‹ L'ame des chosesChapitre 12 sur 48 · LES DEUX CUIRASSIERS · texte numérisé non relu

LES DEUX CUIRASSIERS

casernes, les manœuvres et tout ce qui s'en suit? Maudit militarisme, où donc viens-tu te nicher?

Et je regardais mes cuirassiers, de loin d'abord et puis de près. De loin, cela avait l'air de vulgaires images à dix pfennigs, exacte reproduction l'une de l'autre. C'étaient bien des deux côtés le même cheval avec la même crinière et la même queue. Taille et geste des cavaliers paraissaient identiques. Mais, de près, on découvrait que cela avait la prétention d'être des portraits de personnes. Un examen attentif de la figure du cavalier de droite, un beau blond avec une tête de Souabe bien caractéristique me le révéla. Toutefois, voulant regarder de près le visage du cavalier de gauche, je remarquai qu'il en manquait totalement. La place était vide. L'homme se tenait sur son cheval, raide, menaçant, ayant, d'un soldat au combat, l'attitude, la prestance, tout, excepté le visage. Cela me parut vraiment singulier, et je cherchais à com-

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prendre, lorsqu'un délicieux fumet de lard frit se répandit dans la pièce, bientôt suivi de la petite vieille, qui apportait, affairée, une omelette magistrale...

Ce n'était pas le moment de parler à cette personne excellente d'autre chose que de son chef-d'œuvre culinaire. Et, la meilleure façon de le louer, ne consistaitelle pas à le goûter, à le consommer, à lui faire honneur enfin, autrement que par de vains compliments. Je n'y manquai pas, et sur la face bienveillante et franche de l'hôtesse, je ne tardai pas à constater l'neureux effet du muet hommage offert par mon appétit.

Bientôt une conversation s'établit, et je pus lui demandée- alors quels étaient ces deux conscrits dont l'un manquait de figure. — Ce sont deux frères, me dit la vieille, mais la figure de l'un s'est décollée. Nos jeunes soldats de cavalerie affectionnent ce genre de portrait. Ayant la fierté de leur état, il leur répugne de se faire photogra-

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phier à pied comme de simples fantassins. Se faire individuellement représenter à cheval leur coûterait trop cher. Alors ils prennent une photographie ordinaire, y découpent leur profil et le collent sur ces images toutes prêtes. Cela leur donne grand air et les rend très glorieux; mais c'est à peine si on les distingue les uns des autres, et souvent, comme vous le voyez, la colle ne tient pas...

...Je quittai la maison isolée où j'avais passé une heure si charmante. Par la blanche paix des sentiers perdus, sous les sapins rêveurs et chargés de neige, le long des rochers où l'hiver se jouait en des fantaisies de givre et de glaçons, je regagnai lentement la vallée... Et je songeais aux hommes qui, pour se donner du maintien et de l'apparence, encadrent leur physionomie dans des formes toutes prêtes, à ceux qui s'affublent de manières, d'un style, d'un langage, de dogmes où leur esprit et leur individualité se noient.

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Ce politicien, homme de clique, ce croyant, homme de parti, tous les sectaires, hérissés, belliqueux, sur leu:s dadas cabrés, que sontils souvent?

La reproduction stéréotype d'une image toute faite où leur figure propre ne tient qu'une place insignifiante... à -moins que cette figure même n'ait disparu.

Rien ne ressemble moins à la mer que la mer.

Elle était, hier, bleue sous un ciel pur, et les blanches voiles se miraient dans ses eaux pleines de sourires. Aujourd'hui, elle gronde. Elle a mis sa robe grise des jours de tempête. Sur les rochers, les vagues se brisent avec fracas : au large, des marins enveloppés de bruines luttent péniblement.

La mer est-elle plus grandiose ainsi et plus belle? Il se peut; mais mon opinion et la vôtre lui sont indifférentes. Elle ne se

soucie pas de qui la regarde. La preuve en est que, sans égards pour personne, elle lance à tout le monde ses embruns et ses paquets d'eau. Décidément, il y a des jours où il ne fait pas bon l'approcher.

Je me suis retiré dans ce bois de pins pour la voir et l'entendre sans être éclaboussé. Le lieu où je me trouve ressemble assez à un champ de bataille. Ce n'est pas ici la demeure des zéphyrs.

Assis sur le tronc puissant d'un pin terrassé, je ne vois autour de moi que débris jonchant la terre : branches cassées, fûts brisés à mi-hauteur, éclats de bois projetés au loin. Partout des traces de la violence des éléments. Je viens de voir le pendant sur la plage voisine où apparaissent, à moitié submergés par les sables, un mât et une quille de vaisseau...

Dans le nombre , se découvrent des choses comiques. Ce grand pin, arrêté dans sa chute par deux voisins et s'accrochant des deux côtés par ses branches, n'a-t-il

pas les allures d'un ivrogne rentrant chez lui, appuyé sur les épaules de deux compagnons charitables?

Mais voici la pluie. Fine et drue, elle chemine plutôt qu'elle ne tombe. Le vent la pousse et vous la jette à la figure. La place devient intenable. Que faire? — Rentrer au logis serait trop banal. Réfugions-nous sous l'abri offert par cette touffe de chênes verts. Des sièges improvisés indiquent que d'autres ont trouvé ici un refuge.

On se dirait dans une chambre. Ni le vent ni la pluie ne vous atteignent. La merveilleuse cachette ! et comme elle est intéressante à observer ! Du côté de la terre on y pénètre comme sous une caverne. Du côté de la mer, elle a la forme d'un toit commençant au ras du sol et s'élevant en fuyant jusqu'à une hauteur de trois ou quatre mètres. Tous les arbustes qui le composent sont inclinés. Le vent les a littéralement couchés. Leur attitude évoque le souvenir de bourrasques furieuses devant

lesquelles tout plie ou se rompt. A force de plier l'échiné, ils ont contracté une courbature définitive.

