‹ L'âme de St. AugustinChapitre 25 sur 30 · EN FACE DU PAGANISME ET DE L EMPIRE RO>L\IN · texte numérisé non relu

EN FACE DU PAGANISME ET DE L EMPIRE RO>L\IN

Vers 412, lévèque d'Hippone recevait du tribun Marcelîin, son ami et grand soutien dans la lutte contre le donatisme, quelques griefs politiques que les païens avaient coutume de reprocher aux doctrines chrétiennes. Saint Paul défend de rendre le mal pour le mal et l'Evangile nous dit de donner notre tunique à celui qui nous aurait arraché le manteau, de tendre la joue gauche à quiconque nous frappe sur la joue droite. Pareille théorie ne s'oppose-t-elle pas au bien de la République ? Si l'ennemi ravissait une province de l'Empire, faudrait-il renoncer à la reprendre par les armes ?

Augustin remarque d'abord que l'objection se retourne contre ses auteurs. En critiquant la douceur et la générosité du Christ, les païens critiquent également les plus grands de leurs écrivains. L'historien Salluste n'a-t-il pas écrit des grands hommes qui ont gouverné et agrandi la chose publique, qu'ils aimaient mieux pardonner les injures que les venger ? Cicéron n'a-t-il pas loué César de ne savoir oublier qu'une chose : les offenses ? « Quand ils lisent cela dans leurs auteurs, ils s'exclament, ils applaudissent... Et voilà qu'en entendant le même enseignement tomber du haut de la chaire, ils accusent notre religion d'être l'ennemi de la nation. )>

Il faut comprendre ces principes de douceur et de patience proclamés par le christianisme ; la lettre tue, cVst l'esprit qui vivifie. Ces doctrines n'ont pas empêché Jésus de demander raison du soufflet qu'il reçut au tribunal de Caïphe. Elles n'ont pas empêché saint Paul de réclamer, en

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face des persécuteurs, ses droits de citoyen romain. L'amour des parents ne les dispense pas de corriger leurs enfants. La religion chrétienne, elle aussi, permet de réprimer par les armes la rapacité d'un peuple. (( Toutefois, si la cité de la terre garde les préceptes de l'Evangile, la guerre elle-même ne se fera pas sans bienveillance ; la société pacifiée, revenant à la justice et à la bonté, sera plus douce à l'égard des vaincus. »

Qu'on vienne à Hippone entendre les sermons qu'il fait aux fidèles, et l'on pourra juger de la valeur sociale du christianisme. « Qu'ils paraissent, ceux-là qui reprochent à la religion chrétienne de nuire aux intérêts de l'Empire. Qu'ils fournissent des soldats tels que les veut la doctrine du Christ. Qu'ils nous donnent de tels gouverneurs de provinces, de tels maris, de telles épouses, de tels parents, de tels fils, de tels maîtres, de tels serviteurs, de tels juges, enfin de tels débiteurs du fisc et de tels percepteurs d'impôts ; et ensuite, qu'ils osent traiter cette religion d'ennemi de la République. »

Arrivé au terme de sa lettre, l'auteur s'aperçoit qu'il a été long, moins long cependant que ne l'eût demandé l'importance du sujet. Que Marcellin recueille d'autres objections, il y répondra par de nouvelles lettres ou par des livres (i). En effet, il allait répondre aux païens, non plus dans une lettre à quelques individus, mais au public

(i) Epist, i38.

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d'alors et de l'avenir ; il allait composer la Cité de Dieu.

La prise de Rome par Alaric, en /iio, fut un coup de foudre pour la civilisation romaine. En apprenant cette catastrophe, Jérôme lui-même s'était ému dans son austère solitude de Bethléem; interrompant ses études bibliques, il s'était écrié : « Le flambeau du monde s'est éteint, et dans une seule ville qui tombe, c'est le genre humain tout entier qui périt. » d) L'exégète n'était pas tendre pourtant pour le luxe et les frivolités des Romains.

