XII
L'AÎIE de saint AUGUSTIN 15
L'apparente sainteté de l'élite de la secte, des Elus, séduisait beaucoup d'âmes. On ne tardait pas néanmoins à découvrir bien des vices chez ces prétendus ascètes. Le motif de leur célibat et de leur continence n'était guère honorable. Le gouvernement romain avait raison de se défier d'unedoctrine qui condamnait le mariage, défendait d'avoir des enfants, réprouvait l'agriculture à l'égal du trafic des usuriers (i).
Sans être parfaits, les catholiques ne craignaient pas la comparaison. Les vertus de l'Evangile fructifiaient dans les âmes des simples chrétiens ; elles s'épanouissaient surtout dans les monastères. Que sont les Elus manichéens auprès de ces légions de cénobites et d'anachorètes, aux physionomies pleines de charité, faisant aux hommes l'aumône de la prière et de l'exemple ? (2).
Augustin avait bien du mal à retenir son indignation et sa colère devant la tactique manichéenne, en particulier devant leur manière de traiter les Ecritures. Après avoir rejeté dédaigneusement tout l'Ancien Testament comme l'œuvre du diable, ils prenaient dans les Evangiles et les écrits apostoliques les pages qui leur plaisaient, rejetant le reste comme interpolé, ou inventé par les Juifs. Ils ressemblent aux chiens auxquels il ne convient pas de donner les choses
(i) De Mor. Manich., 68-72. De natura boni, 47- (2) De Mor. Cath., 65-66.
saintes, mais qu'il faudrait chasser à coups de bâton (i).
Toutefois, se rappelant la patience des catholiques à son égard, celle de sa mère surtout ; prenant modèle sur le Christ, il ouvre son âme à la bienveillance compatissante. « Qu'ils se fâchent contre vous, ceux-là qui ne savent point au prix de quelle fatigue on découvre la vérité, combien il est difficile d'éviter l'erreur... Qu'ils se fâchent contre vous, ceux-là qui ne se rendent pas compte combien elle est malaisée, la guérison de l'œil de l'homme intérieur, pour qu'il puisse regarder son soleil. Qu'ils se fâchent contre vous, ceux-là qui ignorent par quels soupirs et quels gémissements on acquiert quelque connaissance de Dieu. Qu'ils se fâchent contre vous enfin, ceux-là qui n'ont jamais été séduits par l'erreur qui vous retient. » (2)
Cette erreur qui retient les manichéens la retenu lui-même pendant de longues années, hésitant et inquiet. Qu'ils apportent dans la recherche de la vraie religion un peu de cette bienveillance qu'il leur prodigua si longuement. « Ecoutez les docteurs de l'Eglise catholique avec cette tranquillité d'esprit, avec cette sympathie que vous avez trouvée chez moi. Vous n'aurez pas besoin de neuf années, un temps beaucoup plus court suffira pour vous faire voir la diffé-
(i) De Mor. Cath., 33, 60, 61. De }^lor. Manich., 35 et 55. C. Adimant., XIV, 2. C. Faustum, XI, 2. (2) C. Epist. fund., 2.
228 l'ame de salnt Augustin
ronce qui existe entre l'erreur et la vérité. » ■
La voix: d'Augustin devient particulièrement émue quand il s'adresse à dos amis demeurés dans le manichéisme, u De grâce, croyez-moi, mes chers amis ; je connais bien vos âmes, et vous avez confiance dans mes petites lumières. Mes doctrines sont beaucoup plus certaines que celles qu'on \ous enseigne ou plutôt qu'on vous impose de croire. » Puis, se souvenant que la conversion d'une âme est l'œuvre de la prière et de la grâce, il se tourne vers Dieu. « Dieu toutpuissant et tout bon que la foi et la raison nous montrent incorruptible. Dieu unique en trois personnes que l'Eglise catholique adore, je t'en supplie, après m'avoir miséricordiousement ramené, ne permets pas que des âmes qui me furent si unies dès mon enfance restent séparées de moi dans ton culte. » (2)
L'un de ces amis s'appelait Honorât. Au lendemain de sa prêirise, Augustin lui écrivit une longue lettre pour le détourner d'une secte où ils étaient entrés comme deux jeunes étourdis. Ce qui l'a sauvé personnellement, ce fut son aiiiour do la vérité, le besoin qu'il sentait d'une autorité divine, et aussi le sentiment de ses misères qui le faisait prier. Il portait encore, avouait-il, les cicatrices de ses blessures. Ses yeux renfermés longtemps dans les ténèbres ne s'étaient pas encore habitués à cette lumière qu'ils
(i) De Mot. Cath. 3/j.
(3) De Diiabus animahus, 24.
désiraient pourtant et qu'ils cherchaient. Le Dieu qui venait de le consacrer et qu'il priait avec larmes et gémissements le conduirait à la contemplation et n'abaPxdonnerait pas son ami.
Qu'Honorât veuille bien remarquer combien ils étaient insensés tous deux lorsqu'ils allaient demander aux manichéens ce qu'il fallait penser des Ecritures. Demandons-nous aux adversaires d'Aristote de nous expliquer les endroits obscurs de ses écrits ? Pourquoi avons-nous tant de goût pour Virgile P — Parce que nous y allons avec sympathie, sur la recommandation de nos ancêtres. Dès qu'on exalte sa poésie, tous applaudissent, même ceux qui ne comprennent pas ; et si quelque professeur s'avisait de l'attaquer, il n'aurait point d'élèves quand bien même il les paierait.
Ont-ils eu pour les Ecritures quelque chose de cette bienveillance qu'ils prodiguaient au poète de Mantoue ? (( Jeunes gens conscients de notre valeur, beaux chercheurs de raison, avant même de les avoir parcourues, avant d'avoir interrogé les maîtres, ne songeant pas que nous pouvions nous tromper, oubliant ceux qui, à travers le monde et le long des siècles, les avaient lues et conservées, nous avons prêté l'oreille à leurs pires ennemis. Séduits par de fausses promesses de science, nous avons été contraints de croire mille fables inouïes. » (i) Honorât finit par se
(i) Ad Honorât., i3, 19 et passim.
230 l'ame de saint 4Ugijstin
rendre aux appels touchants de son ami et se convertit (ï).