Leurs troncs rugueux, pleins de nœuds, ont fini par se déformer et se sont tordus comme un corps d'esclave sous le fouet.

Mais il leur a poussé sur le dos d'innombrables petits rameaux formant toison.

C'est si épais que, sans crainte, on se coucherait dessus. Parfois le lierre, la ronce et d'autres grimpeurs robustes viennent mêler leurs sarments aux pousses des chênes, et le fourré s'épaissit encore.

Et peu à peu, il se constitue un toit aussi ferme qu'un toit de chaume et sous lequel on est absolument à l'abri.

Sans la violence des assauts endurés, ces arbres auraient, comme d'autres, poussé droit. Mais leurs troncs, plus élevés et plus lisses, seraient dégarnis du bas. La pluie et le vent y passeraient à l'aise, et le voyageur n'y trouverait aucune protection...

Plus je les regarde, plus ils attirerlt mon

attention et ma sympathie. Une histoire d'âme me semble tracée dans leurs voussures et leurs torsions enchevêtrées.

Il y a des cœurs secourables, des âmes hospitalières et sûres, douces aux blessés de la vie, réconfortantes aux voyageurs fatigués. Près d'elles on se sent en sécurité : La destinée semble moins obscure, l'homme moins méchant, Dieu plus près.

Pénétrez, si vous en êtes capable et digne, le secret de ces âmes. Vous y trouverez des traces de luttes, de cicatrices, de mutilations. C'est parce qu'elles sont courbées qu'elles nous garantissent. La tourmente en a fait des abris. Et une fois de plus, la nature nous offre un symbole de l'âme.

Plus jamais je n'irai m'asseoir sous les petits chênes verts de la côte sauvage, sans penser à vous, cœurs meurtris, sacrés par l'épreuve et la misère, et qui, pour avoir connu les larmes, avez appris à consoler les autres.

En usant de mauvais procédés, croyezvous? Vous n'avez pas tort. Mais souvent aussi, par de bons procédés, on arrrive au même résultat. En voici la preuve.

Sous le chêne vert touffu, dont une vigne grimpante épaissit l'ombre et complète le toit, la famille prend son repas. Parents et enfants lui font honneur, car on revient de la mer, à travers les grands bois, et chacun sait que si l'air salin aiguise l'appétit, dans la forêt la faim règne en maîtresse, puisqu'elle en chasse le loup.

Attentif aux besoins des siens, le père de famille découpe des portions et verse à boire. C'est à qui demandera du pain, de la viande, ou tendra son verre vide, d'un geste éloquent. Quant au plus jeune enfant, il ne demande rien; il a été servi le premier et, nourrisson repu, dort dans son hamac, les poings fermés.

Bientôt, dans le plat occupant le centre de la scène, du rôti dévasté il ne reste que les os. «Ah! le bon régal pour un chien » ! s'écrie l'un des enfants. A peine a-t-il parlé que l'on voit surgir un limier de fort belle taille. D'où sortait-il? Qui peut le savoir? Sans doute il avait faim, lui aussi, et son odorat l'avait guidé.

D'ailleurs poli, discret, point agressif ni quémandeur. Assis à cinq pas, il remue la queue, tend la tête, et ses narines en mouvement semblent consulter les parfums du déjeuner. Tant de modestie lui gagne les suffrages! Impossible de ne point faire bon

accueil à si courtois solliciteur; tout le monde aussitôt est d'accord ; on le traite en vieille connaissance. Chacun lui jette ses os et, quand il a tout croqué, on lui offre ceux du plat. Papa va jusqu'à lui donner à boire dans son assiette.

Le chien croque tout, lape tout et se pourléche à grands coups de langue, pendant que ses yeux disent « Encore ! »...

— Dommage, il n'y a plus rien...

Que va-t-il faire, pensez-vous? — Se retirer en disant merci à sa façon? — Pas du tout, il nous lance un regard courroucé, montre les dents et se met à aboyer de sa plus grosse voix. Les enfants prennent peur, le nourrisson se réveille en sursaut...

Il fallut chasser l'invité à coups de pierres...

Et voilà comment, par les meilleurs procédés, on se gagne des ennemis.

Ce chien est l'image de certaines gens auxquels vous avez fait du bien, rendu service, sacrifié votre temps, prêté votre argent,

ouvert votre maison et votre table. Lorsque vous n'avez plus rien à leur offrir, ils se considèrent comme offensés et s'en vont, montrant le poing.

Dans les siècles anciens, personne ne possédait l'heure exacte. On comptait le temps, grosso modo, sur des cadrans solaires ou au moyen de sabliers souvent fort imparfaits. Que le soleil voilât sa face ou que l'esclave, chargé de retourner le sablier, s'endormît, et voilà l'heure perdue. Il fallait, pour la retrouver, s'adresser aux voisins ou attendre qu'en un ciel sans nuage le soleil, ce grand régulateur de chronologie, vous fixât le temps de midi.

Aujourd'hui, chacun a sa montre. Il y

en a de tout prix et de toutes tailles. Quelques-unes au bout d'une chaîne solide pourraient, en faisant le moulinet, servir d'arme défensive. Elles rappellent par leur grosseur les fameux ognons de Nuremberg. D'autres sont si petites qu'on les avalerait sans danger. C'est à peine si, en fondant tout le métal précieux qu'elles renferment, on arriverait à aurifier l'incisive d'un Américain. Ces petits chronomètres-noisettes se nichent dans les colliers, les ceintures, les bracelets, voire même les bagues. Mais l'armée des montres ne nous suffit pas. Nous adjoignons à ces menus outils portatifs la grosse artillerie des horloges et l'innombrable multitude des pendules, des cartels, des réveille-matin.

En savons-nous mieux l'heure qu'il est?

