‹ L'âme de St. AugustinChapitre 2 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Ecolier de Thagaste

Augustin naquit le i3 novembre de l'année 354 à Thagaste, l'une des trente villes libres de la province d'Afrique. Sa famille n'était pas riche ; elle possédait seulement une maison et quelques petits champs dont une vigne. Le père, Patrice, était décurion, c'est-à-dire membre du conseil municipal, petite image provinciale du Sénat romain. Il était encore païen, tandis que sa femme, Monique, alors âgée de vingt-deux ans, était une fervente chrétienne.

Le premier livre des Confessions nous fait as-

10 l'aME de saint AUGUSTIN

sister à l'éclosion de cette âme qui vient d'apparaître dans la petite ville, et qui en sera la gloire. L'auteur a soin de nous prévenir que ses renseignements sont de première main. Pour savoir ce qu'il fut dans sa prime enfance, il n'a pas interrogé les livres ni même ceux qui l'ont élevé, il a observé les petits enfants, et ceux-ci l'ont instruit d'une chose qu'ils ignoraient eux-mêmes.

Pendant plusieurs mois, le nouveau né est fort indigent, beaucoup plus que les petits des animaux. Après les cris aigus de la douleur précoce, viennent les apaisements du îait maternel. Dieu dont l'action pénètre jusqu'au fond, jusqu'à la racine des choses, a rempli le sein des mères et des nourrices de ce doux aliment de l'enfance. Le premier soin de l'enfant, comme de l'agneau qui vient de naître, est de rechercher la mamelle. <( Je ne savais alors que prendre le sein, savourer le plaisir, pleurer les douleurs de ma chair ; rien de plus. » (i) ^^

C'est la douleur qui s'exprime tout d'abord par les cris et les pleurs de l'enfant : mais la joie ft le plaisir x\ç tardent pas à trouver leur expression. '( Dans la suite, j'ai commencé à sourire d'abord dans le sommeil, et puis tout éveillé. )-> (2) 3on premier sourire fut sans doute pour la

(1) ConfcFisiones, i, 7.

(2) Ibid., 8. Les chiffres rcnvoiont non aux chapitres, mais aux paragraphes, divisions souvent phis Jopiques. On trouvera en appendice la liste des ouvrages de l'auteur qui ont ét^' utilisés ici, dans l'ordre chronolofrique de leuf composition et avpc les principales éditions.

l'écolier de thagaste 11

jeur^e îji'^çre cjv^i veillait près de son berceau. Ne deyait-il pas. dor^ner raison à celui qui sera son poète favori, à Virgile, qui invite le fils à reconnaître sa mère dans le premier échange d'un regard souriant (i). Ne deyait-il pas aussi réjouir dès la première heure ces yeux maternels auxquels il (erait verser tant de larmes ?

Sur les genoux de sa mère ou de ses nourrices, le petit Augustin dut nianifester lui-même quelques-unes de ces méchancetés enfantines qu'il observera plus tard avec finesse. Rassasié, il lui arriva parfois de frapper de ses petites mains le sein dont il venait à peine de détacher les lèvres. Dès lors, il laissa paraître aussi, peutêtre, un peu de cette jalousie dont le nourrisson est dé.ià capable. <( J'ai yu, de mes propres yeux, un enfant jaloux. ÎI ne parlait pas encore, mais p^lp de colère, il fixait d'ufi regard plein d'amertume son frère de lait. » (2)

Avant (^e prendre congé de cette « enfance muette » qui ne laisse point de traces dans la mémoire, les confessions font monter yers le créateur un hymrie de lou^inge et de reconnaissance. (( C'est toi, Seigneur mon Dieu, qui as donné Ja vie à l'enfant, avec ce corps que nous voyons pourvu de sens, compqsé de membres, revêtu de beauté. Pour assurer sop intégrité et sa perfection, tu l'as rnuni de tous les instincts de l'être vivant. Ces choses me commander^t de

(i) Eglogue IV, v. 60 sq.

(2) Conf., I, II.

12 l'aME de saint AUGUSTIN

te louer, Très-Haut, et de célébrer ton nom. Quand tu n'aurais fait que cela, tu es le Dieu tout-puissant et bon, car toi seul tu peux le faire, toi, principe de toute mesure, source de toute beauté, règle de toute harmonie. » (i)

Dans cette première période de sa vie, l'enfant n'est pas encore lui-même, son existence se confond avec celle de ses parents, celle de sa mère surtout. Mais voici qu'il commence une nouvelle étape, il entre plus profondément dans la « société orageuse des hommes » ; l'âme prend conscience d'elle-même, elle enregistre ses souvenirs. « Je n'étais plus un enfant muet, j'étais maintenant un enfant qui commence à parler. Je me souviens de ceci, et plus tard je me suis rendu compte de la manière dont j'ai acquis le langage. »

Il est intéressant de le voir bégayer ses premières paroles, de le voir en présence des mots, de ces « vases précieux », celui qui les cisèlera avec tant d'habileté, qui y servira aux âmes des mets si savoureux.

Ce premier apprentissage fut fort doux. L'élève était à lui-même son propre maître ; le stimulant ne venait pas du dehors, mais du dedans, du désir de manifester ses besoins à ceux qui pourraient les satisfaire, à sa mère, à son père, aux servantes. T. es moyens déjf» employés, les pleurs, l(^s différents sons de la voix, toutes les gesticulalions des membres n'étaient pas un langage assez clair.

(i) Conf., I, 12.