Les manichéens d'Afrique trouvaient dur de battre en retraite devant leur ancien catéchumène. Le 7 décembre lioli, l'un de leurs Elus nommé Félix acceptait de se mesurer avec lui dans une conférence contradictoire, déclarant vouloir être brûlé avec ses livres si on y trouvait quelque chose de faux. Incapable de montrer dans Manichée un apôtre du Christ, Félix signa son abjuration et Augustin rendit grâces à Dieu. (2)
L'année suivante, l'évêque d'Hippone avait la joie de constater, en terminant son dernier livre contre les manichéens, que nombre d'entre eux s'étaient convertis ; il priait Dieu de se servir de lui pour ramener les autres (3).
Dans un chapitre de sa longue réfutation de Faustus, il conjure l'Eglise de se défier des ruses manichéennes. « O Eglise catholique, véritable épouse du véritable Christ, garde-toi bioiî, com-
(i) Epist., i4o.
(2) Acta cum Felice, I, 12.
(3) De natiira boni, 48. D'après M. Alfaric, s.tint Augustin ne so serait jamais défaire compilètement du manichéisme. L'auteur de la Cité de Dieu n'aurait {xnbve fait ftue développer les conceptions du dualisme manichéen. Op. cit., p. ï23, note 6. En abandonnant h ses clercs le soin de con.'-.truire des maisons, l'évoque d'Hippone ne s'inspirait-il pas de la défense faite aux Elus de la secte ? Ibid., p. i36, note 4- Avec un peu de bonne volonté on eût sans doute remarqué chez le vieil évêque la persistance d'un jroût spécial pour le melon, reste de dévotion manichéenne.
me tu le fais, de l'impiété manichéenne. Elle m'arracha jadis de ton sein ; depuis, j'ai pu m'enfuir, instruit par une expérience dont j'aurais dû me passer. Sans le secours de ton fidèle Epoux, qui m'a racheté de son sang, j^aurais été englouti dans l'abîme de l'erreur, irrévocablement dévoré par le serpent. Ne te laisse pas tromper par ce mot : Vérité ; toi seule, tu la possèdes dans ton lait et dans ton pain ; les manichéens n'en ont que le vocable. Certes, tu peux être en sécurité pour tes fils plus grands, mais je tremble pour ces petits, mes frères, mes fils, mes seigneurs, pour ces petits que tu réchauffes comme des œufs sous tes ailes anxieu-es, que tu nourris de ton lait, ô toi féconde et toujours pure, ô vierge mère ! » ^i)
Le schisme donatiste était autrement redoutable pour l'Eglise d'Afrique que toutes les tentatives manichéennes. îl remontait jusqu'aux persécutions de Dioctétien ^3o3V L'AfriQue chrétienne avait eu alors de glorieux martyrs, elle dut également enregistrer de nombreuses défaillances. Des laïcs, des clercs, des prêtres, des évêques même avaient livré les Livres saints, offert de l'encens aux idoles.
Mensurius, primat de Carthage. s'en était tiré très élégamment : il avait livré aux policiers indulgents les écrits des hérétiques au lieu des textes sacrés et des livres orthodoxes. Prudent et m.odéré, il avait interdit aux fidèles de provoquer
(i) C. Faustum., XV, 3.
-32 l'ame de saint Augustin
les persécut^'urs, de soutenir et d'honorer sans dlsLitiction tous ceux qui se faisaient mettre en prison.
Certains catholiques exaltés et intransigeants n'approuvaient pas la conduite de leur évêque. L'archidiacre Gécilien, chargé d'accomplir les ordres de son maître, de monter la garde à la porte des prisons, s'attirait tout l'odieux de cette politique. De plus, il avait eu le malheur de contrarier les dévotions d'une riche matrone appelée Lucilla. Elle avait l'habitude de baiser nu moment de la communion une certaine relique plus ou moins authentique qu'elle portait suspendue à son cou. Gécilien blâma cotte pratique comme entachée de superstition ; mais son acte d'autorité allait lui coûter cher.
A la mort de Mensurius, survenue en 3ii, Gécilien fut choisi pour lui succéder et sacré par trois évêques du voisinage. Le parti de ses adversaires, dirigé par l'évêque Donat des Cases noires, et soutenu par l'argent de Lucilla, se mit en campagne. On fît appel aux évêques numides en leur suggérant des motifs d'intervention. Gécilien, contrairement à la tradition, n'avait pas été sacré par le primat de Nimiidie ; de plus, l'un des évêques consécratein^s était accusé d'avoir livré les Livres saints, donc l'ordination avait été nulle, du moins on le voulait ainsi.
Les prélats numides furent enchantés d'intervenir, heureux de faire oublier leurs propres faiblesses en prenant fait et cause pour les martyrs contre le représentant de Mensurius. L'année suivante, ils arrivaient à Carthage au nombre de
soixante-douze nfin de juiger Cécilien. Celui-ci se garda bien de comparaître, mais fut tout de même condamné. îi fut remplacé par un simple lecteur, Majorinus, de la maison de Lucilla. Ainsi vengée, la matrone fit parvenir aux évêques complaisants de îa Xumidie la somme de .ioo folles, environ 6.000 francs de notre monnaie. Optât de Alilève a donc pu écrire à propos du schisme qui allait diviser l'Eglise africaine pendant un siècle : « Il fut engendré par la colère d'une femme. >> (i)
Majorinus mourut au bout de quelques mois et fut remplacé par Donat de Carthage, surnommé Donat le Grand. C'est lui qui organisa le parti et lui donna son nom. Cécilien était soutenu par l'empereur Constantin et par les Eglises d'outre-mer. Son ordination épiscopale fut officiellement déclarée valide, d'abord par le pape Miltiade en présence de dix-neuf évêques italiens et gaulois, ig octobre 3i3 ; puis par le Concile d'Arles, 011 presque toutes les provinces d'Occident se trouvaient représentées, i^"" août 3i4.
Lorsque ces décisions furent connues en Afrique, certains égarés ouvrirent les yeux et rentrèrent dans la communion catholique. La plupart, soutenus et excités par l'orgueilleux Donat, s'obstinèrent dans le schisme. On les appela les donatistes. Eux s'intitulaient l'Eglise des martyrs, les purs, les saints, la véritable épouse du
(i) Optât de Milève, I. i3-2o. Augustin. Epist., 43, 17. etc..
234 I 'ame de saint augtjstin
Christ sans ride et sans tache. Le reste de la cathohcité, en prenant parti pour Cécih!eii, devenait pour eux l'EgHse des « Iraditeurs », qu'il fallait fuir tout comme les païens (i).