C'est une question. Tant de pendules radotent et d'horloges divaguent, sans compter celles qui ne marchent pas ! Mais enfin nous sommes censés connaître l'heure, de jour et de nuit. Si les anciens étaient à peine à

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l'heure, nous sommes à la minute et à la seconde.

Avec l'organisation de notre vie, c'est indispensable. Savoir l'heure du train, du bateau, du spectacle, des voitures publiques, des lycées, des pensionnats, des administrations, des casernes, etc., est une condition essentielle d'une activité régulière. Au sein du mouvement quotidien, dans cette ruche bourdonnante appelée la vie civilisée, un homme qui n'a pas l'heure est un homme perdu.

L'heure nous talonne et nous presse.

Voyez ces gens courir, consulter de temps à autre leur montre, regarder anxieusement les horloges ou les pendules des magasins dont chacune, ô torture ! indique une heure différente. Leur train va partir; la porte de leur école va se fermer; ils trouveront close la caisse publique où ils ont à toucher de l'argent; le contremaître de leur usine va les mettre à l'amende. Ils sont esclaves de l'heure, et pas un d'eux ne peut oublier

un seul instant le fameux proverbe : le temps c'est de l'argent.

Ne soyons pas assez fous pour en disconvenir nous-mêmes. Toutefois, il est permis de trouver cette tyrannie de l'heure insupportable. — Avez- vous jamais mangé dans un buffet de chemin de fer, expédié en quinze ou vingt minutes un dîner, de moment en moment scandé par ce cri sinistre d'un sommelier : encore dix minutes ! encore cinq minutes! Ces dîners au buffet sont l'image de notre existence hâtive et harcelée. J'ai toujours envie de crier à ce sommelier au front fatal, à ce Saturne au petit pied: Va-t'en, va-t'en avec tes minutes !

Dans une réunion d'amis où l'on cause et se délasse une heure, si quelqu'un tire sa montre, je serais d'avis de la lui confisquer.

Quoi, parce que nous sommes nés au dix-neuvième siècle, nous serions contraints d'avoir toujours sur nos têtes cette menace

de l'heure qui fuit ou arrive! Le tic-tac d'une horloge dominerait toute autre musique. Nous serions fixés sur cette idée obsédante du temps, comme les insectes d'une collection sont piqués sur le liège des cartons!

Eh bien non ! C'est un des droits de l'homme aussi de cesser parfois de porter le harnais des jours comptés et de vivre oublieux des horaires. Si nombreux que soient les bonheurs enviés pour lesquels on se rend la vie amère les uns aux autres, je vous les abandonne. En est-il un qui vaille d'oublier l'heure pour courir à l'aventure par les grands bois ou les sables des grèves solitaires. Au tentateur qui viendrait, sur ces sentiers perdus, m'offrir de lire l'heure sur un chronomètre première marque, et voudrait me faire, par-dessus le marché, cadeau du chronomètre, je dirais : « Rétro Sa fanas /»

Certain horloger, doublé d'un mauvais plaisant, me procura, un mois durant, l'avantage

cle n'avoir plus de montre. Un paquet d'eau de mer avait touché la mienne. Du coup, elle s'était arrêtée. Les bains de mer, paraît-il, sont funestes à ces machinettes. Sous prétexte de réparer le dommage, l'artiste malin, à qui la montre fut portée, la garda de longues semaines. La reverrais-je jamais? Je commençai à me lasser du plaisir d'en être séparé. En attendant, je dus à cet incident des impressions exquises. Des jours tout d'une pièce, sans suture ni coupure, de vastes jours où il semble que le temps a cessé de fuir et fait une pause. Puis, comme il faut bien quelquefois se préoccuper de savoir si c'est l'heure du repas ou celle de dormir, je lui dus encore la découverte des signes servant à marquer le temps. Quelle façon bourgeoise, pour ne pas dire bête, de tirer sa montre et de constater : il est cinq heures quarante. C'est sec et prosaïque au possible. Combien n'est-il pas plus poétique et plus intéressant de dire : il est telle heure,

car les ombres s'allongent, les fleurs replient leurs pétales, le lapin commence à quitter le gîte, le poisson s'approche du

bord, la lune se lève, les poules rentrent

Quand on a sa montre, on finit par ne plus regarder à tant de signes, par eux-mêmes charmants et qui nous maintiennent en contact avec la grande vie universelle.

L'heure devient une abstraction, une quantité mathématique, un squelette. Elle perd la couleur et le cachet des choses vivantes.

Je conseille à chacun de mettre parfois sa montre au clou, à moins qu'il ne préfère la porter au Mont-de-Piété. D'ailleurs, pour faciliter l'expérience, je me déclare prêt à fournir l'adresse de mon horloger.

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Plusieurs choses endorment le cœur ou l'endurcissent, insensiblement- L'une d'elles est Thabitude invétérée d'avoir de l'argent. Quand cette habitude remonte aux ancêtres et que l'atavisme s'en mêle, le cas est pire encore. Je regarde comme heureux l'accident passager qui vient couper de temps à autre le fil d'une si terrible accoutumance.

Plus on s'est familiarisé avec l'argent, moins on en connaît la valeur et le rôle. Est-ce aller trop loin de dire que notre porte-monnaie est un de ces amis dont il

faut se méfier autant que de ses ennemis. Non seulement il est trop complaisant, trop prêt toujours à régler les comptes de nos imprudences, de nos prodigalités, de nos folies. Non seulement il constitue pour les caractères faibles une tentation perpétuelle, mais c'est un isolateur. Il nous empêche de sentir vivement la détresse d'autrui. A force d'avoir de l'argent à toute heure, on en arrive à penser qu'il est contre nature de n'en pas avoir, et l'on risque de considérer la pauvreté comme une aberration, sinon une imposture.