L ECOLIER DE THAGASTE l3

Il ne s'agissait pas d'apprendre des listes de vocables, mais seulement d'observer, et d'observer des personnes qui Faimaient, qui étaient là pour le servir. Quand un mot était prononcé, il n'était pas difficile de voir ce qu'il signifiait : l'objet était indiqué par un mouvement des yeux, par un geste de la main ou par un autre mouvement du corps. « Je recueillais de la sorte peu à peu et à force de les entendre répéter un certain nombre de mots avec les différentes choses qu'ils représentaient suivant leur place ; ma langue finit par s'habituer à ces signes et par y exprimer mes volontés. )> (i)

A peine éveillée, l'âme d'Augustin reçut les germes de la foi chrétienne à l'école de Monique 11 apprit à connaître Dieu, ce quelqu'un de grand qu'il faut craindre et prier, qui peut nous entendre et nous exaucer sans se montrer à nos yeux. Cette pensée d'un Dieu qui s'occupe de nous et qui doit nous juger, ne sortira jamais de sa conscience.

De bonne heure, il bégaya le doux nom de Jésus, dont la saveur restera toujours sur ses lèvres. Bientôt, il fut présenté à l'église et placé au nombre des catéchumènes. Il fut marqué du signe de la croix et reçut le sacrement du sel (2). L'enfant ne tarda pas à montrer combien il avait profité des enseignements religieux de sa mère. Un jour il tomba gravement malade, il

(i) Conf., î, i3.

(2) Ibid., I, 17.

avait dés élouffements et faillit, mourir. De luimênie, il demanda a être baptisé, a Tu vis alors, mon iDieu, toi qui iiie pï^otégeais dès lors, avec quelle ardeur, avec quelle foi j'implorai de la piété de ma mère, de la pîété de notre mère à tous, ton Eglise, le baptême de ton Christ, mon Dieu et mon Seigneur. » On était allé chercher le prêtre ; mais la crise passa, îâ santé revint et le sacrement fut diïTéré.

Pourquoi reculer ainsi la réception d'un Sûcremeilt institué pour la régénération spirituelle des enfanté? C'était une coutume assez répandue et qui persistait malgré les protestations des prêtres et des évêques. Comme le baptême efface tous les péchés et qu'on le reçoit une seule fois> oh était fortement tenté de le réserver pour purifier les taches de radolescence ou même de la jeunesse. Lorsqu'un jeune homme se conduisait mal, il n'était pas rare d'entendre dire : « Laissez-le faire : il n'est pas encore baptisé. »

Le fils de Monique trouvera dans sa tendresse filiale de quoi expliquer la conduite de sa mère, de quoi la justifier d'avoir tardé si longtemps à le faire baptiser. « C'eût été mieux sans doute. Mais elle pressentait déjà les grands flots des tentations qui allaiehl m'assaillir à ma sortie de l'enfance. Au lieu de leur abandonner l'image de Dieu elle-même, elle préféra risquer la matière dont cette înlage serait plus lard formée. » (i)

A l'école maternelle allait succéder une autre

(i) Conf., I, 17-18.

l'écolier de thagaste i^

moins agréable, celle du primus magister. C'était une sorte de hangar donnant sur la place publique, soustrait aux regards des passants par quelques méchantes toiles.

Assis sur des bancs, les enfants tiennent sur leurs genoux une tablette enduite de cire, et dans leur main un petit poinçon en fer. Pour s'exercer à écrire, ils copient quelques apophthegmés des homiiles illustres qui leur servent de modèles.

Quand vient la leçon d'arithmétique, c'est une véritable gymnastique des doigts, tandis que les petites voix aiguës répètent en chtfeûr la fastidieuse cantilène qui ennuie tout le voisinage : « un et un font deuX; deux et deux font quatre. »

Parfois l'es jéiines regâixis sont fixés sur une carte géographique qui orne l'une des murailles ; et le maître fait remarquer avec orgueil que l'Empire romain couvre à peu près le monde entier.

Ce maître, assis sur une chaise, domine et ^errôHse tout son petit monde par le ton âpre de sa Voix et plus encore par les férules et les lanières de cuir qui s'étalent près de lui. C'est, dit le poète (( une tête en horreur aux petits garçons et aux petites filles. » f i)

Mal payé, et souvent peu estimé, le magister renfrogné exerçait sa m.auvaise humeur sur les êtres innocents qui lui étaient confiés. En dépit de toutes les protestations des écrivains, les châ-

(i) Martial, Epigramiries, IX, 6^.

(c Invisum piieris virginibiisque capat ».

18 L'aME de saint ApGLSTlN

iiments corporels furent très en usage dans renseignement romain, spécialement à l'école primaire.

Une peinture murale découverte dans les ruines de Pompéi et conservée au musée de Naples, nous permet d'assister à l'un de ces châtiments scolaires. ^ Le malheureux est dépouillé de tous ses vêtements, il ne porte plus qu'une mince ceinture au milieu du corps. Un de ses camarades l'a hissé sur son dos et le tient par les deux mains ; un autre lui a pris les pieds ; un troisième personnage lève les verges pour le frapper. » (i)

Augustin n'était pas assez mauvais écolier pour s'attirer de pareilles punitions. Cependant, le seul fait de les voir infliger à d'autres faisait frémir sa sensibilité. Et puis, des peines plus légères étaient là qui le menaçaient chaque jour.

N'était-ce pas le moment de se rappeler ce quelqu'un de grand qui nous voit et nous entend, et qui peut nous secourir ; n'était-ce pas le moment de lui adresser sa prière.^ « J'ai commencé à te prier, mon Dieu, mon aide et mon refuge, quand j'étais enfant ; j'ai délié ma langue pour t'invoquer encore tout petit, mais avec un grand sentiment ; je te demandais de n'être point battu à l'école. )) (2)

Il ne demandait pas de se corriger de ses petits défauts. Il était bion doué, il avait de la mémoire,

(r) G. Boissier, La fin du paganisme, I, p. 181. (2) Conf., I. i4.

Page 1