CHAPITRE XII
Le Prédicateur
La communication des âmes. — A la conquête du bonheur.
Augustin prêchait assis dans la chaire ; les fidèles écoutaient debout, les hommes dans un côté de la basilique, les femmes dans l'autre. C'était la coutume en Afrique ; il s'y pliait mais ne l'aimait pas. (( N'y a-t-il pas quelque arrogance, écrit-il, à faire rester des frères debout devant nous, quand nous voyons une femme assise aux pieds du Maître pour écouter sa parole h.. Les auditeurs se fatiguent de la sorte ; lorsqu'ils sont fatigués ils bâillent, et, instinctivement ils regardent vers la porte. » (i)
Le pasteur d'Hippone n'ennuyait pas son auditoire ; il était heureux de le constater et de le dire. « Mes frères, je ne sens jamais que vous
(i) De catéchizancUs rudihiis, i8.
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êtes lassés. Dieu sait pourtant si je crains de vous être à charge. Votre sainte ardeur à venir ni'entendre surpasse ia passion qui pousse les insensés vers l'amphithéâîre. Auraient-ils le courage de regarder si longtemps s'il fallait rester debout ? » (i) On lui pardonnera de se répéter beaucoup : il le fait à cause des esprits plus lents qui ne savent pas lire ou qui n'en trouvent pas le temps. Lorsque deux voyageurs font route ensemble, n'est-ce pas au plus fort à régler sa marche sur celle du plus faible ? (2)
D'une santé fragile, souffrant de la poitrine et de la gorge, Augustin réclame souvent le silence et l'attention. Son esprit est ardent à servir son cher troupeau, mais les forces physiques n'y répondent pas toujours. C'est la tourterelle gémissante qui cherche un nid pour y déposer ses petits ; il est impatient de répandre dans les âmes les délices spirituelles puisées dans les Ecritures .
Faible et languissant avant le sermou, il s'échauffe en parlant et se fortifie. « J'étais fatigué au moment de m.onter en chaire, et voilà qu'en vous parlant j'ai pris des forces, tant est grand mon désir de vous faire du bien. Le laboureur oublie sa fatigue en songeant à la moisson. Soyez ma récolte afin que je sois avec vous et que nous soyons tous la récolte de Dieu. » (3)
(i) In Ps. i\-, 21.
(2) In Ps. 90, I.
(3) Serm., 87, i et 42, 3.
Une autre fois, les fidèles sont félicités d'être venus nombreux en dépit du froid. « Puisque vous êtes venus, c'est que vous m'aimez. Mais qu'avez-vous aimé ? Si c'est moi, je l'approuve. Je veux être aimé de vous, mais non pour moimême. Aimez-moi dans le Christ, que notre mutuel amour gémisse vers Dieu, c'est le gémissement de la colombe. » (i)
Toutes les occasions sont mises à profit pour faire appel au cœur de l'auditoire. Dans son commentaire sur YEpître de saint Jean, il s'écrie : « La charité qui remplit cette lettre, fait de moi un débiteur très fidèle, et de vous des créanciers très doux. Quand l'amour existe, point d'amertume chez celui qui demande, et point de fatigue pour celui qui donne. Ne voyons-nous pas, jusque chez les animaux, comment les mères supportent leurs petits, même quand ils sucent la mamelle avec secousses ?... Si j'ai cette charité dont parle l'Apôtre, j'aime votre avidité. Je n'aime pas Ic-s auditeurs paresseux, je tremble pour ceux qui languissent. » {9.)
Les auditeurs d'Hippone étaient loin d'être passifs et indifférents. Ils aimaient à manifester leurs impres-sioiis, non seulement par les traits du visage, mais par les gestes, par des acclamations. Il leur arrivait d'achever tout haut la citation d'un texte biblique, et le prédicateur ne songeait nullement à les réprimer. « J'ai été
(1) In Joan. Tract., 6, i.
(2) In Epist. Joan. ad PartJios, tr. 9, i
LE PREDICATEUR
devancé par le vol de votre esprit. Instruits à l'école du maître céleste, vous avez bien appris votre leçon et vous aimez à la réciter. )) (i) De telles paroles ne pouvaient que les encourager.
Cependant, cette manifestation des sentiments spontanée et bruyante, risquait parfois de devenir indiscrète et compromettante. Enumérant un jour, d'après saint Paul, les catégories de gens cjui n'entreront pas dans le royaume des cieux, Augustin s'arrête brusquement et dit . <( J'ai nommé les homicides, et personne n'a frémi ; j'ai nommé les luxurieux, et j'ai vu plusieurs qui se frappaient la poitrine. » (2) On était alors habitué à la confession publique.
Rien do dur ou de morose dans cette prédication. Elle veut lépandrv iâ joie dan? les cœurs, et il ne lui déplaît pas d'amener le sourire sur les lèvres.
Dans l'explication du psaume 148. le prédicateur arrive devant le verset qui parle des filles des hommes et qui dit : « Elles sont ornées comme des temples. » Ayant vu les hommes tourner malicieusement leurs regards de l'autre côté, il 3'anéte et ajoute en souriant : « Passons vite ici : il faut ménager la pudeur des femmes. » Saint Jean Chrysostome avait eu moins de ménagement pour les grandes dames de Constantinople.
Au cours d'un sermon, Aus^ustin k vu des
(i) Serm., Sa, i3. (2) Ihid., 322, 4.
regards inquiets et défiants s'arrêter sur un des auditeurs. C'était un ancien fidèle qui avait quitté FEglise pour retourner à ses sorcelleries. Revenu au bercail, il était là tenant sous le bras les livres qu'il allait faire brûler.
