beaucoup souffert. Plusieurs m'ont délaissée alors, mais ils le faisaient par crainte. Quant à vous, qui vous oblige à me combattre ? Vous prétendez être avec moi ; voyez combien c'est faux : Moi, je m'appelle Catholique, et vous, aous êtes du parti de Donat. » (2)

(i) Acta contra Fortunatiim manichœum.

(2) Psalmus contra Partem Donati, y. 262-270.

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Après chaque strophe venait un refrain qui invitait tous les amis de la paix à reconnaître la vérité :

({ Onincs qui gaudetis de pace, Modo veruni judicate. »

Appris de mémoire et chante par les enfants sur les routes et dans les campagnes, ce cantique jetait dans l'atmosphère les germes de cette union dont le pasteur d'Hippone allait être le grand apôtre.

Vers la même époque, il écrivait à Maximin, évêque donatiste de Sinitum, une lettre à la fois charitable et courageuse, pour attirer son attention sur le grand mal et sur les moyens de le faire disparaître. Que les deux camps laissent enfin de côté les injures qu'ils ont coutume de se lancer mutuellement, pour songer au rapprochement et à la réunion.

Ce qui retenait souvent le clergé donatiste, les prêtres et les évêques, dans la défiance et l'hostilité, c'était la peur de perdre les avantages d'une situation acquise.

Augustin insiste délicatement sur ce point. Pour sa part, il ne tient nullement aux honneurs ecclésiastiques, il veut seulement sauver les âmes qui lui sont confiées, « La gloire de ce monde passe, dit-il, ainsi que l'ambition. Quand le Christ siégera sur son tribunal, quand l'arbitre des consciences nous jugera, il n'y aura pour nous défendre ni les absides en gradins, ni les ambons recouverts de tentures, ni les cor-

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tèges des moniales évoluant tout autour en chantant des cantiques. » d)

Celle lettre fut bien accueillie, et plus tard elle portera ses fruits. L'évêque de Sinitum rentrera dans l'unité catholique, malgré les fureurs de ses partisans qui feront proclamer par un crieur public la menace suivante : u Si quelqu'un communique avec Maximin, on brûlera sa maison. )) (2)

Un événement de cette même année SqS, montra clairement combien Augustin était déjà en vue. De nombreux évêques s'étaient réunis à Hippone pour un concile provincial. Leur attention se concentra sur le jeune prêtre, et il fut chargé de faire un exposé de la doctrine chrétienne.

La conférence figure au nombre de ses écrite sous le titre La Foi et le Syinbole. « Voilà, disaitil en terminant, la foi renferm^ée en peu de mots dans le Symbole que les nouveaux chrétiens doivent apprendre et retenir. Ces quelques mots sont connus des fidèles ; en les croyant, ils se soumettent à Dieu, en se soumettant ils vivent bien, en vivant bien ils purifient leur cœur, et le cœur purifié leur permet de comprendre ce qu'ils croient. » î3)

Le souci pastoral n'empêchait pas Augustin

(i) Epist., 23.

(2) Ihid., 100, à.

(3) De fide et Symbolo, 25.

de penser à ses anciens amis et disciples qui s'attardaient encore dans le paganisme. Il n'oubliait pas en particulier son élève préféré, ce Licentius, que nous avons vu si pétillant sur les pelouses de Cassiciacum.

Le jeune homme continuait ses études à Rome ou à Milan. Mis au courant des inquiétudes que son cher maître avait à son sujet, Licentius lui avait adressé une longue épître en vers. Il rappelait les beaux jours passés là-bas, au milieu des hautes montagnes de l'Italie. A grand renfort de réminiscences poétiques et d'images puisées dans la mythologie, il jurait à son ancien Mentor une inviolable fidélité, il est prêt à le suivre partout, sur un simple geste.