Quand les donatistes avaient obtenu une basilique de gré ou de force, ils multirliaient les purifications avant de la faire servir au culte. On brisait les calices et les vases sacrés pour en vendre les morceaux, paî'fois l'ampoule du saint chrême et la réserve eucharistique étaient jetées par les fenêtres. Les murs et les dallages étaient lavés, l'autel soigneusement raclé.
Les simples fidèles recevaient un nouveau baptême ; et l'on s'acharnait spécialement sur les personnes consacrées. Les moniales étaient dépouillées de leurs insignes, leur chevelure purifiée avec de l'eau mélangée de sel. Les clercs, fussent-ils prêtres ou évêques, avaient la tête rasée et devaient se ranger parmi les catéchumènes. Suivant l'expression d'Optat : « Ils portaient longtemps le deuil de leur ancienne dignité. » h)
Le pouvoir impérial et ses représentants étaient généralement hostiles aux donatistes, mais ils avaient à leur service une véritable armée, l'armée des Circoncellions. Les cadres en étaient formés par les plus exaltés du parti, ils se nommaient les « chefs des saints ». Le reste se décorait du titre de « soldats du Christ ». Il y avait
(i) Serm., /JB, 7, i5 et 99, 8. C. Petil, II, 83. (2) Optât, II, T9-06 et VI, passim. Augustin, Epist., 108, 4.
parmi eux des femmes, des religieuses même qu'ils aimaient à opposer aux moniales catholiques. La troupe, grossie par des aventuriers et dos pillards de toutes sortes, s'élançait en criant : « Louanges à Dieu î » Et ce cri, nous dit Augustin, était plus redouté que le rugissement du lion. D'abord, ils ne portaient que des bâtons, fidèles au mot de l'Evangile : « Quiconque frappe de l'épée, périra par l'épée. » Ils ne tardèrent pas à s'arranger avec ce texte et à s'armer de haches, de lances et de poignarHs. ( i)
Les chefs du donatisme n'approuvaient pas tous les excès des Circoncelîions ; mais il recouraient volontiers à eux, et parfois c'était un prêtre ou un évêque aui les menait contre les catholiques. Le plus fameux d'entre ce? meneurs fut l'évêque de Thamugdad, Optât. Il soutint contre Rome un chef indi^fène nommé Gildon et resta tristement célèbre sous le nom d 'Optât le Gildonien. Il avait terrorisé la Numidie pendant dix ans. Lorsque les donatistes feront sonner trop haut leurs titres de (< saints », de (< purs », Augustin ne manquera pas d'évoquer cette sinistre figure. Il pourra écrire en pensant à lui et à ses partisans : « Ils vivent en brigands, ils meurent en Circoncelîions, et ils sont honorés comme des martyrs. » (2)
Ce que voulait l'évêque \/Hippone. c'était la cessation du schisme, l'union des deux partis.
(i) C. Parmen.. I, 17. II. 6, 19. Emirr. iîj Ps. i32, 2, 6. (2) EpisL, 87, -'i. 5 et 88, 8.
23B l'ame de saint Augustin
Dans la plupart des localités il y avait en présence deux basiliques rivales, deux évêques, deux clergés, et la division pénétrait jusque dans l'intérieur des familles ; et pourtant, des deux côtés, les croyances et les pratiques religieuses étaient sensiblement les mêmes. (( Nous sommes frères, disait Augustin aux schismatiques, nous invoquons un même Dieu, nous croyons en un même Christ, nous entendons le même Evangile, nous chantons les mêmes Psaumes, nous répondons le même Amen ; nous faisons retentir les mêmes Alléluia ; nous célébrons la même Pâque. Pourquoi es-tu hors de l'Eglise, et moi dans l'Eglise ? )i (t)
A peine ordonné prêtre, il multipliait les démarches et les lettres pour inviter les évêques dissidents à des conférences qui permettraient de se rapprocher et de s'entendre. Souvent on ne daignait même pas répondre à ses propositions ; du moins pouvait-il s'appliquer le mot du psalmiste : « Avec ceux qui haïssaient la paix, je me suis montré pacifique. » il)
En /loi, il apprit une nouvelle qui lui causa une grande joie au milieu de ses épreuves. Pammachius, sénateur romain fort nieux, ami et confident de saint Jérôme, venait de détacher du donatisme ses nombreux colons de Numidie. Augustin s'empressa de lui écrire une lettre débordante d'affectueuse reconnaissance. Il n'a
fi) Ej)Ui., io8, T7, t8. m Ps. 5/i, i, 6. (2) E]iUi., 33 à 35 et 43-/»4.
jamais vu son visage, mais l'acte qu'il vient de faire en Afrique prouve combien ils sont unis tous deux dans le Christ et dans l'Eglise catholique. (( Je t'en prie, ne mesure pas mon affection pour toi aux termes de cette lettre. Quand tu l'auras lue, pénètre par la pensée dans l'intime de mon àm e, et là, considère mes sentimenis pour toi. Il s'ouvrira aux yeux de ta charité, ce sanctuaire que nous fermons aux vanités tumultueuses du siècle, où nous pénétrons pour adorer Dieu. Là tu comprendras les ineffables délices que m'a procurées ta belle action. » (i)
Il n'était pas facile aux champions du donatisme de prouver qu'ils étaient l'unique portion saine de l'Eglise du Christ. A bout d'arguments, ils recouraient volontiers aux attaques personnelles dans leurs polémiques avec l'évêque d'Hippone. On lui reprochait d'abuser de l'éloquence et de la dialectique ; on rappelait son passé manichéen, sa jeunesse peu édifiante ; son baptême était mis en doute.
Augustin releva ces allusions blessantes et ces calomnies dans un sermon prononcé à Carthage. « Je ne cache pas mon passé, s^écriait-il, j'ai été incrédule et impie, trompé et trompeur, je l'aA'Oue. J'ai mené dans cette ville une vie scandaleuse, on le sait, je m'en repens, je loue le Dieu qui m'a pardonne... 0 hérétique, puisses-tu m'imiter pour que ton erreur devienne aussi une
(i) Epist., 58.
238 l'ame de saint Augustin
chose passée !... On sait que j'ai traversé la mer, que je suis parti tel et revenu tel autre. Si quelqu'un des frères veut se renseigner sur mon baptême, la chose est facile : les témoins sont encore vivants. » (i)
Les donatistes ne se contentaient pas de calomnier le grand lutteur du Christ et de l'Eglise, ils parlaient parfois de lui ôter la vie. (( Laissez nos fidèles tranquilles, lui disait-on, si vous ne voulez pas être tué. » Un jour il n'échappa aux assassins que pour s'être trompé de route.