Heureux celui qui perd son porte-monnaie ou que d'habiles filous parviennent à en soulager. Sur le moment, il se plaint, gémit; mais l'épreuve est salutaire, les leçons qu'elle contient sont précieuses. Aucun contenu d'aucun porte-monnaie ne les vaut.

Et d'abord, il y a le côté agréable de l'accident, je dirai le miel de ce calice.

Vous venez d'être filouté. Si vous êtes en pays de connaissance, chacun s'empresse

de vous venir en aide. On paye votre omnibus, on vous emmène déjeuner, on vous prête de l'argent, on va jusqu'à vous offrir sa bourse. N'est-ce rien que ces témoignages ? — On s'en passerait bien, dites-vous. — Ce n'est pas le fond de votre pensée. Quiconque n'a pas mauvais cœur aime bien constater qu'on tient à lui, qu'au besoin on se priverait en sa faveur. Nous avons beau faire les hommes positifs, les sceptiques, les insensibles, un peu de bonté nous touche à des profondeurs où le porte-monnaie ne compte plus.

Toutefois, s'il est écrit que quelque jour vous perdiez votre bourse, demandez que ce soit aux rives prochaines Sur le sol étranger et parmi des inconnus ce serait différent. Vous goûteriez alors la lie du calice.

Vous venez d'être dépouillé de votre argent D'une minute à l'autre, excommunié. Oui, excommunié. Il existe à travers le monde entier une fédération à laquelle

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l'argent nous associe. Ayez-en beaucoup ou peu, vous faites partie de la confrérie. Vous avez de quoi passer, vous faire ouvrir les portes, de quoi vous faire estimer et comprendre. Aussitôt que l'argent vous manque, toute votre personne est mise en question. Je suppose en effet qu'on ne vous connaisse pas.

Avec de l'argent vous pouvez vous procurer le gîte et la nourriture, sans montrer vos papiers. Sans argent, essayez seulement d'acheter un petit pain ou de passer la nuit sous un toit, vous en verrez de surprenantes ! Aussitôt que l'argent vous fait défaut, vous vous trouvez exposé aux plus indiscrètes questions: Qui êtes-vous, Monsieur? D'où sortez-vous? Avez-vous des certificats ? des recommandations ? Car enfin, de quel droit demandez- vous du pain et un abri ? Suis-je bien sûr que j'ai affaire à un homme de bien?

Ne me taxez pas d'exagération. Ces choses arrivent tous les jours. Pure illusion

de croire au crédit des braves gens. Leur honnêteté ne les couvre que parmi leurs semblables, leurs compatriotes. Un nom tant honorable soit-il, une main loyale, une figure de brave homme ne protègent que dans un certain rayon. Au delà, leur pouvoir diminue, et cesse même tout à fait. Tout le monde ne peut pas vous connaître. Quant à votre physionomie, n'y comptez pas. Tant d'imposteurs ont un masque de vertu.

Non, il n'y a aucun moyen direct et sûr de se faire accepter comme un homme de bien, en pays étranger, lorsqu'on est sans ressources, sans notoriété, sans aucun appui. Et cependant, je ne vous souhaiterais pas d'être entièrement préservé d'épreuves de ce genre. Elles vous feront réfléchir et vous rendront plus humain. Rien n'engage un homme à respecter la misère, ne l'empêche de traiter trop durement un passant de vagabond, comme d'avoir été un jour lui-même, ce passant, suspect de vagabondage. Peu de vicissitudes sont aussi cruelles

que celle qui consiste à ne pas savoir où dîner ni coucher, à se voir fermer la porte par des gens qui ne vous valent pas. Mais si ces rudes frottements de l'existence, ces traitements cavaliers nous rendent plus cléments et meilleurs, l'expérience n'est jamais payée trop cher. Prenez votre mal en patience et même, si vous m'en croyez, essayez d'en saisir le côté plaisant. Chaque imbécile peut être gai chez lui, à table, parmi ses amis et connaissances, lorsqu'au sein de la sécurité sociale, il a plus de bien qu'il n'en mérite et jouit d'un prestige souvent exagéré. Mais garder sa bonne humeur quand la fortune vous joue un tour pendable, vous démarque, vous déclasse et vous traite de va-nu-pieds, voilà qui tient de l'héroïsme. En tout cas ce n'est pas banal.

Et tenez, quand ces jours malencontreux sont passés, outre l'expérience acquise, on a le bénéfice d'intéressants souvenirs.

Juste, il en émerge un semblable au fond

de ma mémoire. Pourquoi ne pas vous le conter ?

C'était à Heidelberg, en juillet 1876, un dimanche soir. Je revenais de Gcettingen allant à Strasbourg. Mais je m'étais arrêté là pour voir une des plus jolies villes d'Allemagne et entendre, dans la journée du lundi, quelques cours de professeurs illustres.

J'avais passé la soirée chez l'un d'eux. En sortant de sa maison, il me prit fantaisie de compter mon argent au clair de lune. Par quel étrange phénomène mon porte-monnaie se trouvait-il presque vide? Je l'ignore. Mais le fait est qu'il me restait juste de quoi payer mon billet pour Strasbourg et faire un frugal déjeuner sur le pouce, le lendemain. C'était tout. Le moindre imprévu me réduisait à la plus pénible extrémité. Que faire? Retourner chez le savant qui m'avait invité? — Il me déplaisait d'emprunter ou de solliciter un gîte. — Prendre un train de nuit pour

l'Alsace? — Mais je voulais voir Heidelberg et entendre Kuno Vischer. Partir le soir même m'eût paru indigne d'un homme.

Ma résolution fut vite prise : nous coucherons à la belle étoile ! Après tout, par une semblable nuit, c'est presque un plaisir; et cela nous distinguera de tant de bourgeois qui, bêtement, par une sorte de vieille routine, se couchent tous les soirs dans leur lit.