Le bon pasteur s'empresse de le prendre sou» sa protection, de le recommander à la charité des fidèles. « La soif de l'Eglise est grande, ditil, elle veut aussi le boire, celui-là... Trompé lui-même, il en a trompé bien d'autres, il a commis bien des sacrilèges. Combien d'argent pensez-vous qu'il vous a extorqué ? » C'est le prodigue qui rentre à la maison paternelle. Il a été éprouvé pendant longtemps, il faudra encore le surveiller de près. (( Il est pénitent, et ne demande que là miséricorde, je le recommande à vos yeux et à vos cœurs. » (i)
L'auditoire était d'ordinaire sympathique et pieux, prêtant au. lecteur des oreilles attentives ouvrant aux courants des Ecritures les réceptacles de l'âme. Parfois il devenait bruyant et passablement houleux. Augustin n'était pas rassuré quand il voyait les turhas thcatricas, les foules des théAtres envahir sa basilique de la naix, aux grandes solennités.
C'est alors principalement qu'il parle de sa gorge malade et qu'il réclame le silence. « Comment ne pas s'indigner, s'écrie-t-il, quand on voit ceux qui remplissaient l'Eglise tout à l'heure, s'en aller remplir les théâtres et les amphi-
(i) In Ps. 6i, 23.
LE PREDICATEUR
théâtres, s'en aller blasphémer Dieu, ceux qui viennent de lui dire : Amen ? »
Ces gens-là viennent au sermon comme des écoliers désespérés qui détestent leur maître. Entre les murs de l'église, ils traitent leurs affaires, ils cherchent avec qui causer ; ils ne demandent qu'à susciter des émeutes tout comme au cirque. L'ancien professeur de Carthage retrouvait peut-être au pied de sa chaire quelques-uns de ces eversores qui le déconcertaient jadis. Il en avait probablement sous les yeux lorsqu'il s'écria, un jour de l'Ascension : « Je sais qu'à pareilles fêtes, l'église est pleine de ces gens plus pressés de s'en aller que de venir. Ils me trouvent à charge lorsque je suis un peu long ; mais quant aux dîners vers lesquels ils se hâtent, ils les prolongeraient volontiers jusqu'au soir. » (i)
La fonction de prédicateur avait pour Augustin moins de charmes et d'attraits qu'on pourrait le croire. Nature douce et sensible, il lui répugnait d'avoir à reprendre, à gTonder, à dire aux hommes des choses qui ne leur plaisent pas. îl était fortement tenté de se renfermer dans la méditation silencieuse d'une solitude, occupé seulement de son âme et de Dieu, a Rien de meilleur, avouait-il un jour, rien de plus doux que de scruter dans le silence le trésor divin. Mais prêcher, reprendre, corriger, édifier, se charger de tout le monde, quelle tâche ! quel
(i) Serm., 36i, 4-
poids ! quel travail ! Comment ne pas redouter pareille besogne. » (i)
Il ne serait pas fâché de voir reseusciter les Apôtres et les grands prédicateurs du passé, afin de pouvoir lui-même se reposer doucement, humblement aux pieds du Maître. Mais ne faudra-t-il pas rendre compte des talents reçus, n'est-il pas responsable des âmes qui lui sont confiées ? Voici le Seigneur qui frappe et qui dit : « Ce que vous avez appris dans les ténèbres, prêchez-le en plein jour ; ce que vous avez entendu dans le secret, publiez-le sur les toits. Après m'avoir mieux connu dans le recueillement et le silence, faites-moi connaître. » h.)
Malgré les dégoûts et les répugnances, Augustin remplira admirablement son devoir de prédicateur. Pendant près de quarante ans, il charmera ses auditeurs, car il a eu le secret de s'ei! faire aimer. Passé maître dans l'art d'éclairer les intelligences, il possédait un don beaucoup plus rare, celui de conquérir les cœurs.
L'on ne se contentait pas d'écouter ses paroles, plusieurs les prenaient par écrit. Voyant un jour les sténographes à l'œuvre, il s'arrête et dit : « Je dois me surveiller aujourd'hui ; voilà des frères qui, non contents d'ouvrir à mes paroles les oreilles de leur cœur, les mettent par écrit ; il faut que je songe aux lecteurs. » (3) Devenu
(i) Serm., SSg, ^.
(2) In Joan. Tr., 57, 4-5
(3) In Ps. 5i, I.
LE PREDICATEUR
vieillard, il fera cette aimable et fine confidence : « Je TOUS ai parlé longuement. Pardonnez à la vieillesse bavarde. Comme vous le voyez, me voici devenu vieux par l'âge, je l'étais depuis longtemps par la faiblesse du corps... Priez Dieu de me donner des forces afin que, jusqu'à ma mort, je puisse vous annoncer la parole de Dieu. » (i)
Le prédicateur est comparé aux anges qui montaient et descendaient l'échelle mystérieuse de Jacob. Il va chercher au plus haut des cieux les enseignements sublimes du christianisme, puis il redescend les mettre à la portée des petits et des humbles. A la suite du psalmiste, de saint Jean et de saint Paul, le pasteur d'Hippone s'élève très haut, mais il n'oublie pas, il ne dédaigne pas de descendre. Véritablement il peut adresser à ses fidèles les paroles de l'Apôtre aux chrétiens de Thessalonique : « Je me suis fait petit au milieu de vous, comme la mère qui réchauffe ses enfants. )>
Condescendant et maternel pour tous, il l'était spécialement à l'égard des catéchumènes aux jours de leur initiation au christianisme. Il leur expliquait longuement toutes les demandes du Pater, il bégayait avec eux les articles de ce Credo qu'il avait développés en présence des évêques au Concile d'Hippone. (2)
A propos du chapitre YI de saint Jean, 011
(i) Serm., 356, 7.
(2) Ihid., 56 à 59.