Augustin ne pouvait pas se désintéresser de cet événement. Los familles romaines qu'il voyait chaque jour aborder sur les rivages d'Afrique lui racontaient les horreurs dont elles furent témoins. Les païens considéraient volontiers ce malheur comme la vengeance de leurs divinités partout désertées pour le culte de Jésus-Christ. Les chrétiens eux-mêmes, sous le coup de l'épreuve, sentaient chanceler un peu leur foi en la Providence.

Ce fut pour la barque du Christ une formidable tempête, mais celui qu'on regardait justement comme son premier pilote était là, debout à son poste, l'œil vigilant et l'âme très calme. L'évêque et le pasteur qui savait ouvrir son cœur à tous les sentiments humains ne défendait pas aux âmes de s'affliger de cette calamité, il s'en affligeait lui-même. Ce qu'il voulait

(i) Comment, in Ezech. Prolog.

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avant tout, c'était raffermir la foi des chrétiens, répondre aux accusations païennes.

Certains fidèles pusillanimes trouvaient ce sujet fort dangereux ; ils murmuraient entre eux en allant au sermon : « 0 si taceat de Roma ! » Mais Augustin n'écoutait pas ce timide conseil. (( On a dit de moi : Pourvu qu'il ne parle point de Rome ! Comme si j'étais un insulteur et non pas plutôt le suppliant du Seigneur, et votre humble exhortateur. Dieu me garde d'insulter personne ! Qu'il épargne cela à mon cœur, à la douleur de ma conscience. N'avons-nous pas eu là-bas beaucoup de nos frères ? Il y en a encore beaucoup ; là-bas se trouve une grande portion de la Jérusalem de l'exil. Quand je traite ce sujet, que disjc sinon ceci : C'est une calomnie que d'accuser notre Christ de la perte de Rome que des dieux de pierre et de bois gardaient. )> (i)

Que les Romains apprennent un peu mieux leur histoire, et ils y verront à quelle époque la République commença à se désagréger. Bien avant que le nom du Christ eût brillé sur la terre, un de leurs historiens avait écrit au sujet de Rome : « O ville à vendre, et mûre pour la ruine, s'il se trouve un acquéreur ! » (2) L'accusation des païens était plus qu'une calomnie, pour nombre d'entre eux c'était une ingratitude, car ils avaient trouvé le salut en se disant chrétiens pour la circonstance, en courant se réfugier

(i) Serm., io5, 12.

(2) Epist., i38, 16.

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dans les églises, en particulier dans la basilique des apôtres Pierre et Paul (i).

Néanmoins, comment Dieu peut-il permettre ces invasions, ces pillages, ces meurtres, comment peut-il permettre la guerre avec le cortège lugubre de ses misères ? C'était le problème du mal qui se replaçait devant les regards d'Augustin, dans un exemple concret et avec un saisissant relief. Autrefois, il eût trouvé dans le manichéisme une solution facile et simpliste, mais peu solide. Avec la doctrine chrétienne et catholique, il faut admettre que rien n'arrive sans la volonté ou la permission de Dieu : <( Deo jubente aut sinente. »

Les guerres sont plus longues ou plus courtes, selon qu'il plaît à la Providence de consoler ou d'abattre le genre humain. Les grandes victoires remportées par les Juifs en marche vers la Terre promise, sous la conduite de Moïse et de Josué, étaient moins la récompense des vertus d'Israël que la punition des peuples ennemis. A l'époque des Juges, les succès et les revers de la lutte se balançaient comme les péchés du peuple et la miséricorde divine (2).

Sans doute, dans les guerres, dans toutes les catastrophes, dans la ruine de Rome, les bons semblent aussi malheureux que les mauvais. Dans l'aire à battre, le grain est foulé comme la paille, mais tandis que la paille est brisée, le

(i) De Cîv. Dei, 1. i, 7.

(2) De Civ. Dei, Y, 21, 22 et XYI, 43.

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grain est tout simplement purifié. C'est le même feu qui chauffe le four de l'orfèvre, mais le bois y est réduit en cendres, au lieu que l'or s'y dépouille de ses scories. La souffrance des bons est une épreuve et non une condamnation ; et puis, pour s'encourager, ils ont devant les yeux les grandes douleurs endurées par le Juste des Justes et le Saint des Saints. La souffrance n'est pas inutile pour panser et guérir les âmes.