Aux menaces et aux attentats il répondait par des paroles vraiment apostoliques. « La charité du Christ, à qui je veux gagner le plus d'âmes possible, ne me permet pas de me taire... Puisse Dieu me venger de vous en tuant l'erreur dans vos âmes afin que nous jouissions ensemble de la vérité. » (2)
Tout d'abord, il ne voulut pas se servir des lois impériales et de la force armée pour ramener les schismatiques. C'était par la parole et la persuasion qu'il voulait convertir. Vaincu par les faits, il finit par se rallier à l'opinion des autres évêques. On lui montrait des villes entières redevenues catholiques grâce aux décrets impériaux. Interrogés pourquoi ils étaient restés dans le schisme, les convertis répondaient : C'était la routine, la peur, l'indifférence, et tout ce monde remerciait les empereurs de les avoir fait sortir de leur léthargie.
(i) In Ps. 36 ; Serm., 3, 19.
(2) Epist., io5 et Enchiridion, 5, 17.
Accusé par les donatistes d'avoir changé d'attitude à leur égard, Augustin se contentait de répondre : « Pour le plaisir de tenir tête à mes collègues, fallait-il laisser les brebis du Chr'st errer sur vos orgueilleuses montagnes, au lieu de les recueillir dans le bercail où il n'y a qu'un troupeau et qu'un pasteur ? » Puissent-ils euxmêmes changer d'opinion et reconnaître enfin leur erreur ! (i)
D'ailleurs, s'il a recours à la force, il n'oublie jamais la douceur et la miséricorde. Il prie les officiers de l'Empereur d'appliquer les lois, de réprimer les Circoncellions qui ont tué un de ses prêtres, versé du vinaigre et de la chaux \i\e dans les yeux de quelques clercs. Mais que les châtiments ne soient pas trop rigoureux, ni chevalet, ni ongles de fer et jamais la peine de mort. (( J'aime mieux être tué par eux que de les voir mis à mort par vos ordres. » (2)
Une conférence générale entre les évéques des deux partis pouvait seule mettre fin au schisme. Augustin aimait à se faire l'écho des désirs d'union qui s'élevaient de tous côtés. « Combien d'entre vous, disait-il aux donatistes, tous peutêtre ou presque tous, ont coutume de répéter : Oh ! si les évêques pouvaient se réunir dans une assemblée commune ! Si un jour ils conféraient ensemble, et si, dans leur entrevue, la vérité apparaissait enfin ! » (3)
(i) Epist., 93, 19. 86, 89, 97 et surtout i.'
(2) Epist., III, I, i33, i34 et 100, 2.
(3) Ad donatistas, 58.
Celte Conférence, dont il avait été l'inspirateur, s'ouvrit, le i^"" juin 4ii, à Carthage. Quelque temps avant la convocation il était venu lui-même préparer les esprits. Les deux sermons qu'il fit à cette occasion constituent un hym,ne à la paix du Christ et à la charité chrétienne.
Il suggéra aux évêques catholiques <( une chose très douce et très suave » qu'il aime à rappeler. Ils promettaient de renoncer à leur dignité, s'ils étaient vaincus ; et s'ils étaient vainqueurs, ils partageraient avec leurs collègues rivaux les honneurs de l'épiscopat (i).
Les prélats schismatiques étaient beaucoup moins conciliants. Ils étaient entrés triomphalement dans la ville afin de faire parade de leur nombre. Quand on vérifia les signatures, on s'aperçut qu'ils avaient signé pour des absents, et même pour quelqu'un qui était mort en route. Invités à s'asseoir, ils refusèrent, en alléguant le psaume qui défend de siéger avec les impies, et tout le monde resta debout.
La séance décisive eut lieu le 8 juin et dura toute la journée. On discuta d'abord la question de droit, la causa Ecclesiœ : Oii est la véritable Eglise ? Vint ensuite la question de fait ; la causa Cœciliani : Cécilien fut-il innocent et son ordination valide ? Sur ce dernier point, il y avait des documents précis et compromettants pour les donatistes. Il s'agissait de la fameuse réunion à Carthage des soixante-douze évéques
(i) Epist., 128, 3
numides. Augustin l'appelait d'un nom significatif : <( La foire de Luciîla. )> Lne pièce sur laquelle ils comptaient beaucoup finit par se tourner contre eux et provoqua des éclats de rire.
Le représentant de l'Empereur, entouré de greffiers et de sténographes, amplement renseigné sur les deux partis, déclara clos les débats. 11 était déjà tard, et la sentence fut lue à la lueur des cierges ; c'était la condamnation du donatisme. Rentrés en masse dans l'unité catholique, les anciens schismatiques n'oublièrent pas leur dette envers l'évêque d'rlippone. Les habitants de Cirta tinrent à le remercier. Il leur répondit avec joie et modestie. f( La douceur de la paix et l'amour de l'union illuminent vos yeux, c'est là l'œuvre de Dieu et non pas la mienne. )> ^t^
Vainqueur du schisme de Donat, l'infatigable guetteur du Christ ne se reposa guère sur ses lauriers. De nouveaux ennemis se montraient à l'horizon et attiraient son regard vigilant, c'étaient les ennemis de la grâce, les pélagiens. Cette fois, il allait lutter, non pour le petit troupeau d'Afrique, mais pour l'Eglise universelle, pour l'àme même du christianisme.
Le moine breton Pelage vivait à Rome dès l'année 400, connu et fort considéré dans le monde religieux et ascétique. Le livre des Confessions tomba un jour entre ses mains et eut le
(i) Epist., 1^4- Pour plus de détails sur le donatisnip, voir le tome IV^ du bel ou\Tage de M. Paul Monceaux^ Histoire littéraire de l'Afrique Chrétienne.
h AME DE SAI.NT AUGUSTIN
don de l'exaspérer. Il était particulièrement agacé par la formule oii l'auteur s'offre généreusement à Dieu en implorant son secours : « Da quod jubés et jiibe quod vis. » (i)
Au moment de la prise de Rome par Alaric, 410, Pelage et son disciple Celestius passèrent quelque temps en Afrique en attendant de s'embarquer pour l'Orient. Ils y avaient propagé leur doctrine et jeté le trouble dans beaucoup d'âmes. Marcelîin, le président de la Conférence de 4ii, chrétien fervent, fut le premier à jeter l'alarme. C'est sur sa demande que l'évêque d'Hippone prit la plume.