Relevant ces belles déclarations, Augustin répond : « Voici mon commandement. Donnetoi à moi, si toutefois il en est besoin, et puis, donne-toi à mon Maître, notre maître à tous, celui-là même qui t'a donné ton àme. Et que suis-je moi-même, sinon ton serviteur en son nom, ton compagnon dans son service h.. Si tu trouvais à terre un calice en or, tu le donnerais à l'Eglise. L'âme que tu as reçue de Dieu est un calice spirituel, il est en or ; tu le fais servir à tes convoitises, tu y fais boire le diable ! Cesse, je t'en supplie. Puisses-tu sentir ma douleur en écrivant ces lignes ; si tu n'as aucun souci de toi, du moins aie pitié de moi-m.ême. »

Si Licentius veut sentir combien le joug du Christ est doux et son fardeau léger, s'il veut se rendre compte des sacrifices que font les âmes

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pour correspondre à Tidéal chrétien, qu'il aille en Campanie voir Paulin de Noie 'i'.

En effet, il eût été difficile de mieux adresser ce jeune patricien d'Afrique, entiché de ses dons intellectuels et de ses richesses.

Elevé à Bordeaux sous le rhéteur et le poète Ausone, Paulin fut nommé consul intérimaire à Vè^ge de vingt-quatre ans. Rome le vit monter au Capitole, dans le fameux char de triomphe attelé de quatre chevaux blancs.

Devenu chrétien, puis prêtre, il consacra son immense fortune au soulagement de toutes les misères, sans distinction de chrétiens, de juifs ou de païens. Dans la somptueuse demeure de Xole, transformée en hôpital et en monastère, lui d'un côté et sa femme de l'autre, ils recueillaient les personnes désireuses de partager leur vie de prière et de bonnes œuvres.

Par humilité chrétienne, ils signaient leurs lettres communes : Paulin et Therasia, pêcheurs. Quand les Vandales viendront saccager la ville et s'emparer de sa personne, Paulin pourra murmurer au fond de son coeur : <( Seigneur, ils ne me tourmenteront pas à cause de mon or ou de mon argent, car tu sais bien où j'ai placé toutes mes richesses. » '^2)

L'Eglise d'Hippone, surtout depuis le Concile, courait grand risque de perdre celui qu'elle

(i) Epist., 26. ^, 5, 6.

(2) Cf. André Baudrilîart, Saint Paulin de Xole. 2^ édit. Lecoffre, igoS.

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regardait justement comme son trésor. Des délégations venaient de tous côtés pour s'emparer d'Augustin et l'amener de vive force. Les habitants durent monter la garde autour de sa demeure, et même il fallut le cacher pendant quelque temps.

Valère ne tarda pas à le reconnaître, le seul moyen de conserver ce prêtre à son diocèse, était de le consacrer évêque, d'en faire dès lors son coadjuteur et son successeur pour plus tard. Avec l'autorisation du primat d'Afrique, malgré ses protestations, et aussi, semble-t-il, à rencontre d'un décret de Nicée, Augustin fut sacré dans le courant de 3g5.

Peu après son élévation à l'épiscopat, il écrivait à Paulin de Noie. Il demande au saint homme de ne pas tant louer ses écrits, mais de vouloir bien y relever les fautes, d'indiquer les corrections à faire. Puis, le sachant prêtre sans poste fixe et sans charge d'âmes, il le supplie de passer la mer, de venir le rejoindre à Hippone pour l'aider à porter le fardeau qu'on vient de placer sur ses faibles épaules. <( Je te prie, et te conjure de venir en Afrique. Elle souffre encore moins de sa grande sécheresse que de son besoin d'hommes tels que toi. )>

C'est alors son cher Licentius qui est chaudement recommandé. « Ce fils de Romanien, écritil, est aussi le mien ; tu trouveras son nom dans quelques-uns de mes livres. J'ai résolu de le mettre entre tes mains afin qu'il soit consolé, instruit et exhorté, de vive voix s'il vient te

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voir, ou bien par lettres ; moins par tes paroles que par l'exemple de tes vertus. Je voudrais voir l'ivraie faire place au froment dans le champ verdoyant de son âme. Qu'au lieu de tenter des expériences dangereuses, il croie ceux qui les ont faites. » (i)

Fidèle à la recommandation, Paulin de Noie s'est empressé d'écrire à Romanien pour se réjouir avec lui, au nom de i'évêché d'Hippone et de toute l'Afrique, du sacre d'Augustin. Par le père qui semble déjà converti, il a vite fait de parvenir jusqu'au fils.