Ainsi fut fait. Déjà, je commençais à goûter les douceurs de ce sommeil champêtre, quand un orage éclata et me contraignit au plus vite à chercher un refuge dans la gare. Vers deux heures du matin, un employé ferma les salles d'attente. Il me mit à la porte sans autre forme de procès, brutalement, là, comme on expulse un chien. Je finis par trouver un abri sous un hangar perdu, et cette nuit à la belle étoile, me fit voir de tout, excepté des étoiles.

Mais, sur le matin, le ciel se nettoya.

M'étant lavé, à l'aube, dans les eaux du Neckar, je montai au château : le soleil montait. A tous les arbres scintillaient des gouttes de diamant. Sur tous les rameaux chantaient les oiseaux. L'air était pur, la nature joyeuse, la solitude absolue. Sur les branches basses d'un vieux chêne, un écureuil se tenait, grignotant quelque noisette d'antan. Il me laissa approcher sans crainte. Du bout de ma canne j'aurais pu le toucher. Les merles venaient se promener jusque sous mes pieds. Comme ils sont confiants ! me dis-je. Auraient-ils compris que, comme eux, je n'ai pas d'argent?

Je ne sais quoi d'enivrant et d'heureux me disposait à chanter dans cette lumière matinale, et à me sentir d'autant plus libre que j'étais plus pauvre pour le moment.

Je ne donnerais pas ce souvenir pour une bourse pleine et, persuadé que c'est pour ton bien, je te souhaite, ami lecteur, surtout si tu es jeune et fortuné, de te trouver parfois sans argent.

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Le soir était doux, la mer baissait, et paresseuse, presque sans bruit venait expirer à nos pieds. — Si nous allions senner cette nuit ! — C'est le moment ou jamais !

Ainsi pensions-nous tout haut, mon ami et moi, l'autre soir, et sitôt la chose dite, nous courûmes à l'exécution. Mais, senner, qu'est cela, me dira le terrien? Senner, c'est traîner le long des plages sablées un filet de trente ou quarante mètres et prendre le poisson qui s'approche du bord.

Pour faire cela dans de bonnes conditions,

il faut être cinq ou six et rechercher les endroits solitaires, où le poisson n'est pas sans cesse dérangé par les passants.

Ici, en face du phare de Cordouan, les meilleures plages sont la Grande-Côte et Bonne-Anse. Dix à quinze kilomètres de chemin: une bagatelle... Nous nous mîmes aussitôt en quête de compagnons, c'est-àdire de gens n'ayant pas peur de se mouiller et de passer une nuit blanche.

Et nous trouvâmes deux professeurs, l'un de Bergerac, l'autre de Genève, plus un serrurier et son apprenti. La belle-mère du serrurier possède une ânesse, au nom vraiment prédestiné pour ce genre d'escapades : elle se nomme Sardine. Sardine fut attelée à la charrette où trouvèrent place la senne et nos habits de pêche. Puis, elle prit la route, et nous autres la plage, battant de nos talons nus le sable frais et ferme.

Vers les onze heures, nous touchions au but, une chaumière isolée dans une immen-

site déserte, parsemée de quelques joncs maigres. Sardine fut installée dans la chaumière. Et nous, serrés, ficelés dans de vieux vêtements de laine, nous mîmes la senne à l'eau.

Voici comment se pratique cette manœuvre: Quatre hommes marchent. devant, tirant sur une corde solide, un cinquième est à l'autre bout du filet et reste près du bord. Le sixième porte le sac. La situation de celui-là est aléatoire. Quand on ne prend rien, c'est une sinécure; si on pêche bien, il faut payer de sa personne...

Nous marchions à l'avant, sans mot dire, d'un pas régulier, tirant, tirant sur la corde, avec de l'eau jusque sous les aisselles. Le feu rouge de Cordouan, les gerbes électriques du phare de la Coubre nous éclairaient de loin, et du ciel sombre fourmillant d'étoiles, il tombait assez de clarté pour nous diriger. Mais ce qui nous frappait le plus, c'était la phosphorescence des eaux. Dès qu'on touchait à la mer, elle jetait des

feux. Nos corps étaient entourés de cercles de lumière; la senne, en glissant entre les vagues, dégageait des lueurs blanches, et près de nous, sous l'eau, nous distinguions de rapides éclairs, les uns larges, les autres minces comme des raies. C'était la trace des poissons plats ou longs, fuyant le piège.

Tout à coup, de l'arrière, un coup de sifflet retentit. C'est le signal d'atterrir. Aussitôt nous obliquons vers le rivage et d'un effort lent, les jarrets tendus, nous ramenons le filet, alourdi à la fois par l'eau, les algues, le sable. Enfin le voilà à terre, et chacun se précipite pour regarder. On distingue du blanc. C'est de bon augure. Une demi-douzaine de mules sont là présentant leurs flancs argentés. Le porteur du sac les

ramasse avec empressement. Puis, éclairant de sa lanterne tous les recoins du filet, retournant les algues, fouillant le sable, il découvre des soles, de petits turbots et des tères aussi, au dard malfaisant, que chacun se garde de toucher.

Aussitôt le filet vidé, un cri retentit : « A l'eau ! » et tout ruisselants encore, nous y rentrons.

On recommence la même opération dix fois, quinze fois. Tantôt le filet est presque vide, c'est une déception. Mais l'espérance anime les travailleurs, et puis la nuit est si belle ! Elle suffit pour nous payer de nos peines. D'autres fois les coups de filet sont heureux. Un gros turbot se débat dans les mailles et, de la queue, donne sur le sable des coups bruyants qui réjouissent le cœur des pêcheurs. Tout cela s'abîme dans le sac, pêle-mêle, et le porteur commence à peiner comme un portefaix. Mais voici deux heures du matin. La mer monte avec vigueur. Déjà ceux qui tiennent la

corde à l'avant, ont reçu de gros paquets salés, et perdu pied momentanément.