Il venait de lire les commentaires de Pelage sur les Epîtres de saint Paul, et pouvait déjà se rendre compte de ses doctrines. L'auteur niait la transmission du péché originel avec ses suites ; Adam, en commettant le péché, nous aurait tout simplement donné un mauvais exemple. Avec la nature reçue de Dieu, avec notre liberté, grâce au sang du Christ qui efface nos péchés personnels, grâce à son enseignement, à ses exemples et à ceux des saints, nous pouvons éviter toute faute. Augustin réfute les erreurs du livre, mais il parle de l'auteur avec grand respect. « C'est un saint homme, paraît-il, très avancé dans la vertu chrétienne. >» (2)
De passage à Carthage au mois de juin /ii3, Augustin fut invité par l'évêque à prendre la
(i) De Dono perseverantiœ, 53.
(2) De peccatorum rneritis, lïl, i.
parole et à mettre les fidèles en garde contre les idées pélagiennes qui se propageaient sournoisement et inquiétaient nombre d'esprits. Le 27, il prêchait dans la Basilica majoriim.
îl insistait sur le caractère rationaliste de la nouvelle erreur. Les novateurs ont soulevé des problèmes obscurs et troublants qu'ils ont voulu résoudre par la seule raison, oubliant les Ecritures, la tradition, Tuniverselle pratique de l'Eglise. Quant à lui, pour défendre la doctrine traditionnelle, il se retranchera derrière les Livres saints, les écrits de saint Paul en particulier. « Entouré de cette protection comme dun rempart, j'attends les flèches de vos raisonnements. » En terminant, il demande aux fidèles de se montrer pleins de charité à l'égard des frères suspects, de ne point les traiter d'hérétiques (i).
Vers la même époque, il échangeait avec Pelage des lettres remplies de tact et d'affection. Après Lavoir félicité de sa bonne santé, il fait une allusion discrète au désaccord doctrinal. Il prie le Seigneur de donner à son correspondant les biens qui nous sanctifient et nous mènent à la vie éternelle. Confus des louanges reçues, il ajoute : <( Prie pour moi, frère, afin que Dieu m'accorde ces vertus que tu veux bien m'attribiier. )> (2)
Cet aimable billet dut soulever quelque lutte intime dans Lame orgueilleuse du moine. Le
(i) Serm.. 294.
(2) Epist., i46.
244 l'aME de SAliNT AUGUSTIN
giiiiid évoque d'Afrique, humble et défiant de iui-mérne, mais plein de confiance dans le secours de Dieu, n'avait-il pas le véritable Christianisme, l'esprit de l'Evangile ?
L'année suivante, de nouveaux cris d'alarme parvenaient de Sicile jusqu'à Hippone. Hilaire de Syracuse demandait des éclaircissements sur certaines théories qui circulaient dans la région. On dit que les enfants n'ont pas besoin du baptême pour être sauvés, que l'homme peut facilement éviter toute faute, on fait de la pauvreté volontaire une condition de salut, le serment est rigoureusement interdit. Augustin répondit par une longue lettre qu'il terminait par un mot d'humilité. (( Que d'autres plus éclairés vous instruisent mieux sur ces questions. Je suis, quant à moi, plus disposé à apprendre qu'à enseigner. )) (i)
Peu de temps après, deux jeunes gens, Jacques et Timasius, recouraient aussi à ses lumières. Riches et lettrés, ils avaient été disciples de Pelage, et à son exemple, ils vivaient dans la continence. Les controverses soulevées par leur maître les avaient rendus défiants et inquiets. Augustin composa pour eux son grand ouvrage La Nature et la Grâce. 11 y réfutait le livre de Pelage intitulé La Nature. Par délicatesse et charité, il n'a pas voulu nommer l'auteur. « Forcé d'attaquer ses écrits, j'ai voulu ménager sa répu-
(i) Epist., 107.
tation et conserver son amitié afin de lui être encore utile. >• ^i")
En 4t5, l'éveque d'Hippone députait vers saint Jérôme, en Palestine, un jeune prêtre espa.enol, Orosius, chargé d'une longue lettre h.) et de nombreux renseignem.ent? oraux. Il s'agissait avant tout de débusquer Pelage qui s'était insinué dans les bonnes grâces de l'éveque de Jérusalem.
Mis en présence d'Orosius et sommé de dire s'il reconnaissait pour siennes les doctrines incriminées, le fier moine aurait répondu : « Et qu'aije à voir avec Au£nistin ? »
Avec l'appui de deux évêques gaulois réfugiés en Terre Sainte, Jérôme réussit à faire comparaître Pelage devant le métropolitain de Cé^arée. Le Concile chargé de le juger se réunit à Diospolis, au mois de décem.bre. L'inculpé parvint à se faire absoudre à force do ruse et de restriction mentale qui lui valut de la part d'un contemporain le surnom de « couleuvre bretonne » "3").
Augustin était peu rassuré sur les affaires de Palestine, il sentit qu'il fallait recourir à Rome. Dans l'été de -ii6, deux Conciles provinciaux se tinrent en Afrique et demandèrent au pape de vouloir bien confirmer leurs décrets. On n'avait pas la prétention d'éclairer le chef de l'Eglise, on faisait simplement remarquer combien les
(i) De Gestis Pelagii, 47-
(2) Epist., 166.
(3) De Gestis Pelagii, 62-65.
246 l'aME de gAINT AUGUSTIxN
nouvelles doctrines se conciliaient mal avec le bapleme des enfants et l'usage de la prière (i).
Se déliant avec raison des nombreux partisans de Pelage à Rome, Augustin et ses amis accompagnèrent les documents conciliaires d'une lettre pressante. Elle insistait sur le danger de l'erreur pélagienne, suggérait au pape Innocent de faire venir Pelage, de l'obliger à professer franchement « cette grâce familière à tous les chrétiens fidèles et catholiques », et ainsi de mettre fin au scandale. La lettre s'achevait sur un mot plein de déférence à l'égard de la primauté romaine. (( Nous n'avons pas la prétention d'augmenter par notre petit ruisseau votre large courant, nous vous demandons seulement de certifier que l'un et l'autre proviennent de la même source. » (2)
Innocent répondit aux trois requêtes par trois lettres distinctes. ïl félicitait et approuvait complètement les évêques d'Afrique. Le }3asteur d'Hippone fut heureux d'annoncer la bonne nouvelle à ses ouailles. <( Sur cette affaire, deux Conciles ont été soumis au siège apostolique ; les réponses sont arrivées. La cause est finie ; puisse finir également l'erreur. » (3)
En réalité, l'erreur était loin d'être dérarinée, et le docteur de la grâce n'était pas au bout de ses fatigues.