Jésus promet l'Eucharistie, il excite la curiosité et le désir chez les non-initiés qui devaient quitter l'église après les lectures et le sermon, au moment ou commençait le sacrifice de la messe. « On t'appelle Catéchumène, on t'appelle Auditeur, et pourtant tu es sourd. Tu ouvres les oreilles du corps et tu entends ces paroles, mais les oreilles du cœur sont encore fermées et tu ne com.prends pas. Voici Pâques qui approche, donne ton nom pour le baptême ; ouvre-moi, car je frappe à la porte de ton cœur. » (i)
Aux fêtes pascales, quand il voyait près de sa chaire la troupe blanche des nouveaux baptisés, il oubliait le reste de l'auditoire pour s'occuper d'eux seuls. Il ne trouve pas dans son riche vocabulaire de mots assex tendres pour les qualifier. Ils sont le fruit de son travail, sa joie et sa couronne, les bourgeons de sa vigne en fleur. <( 0 vous, mes frères, mes fils, vous, les tendres enfants de la mère Eglise, je vous en supplie, au nom de votre baptême, fixez les yeux sur celui qui vous a appelés, qui vous a aimés, qui vous a cherchés dans vos égarements, qui vous a illuminés. )i (2)
Augustin est plein d'admiration pour la charité de Moïse demandant î\ Dieu de pardonner à son peuple, ou de l'effacer lui-même du livre de vie ; pour le zMe de saint Paul, acceptant volontiers d'être annthèmc pour ses frères du
(i) Serm,., 182, i.
(2) Ibid., 228, 2.
LE PREDICATEUR
Judaïsme. Lui aussi pourtant s'est élevé jusqu'à CCS hauteurs dans l'amour des âmes.
Développant un jour la page d'Ezéchiel qui trace les devoirs des pasteurs et ceu?-: des fidèles, il s'écrie : « Voilà notre miroir ; je m'y suis regardé ; regardez-vous à votre tour... Pourquoi suis-je assis dans cette chaire ? Pourquoi est-ce que je vous parle ? Quel est mon désir, quelle est ma volonté ? — Que nous vivions ensemble avec le Christ. Voilà mon ambition, mon honneur, ma gloire, ma richesse. Je le sais, pourvu que je vous parle, quand bien même vous ne m'écoutcriez pas, j'aurais sauvé mon âme. — - Oui, mais je ne veux pas être sauvé sans vous... Si vous n'avez pas pitié de vous-mêmes, ayez pitié de moi. n (i)
Toutes les fois qu'il avait à faire entendre des choses désagréables, Augustin se rappelait le conseil qu'il avait donné à l'évêque de Carthage : il faisait usage des Ecritures. S'adressant à ceux qui remettent toujours au lendemain le travail de leur conversion, qui murmurent comme les corbeaux : cras, cras, il s'écrie : « La colère de Dieu viendra à l'improviste : subito enim veniet ira ejus. Est-ce moi qui ai écrit ces mots ? Est-ce que je puis les effacer ? — Je craindrais d'être effacé moi-même. Je ne puis pas taire ce texte, je dois le prêcher. Terrifus terreo, c'est ma propre frayeur qui me rend terrible. » (2)
(i) Serm., 17, 2 et 282, /J.
(2) Ihid., 4o, 5.
204 l'ame de saint augustln
L'évêqiic d'Hippone n'est pas seulement le disciple de Platon et le contemplateur d'Ostie, il est aussi l'un des plus fins observateurs de ce monde visible, et voilà pourquoi il a .été peutêtre de tous les prédicateurs le plus concret et le plus imagé.
Que les animaux soient doués de mémoire, il le sait par le chien d'Ulysse, par les chèvres et les hirondelles de Virgile, mais il a voulu l'expérimenter lui-même. Penché sur le bord d'un étang, il a vu les poissons circuler par bandes et se hâter vers les promeneurs qui ont l'habitude de leur jeter de la pâture (i). Assis dans un appartement, il interrompt sa lecture pour voir l'araignée prendre les mouches qui s^embrouillent dans sa toile. Pendant ses courses à cheval à travers la campagne, il lui est arrivé d'être distrait de sa méditation par le chien qui court après un lièvre (2).
Toutes ces images emmagasinées dans une mémoire souple et tenace, combinées par une imagination très vive, viendront illustrer les pensées les plus abstraites, mettre les vérités les plus sublimes à la portée de tous les esprits. La maman qui débarbouille son enfant malgré ses cris, le père qui refuse de mettre son petit garçon à cheval, voilà qui fera comprendre la conduite à la fois douce et sévère de Dieu à notre égard. Le chien retenu par sa chaîne représente
(i) De Genesi ad litteram, III, ii, (2) ConJ., X, 57.
LE PREDICATEUR
li; diable : il aboie et montre les dents, mais ne mord que les imprudents qui s'approchent trop près.
Les pécheurs et les matelots d'Hippone entendaient souvent leur prédicateur parler de la mer, des barques et des filets. Cet océan houleux et salé est bien l'image du monde avec son amertume et ses tentations. Les hommes qui n'ont pas la charité du Christ ressemblent aux poissons : les grands mangent les petits en attendant d'être mangés eux-mêmes par de plus gros. Pris dans les filets de la foi, gardons-nous d'en rompre les mailles. Ici-bas nous ne jouirons jamais d'une pleine sécurité, cependant nous avons fixé au rivage de la Patrie l'ancre de l'espérance (ï).
Les laboureurs, eux aussi, seront charmés de voir comment le blé qu'ils sèment et qu'ils moissonnent, les vignes qu'ils taillent, le sol qu'il tournent et retournent, servent à leur pasteur bien-airaé, comme ils ont servi à Jésus lui-même pour traduire les vérités de l'Evangile.
Les auditeurs d'Augustin étaient en admiration devant l'universalité de ses connaissances ; il semble avoir été partout, avoir tout vu ; il tire parti du moindre détail de la vie humaine. L'âme cherche à fuir sa mauvaise conscience, comme le mari abandonne son ménage en désordre pour le cabaret. Le joug du Christ est semblable aux ailes des oiseaux : loin d'alourdir les âmes, il leur
(i) In Ps. 64, 9- In Epist. Joan, Tr
206 l'ame de saint Augustin
permet de prendre leur vol dans les hautes régions (i). Notre vie est plus fragile que le verre, car on voit des calices de cristal qui ont servi aux ancêtres et qui serviront encore aux petits-neveux.