Celui qui voit tout et ne laisse rien sans récompense, sait reconnaître les siens parmi ceux qui tombent sur les champs de bataille, sous les ruines de la Ville ; ne les pleurons pas trop. <( Puissions-nous voir de nos yeux, les âmes des saints qui sont morts durant cette guerre : nous verrions alors comment Dieu a épargné la Cité. ÎI y a des milliers d'élus dans le rafraîchissement, joyeux et disant à Dieu : Merci de nous avoir arrachés aux incommodités et aux tourments. Merci : désormais nous n'avons plus à redouter ni les Barbares, ni les diables. Nous ne craignons plus ni faim, ni grêle, ni ennemi, ni licteur, ni oppresseur. Nous sommes morts sur terre, mais auprès de toi, mon Dieu, nous vivons pour toujours dans ton royaume, dans ta maison, par ta grâce. )) (i)

En écrivant la Cité de Dieu, Augustin a parcouru dans tous les sens l'histoire du peuple romain. Il est intéressant de recueillir les sentiments qu'elle a provoqués dans sa grande âme.

(i) Sermo de Urbis excidio, 0.

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Son cher poète, Virgile, avait magnifiquement décrit l'idéal de Rome. Abandonnant aux autres nations les arts libéraux, le soin de travailler l'airain et le marbre, de polir des discours, elle se réservait la gloire de conquérir les peuples, de les gouverner dans la mansuétude et dans la paix (i). César principalement prit sur lui de réaliser cette œuvre ; il y employa tous les moyens. <( Il voulait un grand commandement, une grande armée, une nouvelle guerre où pût briller sa valeur. Dans ce but, il poussait à la guerre de malheureuses nations, il excitait Bellone avec son fouet sanglant. ^> ''2^

L'Empire romain eut en effet des proportions colossales ; Augustin lo constate avec admiration : mais, à regarder le colosse de plus près, en analysant les éléments de sa structure, Tadmiration fait place à des sentiments plus tendres. Le mot joyeux de conquête est trop voisin d'un autre mot sombre et douloureux : la guerre. Il connaît trop bien la nature humaine pour préconiser le désarmement universel, du moins la guerre lui apparaît comme une dure nécessité qu'il est souverainement impie de susciter, dont il faut désirer la fin le plus tôt et le retour le plus tard possible. « Tout homme qui considère avec douleur

(i) {( Tu rcgere imperio populos, mémento.

a Hace tihi erunt artes, pjacique imponere morem.

a Parcere suhjectis et debellare superbos »

Enéide. VI. v. 85o-S53.

(2) De Civit. Dei, V, 12.

ces maux si grands, si effroyables, si barbares, doit avouer que c'est une misère. Celui qui les supporte, qui y pense même sans angoisse, celuilà est encore plus misérable, car il a perdu tout sentiment d'humanité. » (i)

Rome n'a pas toujours observé l'idéal virgilien dans ses guerres et ses conquêtes. Parfois, elle a provoqué des nations, sans autre motif que celui d'étendre sa domination, et voilà, dans toute sa noirceur, le crime d'un peuple. Cette libido doiiiiimndi est la forme de l'orgueil la plus intolérable el la plus subtile, car elle se dissimule sous rimpersonnalité nationale et s'absorbe dans l'auréole patriotique. « Porter la guerre sur les territoires voisins avec tout le cortège de ses maux ; écraser, subjuguer des peuples inoffensifs, pour le seul plaisir d'élargir un royaume, qu'est-ce autre chose que le brigandage en grand. »

Une anecdote vient fort à propos illustrer cette doctrine et cette indignation. Alexandre le Grand demandait un jour à un fameux pirate qu'on venait de saisir, pourquoi il se plaisait ainsi à infester les mers. Celui-ci aurait répondu fièrement : (( Je fais ce que vous faites vous-même. Seulement, je le fais avec un petit navire et on m'appelle brigand ; vous le faites avec une grande flotte, et on vous iiomme empereur. » (2)

La plus injuste et la plus impie des guerres provoquées par Rome fut sa lutte contre Albe :

(i) De Civ. Dei, XIX, 7.

(2) Ibid., IV, 4, 6.

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