Inquiet de l'état des esprils en Orient et impa-
(i) Epist., 175-176.
(2) Epist., 177.
(3) Serm., i3i, 10.
lient de connaître les actes authentiques du Concile de Diospolis, il écrivit à Jean, évêque de Jérusalem : « A propos de Pelage, notre frère, ton fils (on dit que tu l'aimes beaucoup), je te suggère de l'aimer sans faire croire à ceux qui l'ont entendu et qui le connaissent de près, que tu en es dupe. » Puis, afin de le renseigner, il joint à sa lettre le livre incriminé du moine et la réfutation qu'il en a faite lui-même.
Augustin est visiblement gêné dans cette démarche. Son extrême délicatesse craint de blesser ce prélat déjà indisposé par le zèle indiscret d'Orosius. Il dut regretter ce jour-là d'avoir négligé le grec à l'école, de ne pouvoir écrire en cette langue, a Que te dirai-je de plus ? Je sens que je te suis à charge, d'autant plus qu'il te faudra un interprète pour me lire. » (i)
Au moment oii Pelage et Celestius disparaissaient de la scène, un jeune disciple y faisait son apparition et allait bruyamment continuer la lutte. C'était l'évêque italien Julien d'Eclane. Julien se maria très jeune et avait reçu de Paulin de Xole un long épitlialame. îl perdit sa femme de bonne heure et entra dans les ordres.
Augustin était en correspondance avec son père, -.lémorius. Au début de ^09, il lui adressait son ouvrage sur la musique avec une lettre charmante. S'excusant de l'obscurité, du peu de valeur et du manque de sérieux des cinq premiers livres, il écrivait : « Ils seront dignes tout
(i) Epist., 179, 5.
248 l'ame de salnt Augustin
au plus de notre fils, le diacre Julien, qui déjà rivalise de zèle avec nous. Je n'ose pas dire que je l'aime plus que toi, ce ne serait pas vrai ; cependant je le désire davantage. Si tu le fais venir, il obéira en bon jeune homme que ne retiennent pas les graves soucis, et dans sa personne je te trouverai toi-même. » (i)
Ce jeune diacre qu'il chérissait tant et désirait voir, serait bientôt le plus terrible de ses adversaires, celui qu'il devra combattre pendant les douze deinières années de sa vie.
Devenu évéque d'Eclane, Julien se laissa gagner aux doctrine pélagiennes. Le rationalisme et la vertu stoïcienne de Pelage lui allaient mieux que le christianisme traditionnel et humble de l'évêque d'Hippone. En ^i8, il fît cause commune avec les dix-huit évêques de Sicile et d'Italie qui refusèrent de se soumettre à ce qu'ils appelaient le (( dogme africain ». Abandonné par ses collègues finalement ralliés à Rome, il se posa en persécuté et en défenseur du vrai, se comparant volontiers au grand Athanase et persuadé que Dieu finirait par lui donner raison (2).
Réfugié auprès de Théodore de Mopsueste, le chef des pélagions orientaux, il accentua ses attaques, visant surtout l'évêque d'Hippone qu'il traite de manichéen. Renouvelant les théories de Pelage, il s'attachait à exalter le libre arbitre et à réhabiliter la concupiscence. D'après lui, la
(1) Epist., loi.
(2) C. Jiilian., I,
liberté de mal faire est une condition nécessaire du bien. La concupiscence est bonne ; c'est une occasion de lutte et de victoire. Jésus devait la ressentir comme les autres homm^es, autrement son exemple serait sans valeur et sa vertu sans mérite TiV
Lettré et bon dialecticien, Julien serre parfois de près son adversaire dont il reconnaît la valeur, et qu'il nomme 1' « Aristote des Africains ». Sa verve juvénile, méchante jusqu'à l'inconvenance et jusqu'à l'outrage, contraste singulièrement avec la douceur calme et attristée du vieil évêque d'Hippone.
Dans cette controverse, Augustin fait constamment appel à l'Ecriture et à la tradition. S'il est manichéen dans sa doctrine du péché originel, il l'est avec l'apôtre Paul. Cyprien de Carthage, Ambroise de ]\îilan, Hilaire de Poitiers, Grégoire de Nazianze, Jean de Constantinople, Jérôme, le savant de Bethléem. Que pense Julien de ces autorités ? Les rangera-t-il dans la '< multitudo popularis » qu'il dédaigne ? Ce ne sont pas là seulement les fils, ce sont les « Pères de l'Eglise, les lumières de la Cité de Dieu », et on les accuse de manichéisme.
Cette énumération revient constam.ment sous la plume d'Augustin ; refrain éloquent et sans réplique, ni échappatoire possible. « Voilà, dit-il, les juges de notre débat et devant lesquels je te
(i) Opus imperfectum.... I, loo. IV, 49-53 et 87. V, 58.
250 l'ame de saint Augustin
convoque dans l'intime de ton cœur. Ils ne sont ni mes amis ni tes ennemis ; ils n'ont aucune inclination pour moi, aucune prévention à ton égard. Ce ne sont pas des disciples de Platon, d'Aristote ou de Zenon, mais des évêques illustres dans l'Eglise de Dieu. Ce qu'ils reçurent de leurs devanciers, ils l'ont transmis à leurs descendants. Nous leur étions inconnus, et déjà ils jugeaient notre cause. Je ne discutais pas encore avec toi et déjà ils proclamaient ma victoire. » (i)
A défaut d'arguments, Julien recourait aux calomnies et aux injures. Furieux de voir Alype toujours à côté de son illustre ami, il l'appelle le (( vernula ejus peccatorum », le vil esclave de ses péchés. Par son intermédiaire, l'évêque d'Hippone aurait corrompu les Romains, exploitant les riches matrones, faisant parvenir aux officiers des chevaux numides (2).