Eblouis et charmés par la variété des comparaisons et des images, par les aimables confidences et les fines malices, l'auditoire éclatait parfois en acclamations et en applaudissements. C'était là, aux yeux d'Augustin, des feuilles et des fleurs, mais il voulait des fruits. « Mes paroles vous plaisent, disait-il un jour, moi je demande des faits. Ne me contristez pas par vos mœurs perverses, car toute ma joie en ce monde est dans votre bonne conduite. » (2)
Ce n'était pas seulement la petite ville d'Hippone qui entendait la parole d'Augustin. Les autres villes d'Afrique le faisaient venir pour les grandes circonstances. Plusieurs des sermons ont été prononcés dans les basiliques de Carthage. « Par la permission de Dieu, écrit-il, partout où je me suis trouvé, j'ai dû parler au peuple. II m'a été rarement donné de me taire et d'écouter les autres, )> (3)
Comment jouir d'une pareille vogue, moissonner tant de succès et de louanges sans ressentir l'aiguillon de l'orgueil ? Ses ennemis ne manquaient pas de le faire passer pour un ambi-
(i) Serm., 16^, 7.
(2) Ibid., 17, 7.
(3) Retract., préf., 2.
LE PREDICATEUR
tieux. « Ils sont nombreux, dit-il un jour à ses auditeurs, ceux qui m'accusent de vous parler afin d'être loué, acclamé par vous. Ils disent que c'est là mon but et mon intention... Comment leur prouverai- je le contraire .^ Il ne me reste qu'à dire à Celui qui lit dans les âmes : <( Sei- )) gneur tu connais mes sentiers. » (i)
Pascal conseille aux apologistes et aux prédicateurs de montrer dans le christianisme une religion vénérable et aimable, <( vénérable, parce qu'elle a bien connu l'homme ; aimable, parce qu'elle promet le vrai bien. » (2). Personne probablement n'a fait cette démonstration avec autant de chaleur et de lumière que le pasteur d'Hippone.
Devant son auditoire enchanté, il a scruté avec finesse et profondeur tous les replis de l'âme humaine, ses misères immenses comme ses aspirations sublimes. La religion qu'il prêche est vénérable, car elle a bien connu l'homme ; elle est aimable aussi, car elle lui promet le vrai bien, elle mène à la conquête du bonheur.
Le genre humain, avec ses générations échelonnées le long des siècles, lui apparaît sous Limage d'un arbre toujours vert, d'un olivier ou d'un laurier. L'arbre porte toujours un manteau verdoyant, mais regardez les feuilles mortes qui jonchent le sol (.3).
(i) Serni., i4i, 8-
(2) Pensées, édit. Brunschvicg, n. 187.
(3) Serm., loi, 10.
208 l'ame de saint Augustin
Le regard d'ensemble qu'il jcUc sur cette humanité paraît d'abord pessimiste, c'est qu'il la voit accablée sous le poids de la malédiction divine. « La vie humaine oii nous sommes entrés est misérable, pleine de fatigues, de douleurs, de dangers, de malheurs, de tentations. Ne vous laissez pas séduire par l'apparence joyeuse des choses, regardez plutôt leur côté triste et douloureux. L'enfant qui vient au monde pourrait rire, pourquoi commence-t-il par pleurer ? — C'est qu'il entre dans un monde de captivité, mais la joie viendra. »
Oui, la joie viendra. Le genre humain est un grand malade blessé par le péché originel et gisant sur le bord de la route ; mais il a été visité, recueilli par le divin médecin. Quand un jeune médecin débute dans un pays, il cherche des cas désespérés afin de se faire connaître et d'inspirer confiance. Jésus-Christ a traité d'abord saint Paul et il lui a dit : « Va vers les découragés et dis-leur ce que tu souffrais, ce que j'ai guéri en toi, et combien vite. Par une première parole, je t'ai frappé et abattu ; par une seconde parole, je t'ai relevé et choisi ; par une troisième parole, je t'ai rempli et envoyé ; par une quatrième parole, je t'ai affranchi et couronné. Va donc et cric aux malades que le Christ est venu sauver tous les pécheurs. » (i).
Jésus nous a aimés malgré nos laideurs et nos malices ; il a souffert afin de nous transfigurer,
(r) Serm., 176, 4-
LE PREDICATEUR
afin de faire de nous ses amis, les bénis de son Père. Que peut un homme mal tourné et disgracieux qui aime une belle femme ? « Il se regarde dans la oflace et il a honte de son visage, il n'ose plus élever les yeux sur sa bien-aimée. Attendrat-il que la beauté lui vienne P — Mais la vieillesse va le rendre encore plus laid. S'il veut se marier il n'a qu'une chose à faire ; se contenter de quelqu'une qui lui ressemble. » Laissons-nous transformer par la grâce ; nous pourrons alors aimer Dieu et en être aimés (i).
L'Eoflise, voilà l'hôtellerie où Jésus, le bon samaritain, a déposé son malade pour l'y faire soigner par ses ministres. Cette Eglise, Augustin l'aime de cet amour tendre et ardent qu'il avait pour sa mère, Monique. Se rappelant ses ingratitudes passées à son égard, il supplie les fidèles de ne pas imiter son exemple. Qu'ils acceptent docilement leur nourriture spirituelle de cette main aimante. <( Moi, dit-il, pauvre et misérable, je m'étais cru des ailes et je quittai le nid. Mais au lieu de prendre mon vol, je suis tombé à terre. Le Seigneur a eu pitié de moi. Xe voulant pas me voir écraser par les passants, il m'a relevé et remis dans le nid. » {d) Inutile pour les frères de recommencer cette expérience.
L'on doit aimer l'Eglise plus que son père, plus que sa mère, et surtout n'en jamais rougir,
(i; In Epist. Joan., Tr., g, 9. Cf. Enarr. in Ps. 21, I, 8, 28.
(2) Serm., 01, 6.
L'AME de saint AUGUSTIN 14
^iÔ l'aME t)E SAINT AUGUSTIN
en être fier. Augustin aime à la montrer grandissante et se répandant par l'univers entier, sous la protection des empereurs convertis. <( L'Eglise a grandi, dit-il, les nations ont cru ; les princes ont ployé le cou sous le joug du Christ. Il a grandi, le petit grain de sénevé ; il a dépassé les autres plantes ; ils viennent les oiseaux du ciel, lés grands du siècle, se reposer sur ses branches. )> Le sang des martyrs a été une seihèhce féconde (i).