Puisse Licentius entendre cette trompette du Seigneur qui retentira désormais dans la voix de son ancien maître. <( Alors véritablement, dit Paulin, il se verra le pontife du Christ, alors il se sentira exaucé du Très-Haut, lorsque ce fils qu'il a dignement engendré dans les lettres, sera devenu son fils dans le Seigneur. »

^'adressant ensuite directement au jeune homme, il lui laisse entrevoir combien il serait doux pour le nouvel évêque d'Hippone de le compter parmi les jeunes élèves qu'il prépare au sacerdoce. « Si tu restes uni à Augustin, comme Timothée était uni au grand Apôtre, compagnon inséparable dans les routes divines, tu mériteras toi-même d'arriver à la prêtrise, et de conduire par l'éloquence les hommes au salut. »

Pour toucher plus sûrement le jeune poète, Paulin joint à la lettre une longue poésie à son

(i) Epist., 27 et 3i.

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adresse. En souvenir de l'Eucharistie, lien qui unit les chrétiens entre eux en les unissant au Christ, il leur adresse à tous deux, au père et au fils, cinq petits pains bénits par lui et qu'il compare aux biscuits que les soldats emportent en campagne, (i)

, Dans ses lettres à Augustin, Paulin n'oublie pas cet usage touchant des Eulogies, mais par déférence et par humilité, il laisse à son illustre ami l'honneur de les bénir. (( Je t'ai envoyé un pain en signe de notre union, daigne l'agréer en le bénissant. »

C'est à contre-cœur qu'Augustin était devenu prêtre, et c'est aussi à contre-cœur qu'il devint évêque. Ces fonctions, oii d'autres peuvent voir la dignité et les honneurs, lui apparaîtront toujours comme une lourde charge.

Saint Paul lui fait peur quand il craint d'être damné après avoir sauvé les autres. « Sa frayeur, s'écrie Augustin, m'a effrayé moi-même. Que fera l'agneau là où le béHer a tremblé ? L'évêque doit être puissant en doctrine pour tenir tête aux contradicteurs. C'est là une rude tâche, c'est un lourd fardeau, une colline âpre à escalader. )) (2)

Du moins, ce poste si périlleux, il ne l'a pas recherché. A l'occasion, il saura le rappeler à ses fidèles du haut de la chaire, avec une fièrc liberté. « Je suis votre évêque par la grâce de

(i) Inicr Epistolas Augusiini, Epist., 32. (2) Serm., 178.

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Dieu, je vis pour vous et j'espère vivre pour vous jusqu'à la fin, mais je n'ai pas ambitionné cette charge. Au festin du Seigneur je n'ai point choisi un rang élevé. Il a plu au Maître de me dire : Montez plus haut. Je suis venu ici sans autres bagages que les habits que je portais sur moi. Je me croyais en sécurité puisque vous aviez un évêque, car j'évitais soigneusement les villes qui n'en avaient pas. » (i)

Yalère mourut dans le courant de l'année 896. Augustin devenait l'unique pasteur d'Hippone ; il était âgé de quarante-deux ans. En pleine possession de son génie, il avait déjà amplement montré ce qu'on pouvait attendre de lui. En racontant ces événements,' son premier biographe a pu, sans trop de rhétorique, écrire ces lignes triomphales : <( Une lumière ardente venait d'être mise sur le chandelier ; toute la maison allait voir clair. L'Eglise d'Afrique, longtemps humiliée par les donatistes, pouvait enfin lever la tête. )> (2)

(i) Serm., 355. 2.

(2) Possidius, Vita Augustini, 7, S.

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