Monique elle-même n'est pas épargnée. « Que la concupiscence soit une maladie, écrit Julien, cela peut s'entendre à la rigueur s'il s'agit de tes parents. Tu dois te souvenir, en effet, d'une certaine maladie de ta mère qui, pour me servir du terme de tes Confessions, la fit appeler meribibiila, buveuse de vin. »
Le cœur filial d'Augustin ressentit douloureusement cet outrage. Il y répondit avec l'indignation calme du bon pasteur habitué à souffrir et
(i) C. Jiil, II, 34 et 35 et I, II, 12, 23 et 27-35 ; Opus imperf., I, 117. II, 33, 36, 37. IV, 72. (2) C. JuL, I, 7. Opas imp., III, 35.
à pardonner. « Tu as osé outrager ma mère ellemême qui ne t'a fait a;icun mal, qui ne t'a jamais contredit... Quoi d'étonnant, du re-te, que tu sois aussi son ennemi à elle, puisque tu es l'ennemi de la grâce divine qui la délivra de ce défaut de jeune fille ? Pour moi, j'honore dans tes parents des chrétiens catholiques et je les félicite d'être morts avant de te voir hérétique. » (t)
Dans une page émue, il rappelle à son bouillant adversaire les relations amicales qu'il avait jadis avec son père, il le supplie de ne pas ravir aux enfants ce baptême qu'il reçut lui-même tout petit par les soins de ses parents ; qu'il écoute les grands docteurs de l'Eglise et renonce à ces théories dont il s'est grisé dans sa juvénile présomption. (( Pour ma part, ô mon fils Julien, j'espère, avec la grâce de Dieu, conserver toujours dans la moelle de mon cœur, en dépit de tes injures, mon affection pour toi. Puisses-tu employer les forces de ta jeunesse à vaincre cette passion toute humaine qui te pousse à faire triompher cette opinion parce qu'elle est devenue la tienne. » ''2)
L'évêque d'Hippone aimait à faire sentir à ses fidèles combien ces erreurs étaient opposées à la piété chrétienne, au baptême des enfants, à la prière, à l'humilité ; et l'une de ses gloires sera d'avoir mis à la portée de tous la théologie de
(i) Opus imperf., I, 68.
(2) C. JuL. I, 35.
252 l'ame de saint Augustin
la grâce. « Vous direz peut-être, s'écriait-il dans lin sermon : Pourquoi nous parle-t-il si fréquemment de ce sujet ? Encore cela et toujours cela ; il ne peut pas ouvrir la bouche sans en parler. — C'est qu'il y a des homm.es ingrats envers la grâce, trop confiants dans notre nature indigente et blessée. )> Reconnaissons-nous humblement dans le malade gisant sur la route de Jéricho, laissons-nous panser par le bon Samaritain qui est le Christ, dans son hôtellerie qui est l'Eglise (i).
Les petits enfants eux-mêmes ont besoin du médecin céleste ; la seule pratique de l'Eglise le prouve. « Si ton enfant est sain, pourquoi courir avec lui au baptême ? Chez le médecin ? Ne crains-tu pas qu'on te dise : Enlève-le d'ici puisqu'il n'est nas mainde P » Les enfants sont incapables de plaider leur cause, mais le pasteur d'Hippone parlera pour eux, il jettera à tous les échos l'appel touchant du Maître : « Laissez venir à moi les petits enfants. )^ (2)
Le baptême efface le péché originel, mais il nous laisse aux prises avec la concupiscence. L'auteur des Confessions a senti douloureusement cette lutte et il prie le defensor naturœ, l'orgueilleux Pelage, de s'examiner lui-même. « O contradicteur de la grâce, tu n'es pas l'arbitre de ma conscience. Je me connais, je sais qu'il m'arrive
293, 10. 176, 2. ii5, /|. Episl.,
Serm.,
Ihid.,
r8, etc.
de faire ce que je ne veux pas ; et toi tu oses dire : Je fais ce que je veux ?... Toi aussi pourtant tu es homme. Si tu ne veux pas me croire, examine-toi bien... Tu n'éprouves donc en ton âme aucune lutte entre la chair et l'esprit h.. Prends garde que cette absence de guerre ne soit l'indice d'une paix honteuse. » Avouons nos faiblesses et inclinons-nous pour attirer les regards purifiants du Christ. Les sommets orgueilleux restent secs et arides ; la pluie de la grâce descend dans les vallées et les rend fécondes (i).
Les solennités des martyrs fournissaient à Augustin l'occasion d'exalter l'œuvre de la grâce dans les âmes de bonne volonté. « 0 bienheureux martyrs, nous admirons vos actes, nous les louons, nous les aimons. A qui les devez-vous ? Vous aviez, je le sais, des cœurs humains ; d'où viennent vos œuvres divines P — Moi, je réponds : De Dieu. Je ne sais qui prétend qu'elles sont de vous. Répondez à ce faux adulateur, répondez-lui : Mon âme se glorifie dans le Seigneur ; que les hum.bles entendent et se réjouissent. » Cette harmonieuse coopération de la volonté humaine et de la grâce éclate dans les paroles et les actes de saint Paul (2).
Dieu pourrait guérir complètement les âm.es, pratiquement il permet toujours des imperfections et des luttes afin de les maintenir dans la
(i) Serm., 00, 3, !i, 8, 10. loi, 8. 174, 2. i3i. 3. (2) Ibid., 28^, 3. 297, 298, 299.
25 i l'amë de saint aug^sti^
grande vertu chrétienne, dans Thumilité. Nous pourrons tous dire toute notre vie au Père céleste : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » C'est là comme un encens spirituel que nous brûlons chaque jour sur l'autel de notre cœur, et qui s'élève vers Dieu en odeur de suavité.
Les prêtres et les évêques, comme les simples chrétiens, confessent leurs fautes. « Mes frères, je suis prêtre et je suis pécheur ; avec vous je frappe ma poitrine et demande pardon, et avec vous j'espère que Dieu me pardonnera. » Les Apôtres eux-mêmes ne furent pas sans péché. « Interrogeons-les afin que les pécheurs ne désespèrent pas. Voici que l'un d'eux va répondre. Et quel apôtre ? Celui que Jésus aimait le plus, qui reposa sur la poitrine du Maître pour y puiser les secrets divins qu'il révélerait ensuite. Je l'interroge. Avez-vous quelque péché, oui ou non ? Ecoutez sa réponse : a Si nous disons que nous sommes sans faute, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous. » (i)
Voici cependant une exception, une seule en faveur de la Vierge immaculée. « J'excepte la sainte Vierge Marie. Par respect pour le Seigneur, je 1 e veux pas qu'il en soit parlé quand il est quci ion de péciié. Comment n'aurait-elle pas reçu le privilège de vaincre le péché, elle qui méril i de concevoir et d'enfanter Celui qui est
(i) Sein:., i36,
la Sainteté même ? » C'était déjà poser le principe du dogme de rimmaculée Conception (i).