Augustin montait un jour en chaire, tenant en main la page des Proverbes qui célèbre la femme forte, a Cette page de l'Ecriture que vous voyez dans mes mains, nous invite à louer une femitie. C'est la fête des martyrs, il faut donc louer leur iilère. Vous avez reconnu déjà de quelle femme il s'agit. Chacun de vous, je le vois dans vos physionomies, a dit au fond du cœur : ce doit être l'Eglise. Vous l'avez deviné, c'est bien l'Eglise, c'est d'elle que je voulais parler ; car, ce n'est pas oublier les martyrs que de parler de leur Mère. » (2)
Cette mère souffre, qiiand elle donne des martyrs au Christ, son époiix, mais alors sa soutfrance est glorieuse et consolante. Sa douleur devient amère et désolée en présence des hérétiques, de ces enfants orgueilleux qui l'abandonnent, séduits par les choses qui brillent sur la face du monde, trompés par le serpent au nom
(i) Serm., ^!i, 2 et hi Ps. 88, 10.
(2) Serm., 87, i.
LE PREDICATEUR
de je ne sais quelle science. Ils s'éparpillent un peu partout en des sectes diverses, partout aussi ils rencontrent l'Eglise Catholique, gardienne de l'unité qui leur ouvre ses bras (i).
Les fidèles d'Hippone auront en face des hérésies une attitude pleine de largeur d'esprit et de fermeté. D'abord, pas de mépris pour ces brebis errantes, pour ces rameaux détachés ; le tout est entre les mains du pasteur suprême et du vrai vigneron. Pas de scandale non plus. Ce ne sont pas des âmes vulgaires qui font les hérésies. Donat était un grand homme, et Arius aussi, et voilà pourquoi ils ont eu une influence funeste. Les hérésiarques, eux aussi, soilt des phares qui projettent quelqlie lumière sur la route des navigateurs, mais, tout près, il y a de gros rochers et là se font de grands naufrages (2).
N'oublions pas non plus les services que rendent les hérésies. Saint Paul les reconnaissait et saint Augustin ne les ignore pas. Elles fournissent aux savants catholiques l'occasion de se révélet- en les obligeant au travail. « Que d'hommes, capables de creuser et de comprendre les Ecritures, restaient cachés dans le peuple de Dieu ; que de questions demeurées sans solution faute d'un calomiiiateur . Le dogme de la Trinité était-il parfaitement connu avant les Ariens ? Oii en était la Pénitence avant les Xovatiens, et le Baptême avant les Rebaptisants ? >; (3; Pour-
(i) Serm., 46, 18.
{2) In Ps. 124, 5.
(3) In Ps. 54, 22 et De Ver. Rdig. i5.
quoi lui-mei^".e, petit oiseau sans plumes et rampant à terre, a-t-il osé se mettre à la suite de saint Jean, de l'aigle qui plane dans le ciel et fixe le soleil ? — C'est pour raffermir les fidèles dans leur foi en la divinité du Christ, pour répondre aux orgueilleux disputeurs qui l'ont mise en doute Ci).
A côté des hérétiques qui ont déchiré les filets des Apôtres, il y a les païens qui refusent d'y entrer. Ce sont principalement les savants et les philosophes à l'orgueil incorrigible. Les simples chrétiens n'ont rien à leur envier, ils doivent plutôt les plaindre. Pour traverser l'océan de cette vie, pour aborder au rivage de la Patrie, il n'y a qu'un moyen : l'humble radeau de la croix de Jésus. Lorsque les sages du siècle viennent se moquer de nos croyances, il faut mépriser leurs objections. « Le Seigneur est venu, la Sagesse a parlé, le ciel a tonné, que les grenouilles se taisent : ranœ taceant. » (2)
Au-dessous des lettrés sérieux et des philosophes, se trouvent les sceptiques et les railleurs de toutes nuances ; l'Evangile les nomme le « monde » et Augustin les oppose à la Cité de Dieu. Les chrétiens sont parmi eux comme les Juifs au milieu des païens de Babylone. Ils nous demandent parfois railleusement de leur chanter nos Cantiques. (( Expliquez-nous, disent-ils, l'avènement du Christ et la vie future. »
(i) In Joan., Tr., 36, 5-6.
(2) Ibid., Tr., a, 4 et Serm., 24o, 4.
LE PRÉDICATEUR 213
Ce sont là des gens dont il convient de se défier. La plupart du temps ils ne sont pas de bonne foi, ils ne cherchent pas à être instruits, ils veulent surtout nous trouver en défaut. Attachés aux choses qui brillent et qui passent, ils sont incapables de goûter les choses éternelles : ils ne comprennent pas notre langue. Comment chanter le Cantique du Seigneur sur une terre étrangère ? Afin de n'être pas séduits, tenonsnous fortement serrés les uns contre les autres, et chantons l'hymne de la fidélité : « Si jamais je t'oublie, ô Jérusalem, que ma droite se dessèche et que ma langue s'attache à mon palais. » ^i)
Les hérétiques et les païens sont dangereux pour les fidèles ; les mauvais catholiques sont plus dangereux encore. Nous avons quitté la haute mer en entrant dans l'Eglise, mais là non plus, pas de sécurité parfaite. Le vent pénètre jusque dans le port, et les navires peuvent s'y endommager en s'entrechoquant.
C'est principalement aux fêtes de Pâques, lorsqu'il voit devant lui les nouveaux baptisés revêtus de leurs habits blancs, que l'évêque d'Hippone met en garde contre les mauvais chrétiens et le scandale qu'ils constituent. Il v mra toujours dans le champ du Seigneur de l'ivraie parmi le froment, et dans l'aire à battre il y aura toujours de la paille à côté du grain.