Mouillés jusque par-dessus la tête, ils renoncent enfin, plient la senne et l'emportent. — Sardine reprend la route avec le butin et les ballots de vêtements trempés. Les pêcheurs, vêtus de sec, regagnent leurs demeures à pied.

Mais, à ce métier, l'appétit se développe. Aussi le serrurier a soin, dans l'atelier spacieux, éclairé d'une lueur de forge, d'improviser un souper. Sardine est arrivée bonne première. Au moment où nous rentrons à notre tour, un parfum de friture nous accueille et nous leur faisons honneur, à nos poissons, conquis sur l'Océan, de haute lutte. « Sont-ils frais, sont-ils exquis! » Voilà ce que nous disons, tout en les arrosant d'un petit vin du pays... Et dans les lueurs de l'aube, accompagnés du chant des alouettes qui s'élancent de partout, nous regagnons nos domiciles avec nos parts de pêche.

En vérité si quelqu'un m'offrait les plaisirs les plus variés, je demanderais à choisir celui-ci : senner à la grande côte par une nuit d'étoiles !

Plus que d'autres, certains produits de la terre ont un caractère sacré. Parmi eux se trouve le blé. Chez les Grecs, Cérès nous apparaît couronnée d'épis mûrs. — Le grain de blé, pour les Egyptiens, est le symbole de l'immortalité. Avec le Christianisme, par le pain que le Christ rompit, un soir, en signe du sacrifice libérateur et de la communion éternelle, on peut dire que le blé est entré dans l'apothéose.

Rien de ce qui le concerne n'est indifférent. Quelle poésie dans les ^semailles !

Sur les noirs sillons auxquels des mains laborieuses confient le pain du lendemain, Victor Hugo nous montre le soir lumineux

Élargissant jusqu'aux étoiles Le geste auguste du semeur.

Jean Aicard chante :

Que le grand Napole'on meure Et qu'on vive en paix cinquante ans :

Mille en riront, pour un qui pleure ; Mais que le pain manque à son heure, Le plus sot ne rit pas longtemps.

Depuis le jour où il sort de terre, aux derniers rayons du soleil d'octobre, à travers le long sommeil hivernal, le réveil du printemps, jusqu'à la moisson d'août, une attention inquiète suit l'évolution de ce brin d'herbe tendre, destiné à devenir la nourriture des hommes.

En juin, c'est la mer houleuse aux flots verts, constellés de coquelicots et de bleuets. Du milieu des vagues où roulent des myriades d'épis, on voit les pommiers émerger

comme des îlots. Le cri de la caille sonne par les sentiers. Et là-haut, l'alouette au gosier intarissable égrène son chapelet de perles.

En juillet, les champs jaunis ressemblent à de l'or. On dirait, quand le vent fait bruire les pailles entrechoquées, entendre déjà le grain mûr ruisseler dans les boisseaux. Le pain chante sur pied, par les beaux jours; mais si l'horizon se voile, un frisson court dans les tiges comme au cœur des paysans. Il suffit d'un orage, et voilà détruit le labeur de l'année.

Enfin voici la moisson, la grange, les batteurs. Puis la meule du moulin, et le pétrin du boulanger ou des ménagères. Le pain est sur la table. Avant de le manger, pensez qu'il est le fruit de la peine des hommes et du soleil de Dieu. Prenez-le dans la reconnaissance et la fraternité. Ne souffrez pas qu'il s'en perde une miette! Volontiers rompez-le avec ceux qui n'en ont pas. Comme souffle l'air, et jaillit la

source; comme luit le matin, le blé doit pousser pour tous.

Et c'est ce blé, don libéral de Dieu, conquête laborieuse des travailleurs; ce blé que toute créature attend, qui nourrit la veuve, soutient l'orphelin, c'est ce blé que tu rafles, et confisques, accapareur ! — Tu mets la main sur ce qui n'est à personne As-tu le droit de cacher le soleil pour te faire de l'or avec ses rayons? As-tu le droit de capter les sources? Tu n'as pas plus celui d'accaparer le blé. Ton commerce est une infamie, un crime de lèse-humanité. C'est une honte générale que tu puisses l'exercer. — Ne me parlez pas de liberté. La liberté des affameurs c'est la privation, la famine, les maladies, la misère, la mort pour les plus souffrants et les plus intéressants d'entre nous...

Une femme vole un pain parce qu'elle en est réduite aux dernières extrémités. Il se trouve des logiciens pour déclarer dangereux qu'on n'impose aucun châtiment à cet acte d'anarchie. L'impunité d'un semblable détournement pourrait lui susciter des imitateurs.

Comme c'est raisonné, cela, comme c'est scrupuleusement juste, de cette stricte justice qui est sœur de l'iniquité!

Mais s'il est dangereux que quelqu'un prenne un petit pain, que sera-ce, si cet autre s'adjuge des monceaux de blé et met la clef des greniers dans sa poche? S'arroger le droit de prendre un petit pain par faim, c'est de l'anarchie, dites-vous? — D'accord, mais si mince! Il faut y regarder de bien près pour s'en apercevoir. Accaparer le blé c'est de l'anarchie monumentale, gigantesque. C'est un acte d'hostilité contre tout le genre humain.

Un privilège si monstrueux réclamé par un seul, c'est le droit des multitudes

foulé aux pieds! On trouve cela simple, pourtant.

Quant à moi, connus ou inconnus, je vous hais, vous qui spéculez sur le pain ! Je vous mets au même rang que les marchands d'esclaves. Il y a du sang sur vos mains et sur votre argent.

Profanateurs, blasphémateurs, trafiquants maudits, faut-il que l'humanité soit un troupeau de moutons pour tolérer de pareils loups !