Dans le cours des controverses, les pélagiens firent une légère concession. Augustin était heureux de le constater. « Voici qu'ils attribuent à la grâce de nous faciliter le bien... Avec une voile on vogue plus facilement, on vogue aussi à la rame. On voyage plus facilement à cheval, on voyage aussi à pied et on arrive tout de même. )> Ce langage n'est pas encore celui des Ecritures. <( Quand le Maître véritable, celui qui ne trompe personne, le Docteur vérace et Sauveur parle des bonnes œuvres, c'est-à-dire des fruits que portent les sarments et les rameaux, il ne dit pas : Sans moi vous pouvez faire quelque chose, avec moi vous le faites plus facilement ; il ne dit pas : Sans moi vous pouvez porter du fruit, avec moi le fruit sera plus abondant. Il ne dit pas cela. Lisez ce qu'il dit : C'est le saint Evangile, que tous les fronts orgueilleux s'inclinent. Ce n'est pas Augustin qui paile, c'est le Seigneur. Et que dit le Seigneur ? « Sine me nihil potestis facere. » Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » (2)
Vers Tannée ^28, l'évêque d'Hippone recevait de deux moines gaulois, Hilaire et Prosper d'Aquitaine, des lettres respectueuses et aimantes mais remplies d'inquiétude. Ses derniers livres sur la prédestination avaient troublé certains
(i) De Nat. et Grat., 42.
(2) Serm., i56, i2-i3.
256 l'ame de saint Augustin
esprits et soulevé des oppositions dans les monastère^ de Marseille et de Lérins. Les opposants rejetaient les doctrines de Pelage, mais ils trouvaient certaines idées d'Augustin exagérées ou mopportunes, portant au fatalisme ou à la paresse. Ne pourrait-on pas interpréter plus lar- '4cment la volonté divine de sauver tous les hommes ? Dans les cas ordinaires de conversion, le premier mouvement vers la foi ne vient-il pas de nous-mêmes ? (i)
Augustin remercie chaleureusement ses deux correspondants ; pour les tranquilliser euxmêmes et leur permettre de répondre à ses contradicteurs, il leur adresse deux écrits : La Prédeslinalion des Saints et Le Don de la Persévérance. Il est heureux de voir que ses nouveaux adversaires sont loin de Pelage, cependant ils sont restés à mi-côte de la vérité. Ils semblent s'inspirer du mot de Virgile : Spes sibi qaisque. Qu'ils écoutent plutôt le prophète qui crie : « Malheur à quiconque place son espérance en l'homme. » (2)
Dans l'œuvre du salut, tout vient de la grâce ; elle est à la base et.au couronnement ; le premier mouvement vers la foi en provient tout comme la persévérance finale. Lui-même, il l'avoue, avait erré sur ce point au temps de sa prêtrise. Déjà, en 896, dans son ouvrage adressé à Simplicien, successeur d'Ambroise, il exposait la
(i) Intcr Augustini Epist., 235-226.
(2) De Dono persev., 4-
vraie doctrine. îl avait appris de i'apôtre Paul et de Cyprien que nous n'avons rien de quoi nous puissions nous glorifier, et saint Jean l'avertissait que pour venir au Christ, il faut être attiré par le Père (i ).
Les Confessions sont pleines de cette doctrine. (( J'y ai raconté comment Dieu me ramena à cette foi que j'avais attaquée avec une loquacité misérable et enragée. Ne vous souvient-il pas que j'y attribue ma conversion aux larmes persévérantes et quotidiennes de ma mère ? » Les pélagiens n'ont fait que lui donner l'occasion de développer des idées qu'il professait depuis longtemps (2). C'est là une obligation qu'il reconnaît leur devoir, comme il l'écrit au futur pape Xyste III : a L'agitation des hérétiques nous réveille de notre torpeur, elle nous fait scruter plus attentivement les Ecritures afin de leur répondre et de protéger le troupeau du Christ. » (3)
Il faut bien le reconnaître, il y a dans le christianisme des vérités mystérieuses, par exemple, la prescience divine et la prédestination. « Pourquoi celui-ci sauvé plutôt que celui-là ? — Ne me le demande pas. Je suis homme et toi aussi. Je vois le mystère de la croix, je n'y pénètre pas ; disons simplement avec le psalmiste : Miserere mei Deus, miserere niei, Seigneur ayez pitié de moi. C'est un grand savoir que cette
(i) De Prœdest. Sanct., 7-8 et Epist., 217.
(2) De Dono., 52-53.
(3) Epist., 194, 47.
L'aME de SAIXT AUGUSTIN- 17
258 l'ame de saint Augustin
confiance. » (i) La volonté de Dieu de sauver tous les hommes reste pour nous une chose obscure, mais la règle de notre apostolat est très claire : « Notre charité doit vouloir le salut de
tous. )) (2)
En terminant son traité de la persévérance finale, il invite ses deux disciples à prier pour ses adversaires le Dieu de la grâce. Il ne prétend pas à l'infaillibilité, il s'est corrigé lui-même en progressant, il peut encore errer sur bien des points, et ne demande qu'à être éclairé. Dans son ardeur à soutenir les théories du maître disparu, Prosper d'Aquitaine ne tiendra pas suffisamment compte de ces derniers avis. L'Eglise n'entrera pas dans tous les problèmes soulevés par le docteur de la grâce, elle n'adoptera pas toutes ses solutions, mais elle consacrera sa doctrine générale dans les Conciles d'Orange, de Trente et du Vatican (3).
(i) Serm., i65, 9.
(2) De Corrcptione et Gratia, 44-46.
(3) On ne songe sans doute pas à trouver ici le relevé complet des doctrines de saint Augustin. Ce relevé à été fait en détail, dans d'innombrables monographies et dans son ensemble par le P. Portalié, cf. Dictionnaire de théologie catholique, art., Augustin, t. I, col. 2268-2561. M. Alfaric reconnaît généreusement que ce travail, malgré ses tendances apologétiques, « contient un très grand nombre de renseignements et de remarques utiles. » Op. cit., préf, p. II. Voir aussi Mgr Batiffol, Le Catholicisme de saint Augustin., Lecoffre, 1920. Une parlie de l'étude avait déjà paru dans la Revue biblique, 1918 et 1919.