Il ne faudra même pas s'étonner de rencontrer
(i) In Ps. i36, 10,
214 l'ame de saint Augustin
quelques mauvais pasteurs. Que les fidèles se gardent, du reste, de les juger trop facilement. Et voici qu'Augustin se met en scène lui-même. (( Peut-être, il y a parmi vous, un, deux ou plusieurs qui me jugent et disent : je voudrais bien savoir s'il fait tout ce qu'il dit. A ceux-là je réponds : Peu m'im.porte d'être jngé par vous ou par un autre hom.me... Quant à toi, qui nourris ces sentim.ents, Dieu t'a mis en sécurité. Si je fais ce que je dis, imite-moi, comme j'imite le Christ. Si je dis et ne fais pas, écoute ce que dit le Seigneur : Faites ce qu'ils disent, mais ne faitcf: T>as comme ils font. » (j)
Que penser du voyai^eur qui s'arrêterait sous prétexte que le poteau qui lui indique sa route ne marche pp.s P L'écolier est-il m.oins puni pour son barbarisme quand il s'autorise de Cicéron ou de Virp-ile P Commencez par bien vivre vousmêmos et vous verrez se îrrouper autour de vous une foule fraternell*^ et joyouso ç]o compagnons. C'est dans l'Eglise du ciel qu'il faut choisir ses modèles. « Regardez ces milliers de martyrs : vouf Y trou.verez non seulement des hommes, vous V trou.verez des femm^^s, des jeunes flllos, des enfants. ^> fa)
L'Eglise comptera toujours de bons et de mauvais chrétiens ; toujours aussi les prédicateurs verront autour do leur chaire des riches et des pauvres. Auçru^tin avait tror> le sens des réalités
(r) Serm., 179, lo.
(2) Ihid., 35i, II. 199, 2 et Epf.<?f., 208. Serm., 228, 2.
LE PRÉDICATEUR 215
pour vouloir combler l'abîme qui sépare les deux extrêmes de la société, du moins cherche-t-il à l'atténuer un peu. La religion qu'il prêche sera aimable pour le pauvre, car elle condamne le m.auvais riche pour le seul fait de son inhumanité : pr.op,ter solam inhumanitatem ( i .
Les pauvres croient trop facilement au bonheur des riches. Ils sont nombreux, les martyrs de la richesse qui pourraient dire à leur or : «. A cause de toi, je m.eurs chaque jour. )^ Xe diserit-ils pas souvent dans leur cœur : Qui pourra me détacher de la cupidité de l'argent ? — La tribulation .^ L'angoisse ^ La persécution .^ Il y a des gens qui endurent la faim par avarice, et quand on leur parle de jeûner, ils s'excusent à cause de leur estomac (2).
La fortune ne devrait pas créer entre les hommes tant d'inégalité ; ils oublient trop leur commune origine et leur commune destiné€. Si les riches se croient supérieurs aux pauvres, c'est qu'ils s'arrêtent aux vêtements, ils oublient de regarder la peau. Les chrétiens, eux, doivent se rappeler qu'ils sont tous frères ; car tous, le pauvre aussi bien que l'empereur, disent à Dieu chaque jour : « Notre Père qui êtes aux Cieux. »
Nous sommes tous indigents sous quelque rapport, nous avons tous besoin les uns des autres. L'un offre son argent et son or et l'autre lui apporte le secours de ses bras. «. Vous qui
(i) Serm., 178, 3.
(2) Ihid., 33i, 5 et 335. 2.
m'écoutez maintenant, vous êtes mes pauvres ; tous nous sommes les mendiants de Dieu, le seul vrai riche. » (i)
C'est peut-être quand il plaide pour les indigents que le pasteur d'Hippone est le plus bloquent. « Donnez aux pauvres, s'écrie-t-il, je vous le demande, je vous l'ordonne, et voici pourquoi. Quand je viens à l'église ou que je m'en retourne, les pauvres m'arrêtent et disent : u Intercède pour nous ! » S'ils ne reçoivent rien, ils pensent que je perds mon temps et ma peine avec vous. » Les auditeurs ont approuvé et applaudi. Ils sont félicités de leurs bons sentiments, mais on demande quelque chose de plus. ({ Vous avez compris, vous avez loué : Deo qrafias ! Pourtant ces louanges m'accablent, je les supporte, mais elles me font trembler. Ces louanges, mes frères, elles sont les feuilles des arbres, moi j'attends le fruit. » Ta)
Il ne fnudrait tout de même pas crue les pauvres profitent des sermons de charité pour se rendre exiçreants, intraitables et hautains. Il ne suffît noint d'être couvert de haillons et d'ulcères Dour être transporté dans le sein d'Abraham, et tous les riches ne sont pas ensevelis dans l'enfer. « Ecoute-moi bien. Seigneur pauvre. Prends garde de mépriser les riches qui sont miséricordieux, qui sont humbles, en un mot qui sont
(i) Serm., i25, i3.
(2) Ihid., 61, i3.
LE PREDICATEUR
pauvres. O pauvre I sois vraiment pauvre, c'està-dire, pieux et modeste. » (i)
Augustin profitait du carême pour rappeler à ses chrétiens le devoir de la pénitence. C'est en union avec Jésus-Christ, au souvenir de la Passion qu'on célébrera bientôt, que les fidèles doivent se mortifier, réprimer la concupiscence sous toutes ses formes.
Il déplore la ruse avec laquelle certains savent tourner les abstinences quadragésimales. Ils se privent du vin ordinaire, mais trouvent pour le remplacer des liqueurs plus fines qui ignorent la vendange et les pressoirs. On s'abstient de viande, mais elle est suppléée par des mets si variés et si précieux que, si le carême durait un peu, tout le patrimoine y passerait. Les riches incapables de jeûner feront des aumônes, et ceux qui n'ont ni richesse ni santé pourront du moins pratiquer le pardon des injures r^V
Les gens de ce pays et de cette époque avaient les rancunes tenaces et les vengeances terribles ; ce qui donne du prix à l'infinie mansuétude de leur pasteur. « Je vois chaque jour, dit-il, des hommes à genoux, le front contre le sol, le visage ruisselant de larmes, et qui disent : Seigneur, venge-moi ; fais mourir mon ennemi. » Pour calmer de pareils ressentiments, il fallait mettre devant les yeux le crucifié du Gols^otha, le grand miséricordieux. « Que je sois réjoui par votre
(j) Serm., i4, 2-^.