^SF~

Le train roulait vers la campagne lointaine, où le printemps désiré, si lent à venir, faisait enfin son entrée. Et les yeux des voyageurs, saturés de grisaille hivernale, de rues étroites et de toits hérissés de cheminées, se reposaient sur la neige des cerisiers, sur la tendre verdure naissante, le long des bois et des haies.

L'homme ne se lassera jamais de voir la nature sortir de son long sommeil. Quand les pêchers se revêtent de rose, les poiriers de blanc, que les bourgeons des pommiers

UNE PESTE IOI

font explosion, laissant des grappes de fleurs ruisseler de leur enveloppe déchirée, le plus triste se reprend à la vie, et comme le vin fermente en cave, dans la saison où la sève monte aux sarments de la vigne, l'espérance humaine renaît dans l'universel renouveau.

Pourquoi faut-il que la gent mercantile des épiciers et vendeurs de tout acabit s'en soit aperçue? Cette race est sans pitié comme sans idéal. Nous sommes créés et mis au monde pour acquérir ses produits et subir sa réclame. Dans la voiture publique où nous circulons, dans le livre que nous ouvrons, sur le banc où nous cherchons le repos, sur le mur qui nous fait face, au fond de notre assiette ou de notre verre, partout sa réclame nous persécute. Le jour a pour plaie les affiches, la nuit les rampes à gaz, fléau des yeux avec leurs alternatives d'éclatante lumière et d'obscurité noire. Au spectacle, entre deux actes, un rideau s'abaisse. Vous sortez de la société des poètes : vous

devenez la proie de la toile indiscrète prétendant imposer ses annonces à votre attention. Détournez vos yeux du rideau, vous retrouverez les mêmes annonces dans le journal où vous essayez de vous réfugier. . . Enfin vous prenez la fuite, vous vous échappez vers les champs, rêvant de purifier vos yeux de toute cette orgie multicolore. Hélas ! si vous pensiez regarder la nature en paix, vous comptiez sans votre hôte, mon ami. Votre goût pour la nature servira les intérêts commerciaux. Ce sont les premiers de tous les intérêts ; on vous empêchera de l'oublier.

Vous aimez voir les pâquerettes consteller la prairie? Bon. C'est donc là qu'on fera poser l'affiche qu'il vous faut regarder. Subitement, en pleine joie de contemplation, vous verrez flamboyer sur une pancarte : « Moutarde Bornibus ! »

Un joli coin de bois semble-t-il devoir attirer vos regards, vite on y place un avis : «Pneu Michelin».

UNE PESTE Io3

Dans ce champ de luzerne vous guette le Biberon-Robert; sur un toit s'embusque le Jambon Olida ou le Chocolat Suchard.

Et plus vous allez, plus le scandale augmente ; bientôt des deux côtés du chemin de fer, ce n'est plus qu'une palissade de planches énormes d'où, impudemment, un tas d'émulsions Scott et autres Maggi, violentent votre attention. Plus d'horizon libre, plus de vues que le regard, jeté sur le paysage, espérait. Entre le cacao Van Houten, la bière Karcher, les chaussures Bully, les biscuits L. U. L. U., il vous restera des échappées, si elles ne sont pas bouchées à leur tour par le Petit Journal, enragé à proclamer son million de lecteurs. Les écueils de la mer, les flancs rocheux des montagnes, ont subi l'impur contact du badigeon. Sous leur livrée d'esclave, ils vantent la gloire des hôteliers et les délices des casinos.

Où s'arrêtera cette fureur inhumaine?

Pendant longtemps encore, je le crains,

nous serons condamnés à constater ses progrès.

Mais, malgré le dégoût qu'il m'inspire, je hais moins ce hideux travers de notre civilisation, que je ne hais un fléau analogue sévissant dans le monde spirituel. De ce fléau, la plus extravagante réclame n'est que l'image affaiblie.

Il peut être fastidieux de tomber aux mains des faiseurs de réclame, mais du moins la conscience n'est pas froissée, tant qu'il s'agit seulement de moutarde, de cirage, de papier à cigarettes ou de binocles ne tombant pas du nez. La situation empire singulièrement, lorsque vous devenez la proie des marchands d'orviétan politique et des bateleurs sacrés. La réclame commerciale n'en veut qu'à nos sous. L'autre, quand elle nous crie: «Prenez mon ours», se dispose à nous prendre nous-même. Ne trouvez-vous pas odieux de penser qu'on est le goujon ou la carpe guettés par d'astucieux pêcheurs? Si cela vous est égal,

vous êtes plus philosophe que moi, ou alors vous avez un tempérament de batracien.

Dieu, qu'il devient difficile maintenant d'éviter les industriels rêvant de nous capturer au bénéfice d'un parti ! Leurs engins innombrables sont dressés partout. Ils opèrent de jour et de nuit, sur terre et sur mer, en voyage et à table. Sauvez-vous dans n'importe quelle solitude : ils vous y attendaient. Non contents de spéculer sur les hommes faits, ils étendent leurs opérations à l'enfance. Il n'y a pas d'âge qui soit à l'abri de leurs tentatives. Encore s'ils travaillaient pour le bon motif: éclairer les hommes, les convaincre, leur montrer le droit chemin ! Mais c'est le moindre de leurs soucis. Il leur suffit de les démarquer. Pour les amener à se laisser faire, c'est peu de vanter la pure doctrine, il faut dénigrer celle du voisin. La concurrence commerciale la plus acharnée n'a rien inventé qui ne soit dépassé par la rage des partis à se noircir et se diminuer les uns les autres. Trois acci-

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dents aujourd'hui sont toujours à redouter et, pour n'en être pas trop surpris, chacun doit s'y attendre : Etre photographié, à son insu, dans les plus singulières attitudes; être écrasé par une automobile; tomber aux mains de gens qui, seuls ont raison, seuls ont inventé la poudre, seuls aiment leur patrie, seuls connaissent et dévoilent les mystères de l'univers et les plans de Dieu. L'âme humaine est le temple dont ils sont les vendeurs. Ils l'ont transformée en bourse où chacun crie ses actions afin de faire baisser celles du concurrent. Je les déteste, je les fuis ! un rat pestiféré m'est moins en horreur que ces pitres de l'idée, ces camelots du divin.