(2) Ibid., 2o5, I, 207, 2.
218 l'ame de sai^'t Augustin
récqncjli^tjon. moi que vos procès contristent si souvent. » Ti)
Une autrp pénitence, très sanctifiante et à la portée de tous, ce sera de s'incliner sous la main de pieu, d'accepter avec une humble résignation les peinps de la vie. « Dans la tribulation, il faut rentrer en soi-même ; invoquer Dieu là où nul regard ne voit celui qui gémit et celui qui console : s'humilier dans l'aveu du péché, puis louer le Seigneur, soit qu'il reprenne, soit qu^il console, m C5)'
Cett'^ pénitence intérieure, ce brisement du cœur dont les Psaumcfi de Dnvid et le \unro des Confession fi sont des échos si retentissants, est snéciale aiT ehristînnisme. ^ Vmiq -n.r^ la tromperez nns dans les doctrines humaines, ni chez les FnTcnriens. ni chez les Stoïciens, ni noq nlus T>p.''mT les r?iprir>les de '^^pn!ch^e ou ceux de Platon. Tls peuvent avoir d'excellents nrincînes de morale : ils n*ont nos cefto humilité de l'Ame, ell^ vient d'nilleurs. du Christ. » (?>^ T.e publicain se frR^pnnt ]n noi+rine aii ba«5 du temple, la pécheresse baignant de ses larmes les pieds du Sauveur et les essuyant avec ses cheveux, voilà les modèles de la prière pénitente qui doit être toujours au fond de ï'ân^e chrétienne. N'oubliqns jamfjis que nous avons tous passé sur
(i) Scrm., 211, 6.
(3) In Ps. 1 34, 3 et Serm.,
(3) In Ps. 3i. Enarr. 2.
LE PRÉDICATEUR 219
le pont de la miséricorde divine, et gardons-nous de vouloir le détruire (i)
L'humilité chrétienne était véritablement une plante nouvelle, la chasteté ne l'était guère moins, cette pureté de l'Evangile qui surveille le regard et le désir lui-même. C'est avec délicatesse que l'évêque d'Hippone la prêche aux jeunes hommes à la veille de se marier ; il fait appel à leur cœur, à. l'amour qu'ils ont pour leur fiancée. « Quel est le jeune honime qui ne désire épouser une femme chaste ? — Tu veux l'avoir pure ? Garde-toi pur pour elle. Si elle le peut, tu le peux toi-même... Si tu le fais, tu as plus de mér}te. Pourquoi ? — Elle est protégée par la vigilance de ses parents, par la pudeur de sori sexe, par la crainte des lois ; toi, au contraire, tu n'as que Dieu à redouter. » Cette crainte est ensuite avivée par une description frappante de la présence divine (2).
La crainte est bonne et nécessaire, elle chasse le diable du cœur. Mais, avec Dieu comme avec les hommes, c'est l'amour qui a le dernier mot. (( Dans cette vie, deux amours sont constam.ment en lutte, l'amour du siècle et l'amour de Dieu. Celui des deux qui triom.phe emporte le cœur comme un poids. Ce ne sont pas les pieds ou dps ailes qui mènent vers Dieu, c'est l'affection : et c'est l'affection opposée et non des liens cor-
(i) Serm.. 86, ti et 99. i. In P.s. i4q. 8 et i25. 5. In Ps. 93. 7 et in Ps. 25, Enarr., 2, 2.
(2) In Ps. 182, 2.
220 l'ame de saint Augustin
porels qui nous collent à la terre. » Cette pensée qui remplit la Cité de Dieu est rappelée à chaque instant dans les sermons (i).
Certes, ce n'est pas Augustin qui songe h éteindre l'amour dans les âmes, a Est-ce que je vous dis, moi : N'aimez rien du tout ? — A Dieu ne plaise ! Ils sont paresseux, morts, détestables, misérables, ceux-là qui n'aiment rien. Aimez, mais voyez où porter votre amour". C'est un courant d'eau, il peut se perdre dans les égouts, dirigez-le vers le jardin. »
Les créatures sont belles et bonnes, nous pouvons et nous devons les aimer, mais ne pas oublier de remonter à la source de leur splendeur, à Celui qui les a faites, qui les a semées sous nos pas pour nous servir ou tout simplement pour nous charmer. Quand nous oublions le donateur pour nous attacher au don, nous ressemblons à la jeune fille qui dirait de son fiancé en regardant le o-age et le symbole de son amour : « Cet anneau d'or me suffît, je ne veux plus voir son visage. » (2)
Voici le signe auquel on reconnaîtra si l'on aime Dieu d'un amour pur et désintéressé. « Supposons que Dieu vous parle ainsi : Fais ce que tu veux, assouvis ta cupidité, déploie ta méchanceté, dilate tes convoitises ; tout ce qui te plaît,
(i) Serm., 34^, i-, Cf. De Gen. ad litt., XI. 19-20. Boiiis et Jansénius abuseront étrangement de ce texte de saint Augustin.
(a) In Epist. Joan., Tr., 2, 11.
LE PREDICATEUR
regarde-le comme permis, je ne te mettrai pas dans la géhenne ; — seulement, je ne te montrerai pas mon visage. Si cette parole : <( Ton » Dieu ne te montrera pas son visage », a fait trembler votre cœur, votre amour est désintéressé. Si mes paroles ont trouvé dans vos âmes quelques étincelles du pur amour de Dieu, nourrissez-les, demandez qu'elles grandissent ; demandez-le par la prière humble, par le douloureux repentir, par le zèle de la justice, par les bonnes œuvres, par les gémissements sincères, par l'amitié fidèle. Soufflez sur ces étincelles du bon amour, entretenez-les. Quand elles auront grandi, quand elles auront produit une ample et belle flamme, elles consumeront la paille des concupiscences charnelles. » (i)
Lorsque les fêtes de Pâques ramenaient sur les lèvres le chant joyeux de V Alléluia, Augustin tâchait de donner à ses chers auditeurs un avantgoût de la vie heureuse promise par Dieu à ceux qui l'aiment. Personne mieux que lui n'a senti et fait sentir aux âmes religieuses la tristesse de l'exil, la nostalgie du Ciel. <( Ici-bas nous chantons déjà V Alléluia, mais c'est YAllehiia de la route ; là-haut, ce sera V Alléluia de la Patrie. Chantez comme les voyageurs, mais marchez ; gardez la bonne direction et ne vous arrêtez pas, ne revenez pas en arrière. Au ciel, ce sera le repos de V Alléluia perpétuel. )> (2)
(i) Serm., 178, i] (2) Ibid., 256, 3.
222 l'ame bk saint Augustin
Cette Jérusalem céleste qu'il contemple avec amour et vers laquelle il se hâte, c'est la visio pacis, la cité de l'éternelle paix. Ce dernier mot revient sans cesse sur les lèvres d'Augustin comme sous sa plume. Un jour l'auditoire a tressailli en l'entendant, et le prédicateur de s'écrier : « Pourquoi avez-vous tressailli de joie ? C'est que vous l'aimez, mes frères. Je goûte un grand bonheur quand je vois l'amour de la paix jaillir de vos cœurs. Je n'avais rien dit, je n'avais rien expliqué ; j'avais seulement prononcé le mot et vous avez tressailli... A quoi bon désormais vous parler de la paix, en faire l'éloge ? Attendons d'être arrivés là-haut dans la patrie de la paix. » (i)
Augustin avait raison d'attendre. Durant sa longue vie, il ne goûtera guère que la paix d'une p-rande âme qui a trouvé la vérité et travaille à la faire connaître ; celle du soldat toujours sur la brèche poui défendre et propager le règne du Christ et de l'Eglise.
(i) In Ps. 1/17, i5 et In JOan., Tr. 55, 9.
CHAPITIŒ XIII
Le Guetteur du Christ
Contre les manichéens. — En face des donatistes. Devant les pélagiens.
Un jour, le pasteur d'Hippone recevait une lettre d'un manichéen de Rome nommé Secundinus. On saluait en lui un cœur d"or, Torateur suprême et presque le dieu de Téloquence. Faisant alors appel à la conscience et à la piété, on le suppliait de revenir au manichéisme qu'il aurait quitté par crainte ou par ambition. <( Je t'en supplie, change de sentiment, dépouille la perfidie africaine, et convertis-toi... Cesse d'être la lance de l'erreur qui a percé le flanc du Christ. Avec ton éloquence, tu aurais été pour nous un bel ornement. » (i)
Augustin répondit par un petit traité. Il remer-
(i) Epistola Secundini. Migne, Pair. lat. t., 42 (073-578).
224 l'ame de saint Augustin
cie Secundinus de ses compliments, mais proteste contre les mobiles qu'on suppose à sa conversion. Du reste, peu lui importent les jugements des hommes. « Pense d'Augustin tout ce que tu voudras : il me suffit d'avoir devant Dieu le bon témoignage de ma conscience. »
Il touche ensuite la question fondamentale : le problème du mal. L'univers est un immense poème ; pour en saisir la beauté, il faut le considérer d'ensemble. S'il plaît à Secundinus d'être plus renseigné sur le sujet, il trouvera chez Paulin de Noie l'ouvrage intitulé Le libre arbitre. En terminant, il s'écrie : <( Et maintenant, mon bon ami, pourquoi me reproches-tu d'avoir quitté les livres manichéens pour ceux des Juifs ? Ce sont précisément ces livres qui étouffent votre erreur et votre duperie ; ils prophétisent le Christ tel que l'a montré la vérité de Dieu, et non pas comme l'imaginent les fables de Manichée. » (i)
Les Manichéens avaient cruellement senti la défection d'Augustin, d'autant plus qu'il allait se tourner contre eux et contre leurs doctrines. Leur principale arme contre les catholiques était le dédain et le sarcasme. Faustus de Milève, leur docteur le plus éloquent et le plus en vue, excellait à exploiter les anthropomorphismes et les scandales de l'Ancien Testament.
Augustin, lui aussi, était de la race des Apulée et des Tcrtullien, il possédait leur verve étincelante, avec quelque chose de plus fin et de plus
(i) Contra Secundinum, 25 et passim.
pénétrant. Il se chargeait de montrer à ses anciens coreligionnaires que leurs doctrines et leurs pratiques prêtaient passablement au ridicule.
Sont-ils donc si délicats dans leur culte, quand ils vont par les prairies et les potagers, flairant les parcelles de leur divinité ? Ils ont une dévotion spéciale pour le melon à cause de sa belle couleur dorée et de son parfum. Mais pourquoi cette horreur pour la chair des animaux ? En quoi serait-elle moins divine que les fleurs, les fruits et les légumes P
« Regardez ce porcelet rôti. Quelle splendeur pour l'œil, comme il flatte l'odorat, et quelle saveur ! Il y a là tous les signes de la présence de Dieu. 11 vous sollicite par un triple témoignage, il désire être purifié par votre sainteté. Qu'attendez-vous pour le déguster ? » Le plumage d'un paon n'est-il pas aussi multicolore qu'une prairie couverte de fleurs ? Les nerfs desséchés fournissent des cordes de cithare, les os deviennent des flûtes, instruments de la douce musique. Les peaux de chèvres n'ont-elles pas servi à la reliure de vos livres sacrés ? Puisque les bêtes et les plantes ont des âmes capables de Aous comprendre, qu'attendez-vous pour leur envoyer des prédicateurs ? Avec vos théories de la métempsycose, ne craignez-vous pas de rencontrer l'âme de votre père dans le cheval que vous éperonnez, dans la puce que vous écrasez impitoyablement ? (i)
(i) De Moribiis Manichœoriim. 36-4i. C. Adimantum.