Mais c'est trop s'arrêter devant des abus irritants. Passons à un mal plus subtil, mais plus perfide. Je veux parler de l'accapare-

ment du monde intérieur par les opinions toutes faites, s'étant presque partout installées. Avez- vous jamais éprouvé le plaisir de fouler une neige vierge de tout pas humain ? Voilà une satisfaction malaisée à se procurer dans le monde de la pensée horriblement piétiné. Des hommes ont dressé la carte de l'infini, mis partout leurs signes, leurs jalons, leurs étiquettes. On ne peut plus y marcher, sans rencontrer un cicérone vous offrant le bras, ou un prédécesseur affichant la prétention de vous recevoir. Cette confiscation du monde par les systèmes clos, ressemble à certaines contrées tout en jardins, où les murs entre lesquels vous circulez empêchent la vue. Le pire, c'est que ces prétendus maîtres de l'Univers sont seulement des maîtres in partibus. Ce qu'ils appellent le monde, ce sont des toiles peintes, nous masquant la véritable réalité. Ils nous empêchent de penser, de voir, de chercher par nousmêmes.

Ils nous font vivre dans une création artificielle et nous stérilisent l'esprit. Je plains l'homme embarrassé dans la pensée d'autrui, mouche empêtrée dans des fils d'araignée. Je plains le malheureux ne pouvant plus penser sans glisser dans l'ornière d'un souvenir, ni chercher à exprimer une idée sans choir dans une réminiscence. Or, cet homme c'est le civilisé actuel. Son esprit disparaît sous les empreintes de l'esprit d'autrui, comme la peau d'un Canaque sous ses tatouages.

La plupart d'entre nous n'ont aucune idée du malheur qui leur est arrivé ; ils l'exhibent à l'égal d'une distinction. Et surtout, ils prennent des précautions, afin que leurs enfants en soient victimes à leur tour.

Notre éducation est une conspiration contre l'originalité, un vaste complot contre le danger de penser par soi-même. Tuer la curiosité sous l'amas des renseignements tout faits; occuper chaque minute du temps

UNE PESTE ICC

pour qu'il ne puisse rien se passer de personnel : voilà le principe.

Si une fissure se remarquait, si le programme n'était pas hermétique : calfeutrer l'intervalle par des leçons d'agrément, des distractions obligatoires, du convenu enfin, de l'emprunté.

L'infortune sociale que nous redoutons le plus, au point de vue des enfants, c'est qu'ils soient poussés par les événements, hors de la société organisée et de ses abris, pour vivre de la vie des vagabonds. Mais qu'est ce désastre, en comparaison de celui qui menace l'homme ayant choisi sa voie en dehors des chemins battus? Celui-là est vraiment, aux yeux du bourgeois de l'esprit, un vagabond sans feu ni lieu, et qui pis est, il est suspect de s'être fabriqué à luimême ses papiers.

Quand je pense à toutes ces choses, une immense nostalgie me prend d'un monde neuf, intact, de sentiers inexplorés, où l'âme, en tête-à-tête avec le grand mystère, ne

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serait troublée par l'offre d'aucun interprète. Je rêve de Textes où nul commentateur n'a laissé l'empreinte de ses doigts, de sources non captées, de merveilles non cataloguées...

Mais qui sait? dans cette belle solitude inviolée, ne regretterais-je pas bientôt mon semblable et la réconfortante chaleur de son contact ?

L'horreur de l'inconnu envahirait mon âme et, sans doute, au retour de cette lointaine et périlleuse pérégrination, ainsi qu'on salue de loin la fumée du toit paternel, qui pourtant nous incommodait dans la chambre, je saluerais comme un symbole heureux l'apparition de la première affiche, et j'embrasserais comme un frère le premier camelot rencontré.

On s'en passerait. — Mais leur volonté de vivre est bien arrêtée : elles pondent des légions d'oeufs, en gage à l'avenir. Il est impossible d'espérer leur destruction : nous en aurons toujours. Leurs ancêtres bourdonnaient sur la terre, avant l'apparition de l'homme, et sur les restes de notre race disparue, leurs descendants s'ébattront au soleil.

En attendant, nous sommes libres d'en penser ce que bon nous semble, et de le dire publiquement.

Vous ne me croiriez pas, en cet irritant sujet, si je promettais de dire seulement du bien de ces dames à six pattes. Que serait-ce, si les pauvres bestiaux prenaient la plume; si les chevaux, les bœufs, tous les martyrs, piqués, sucés, meurtris, pouvaient donner une expression à ce qu'ils ressentent, lorsque l'ardente canicule les livre à cette nuée de bourreaux !

J'ai lieu de supposer que dans le camp des mouches on se doutait un peu de mes intentions. Un flair incroyable distingue toute l'engeance: on ne dit pas pour rien : «une fine mouche». Toujours est-il que, depuis mon arrivée dans ce bois de sapins, où je me propose de les traiter selon leur mérite, d'innombrables essaims bourdonnent autour de moi.

Taons au suçoir avide, terreur des bêtes

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de somme, et qui me prennent pour un ruminant. Moustiques effilés, friands de sang humain. Grosses mouches noires, peste des fromages et des boucheries, mères hideuses de l'immonde asticot. Ce sont ces vilaines bêtes, toujours ivres de pourriture, qui se chargent de nous inoculer le charbon et de véhiculer complaisamment un tas de contagions.

Puis il y a la mouche ordinaire, celle des restaurants, des cuisines, de la soupe, ayant pour tombeau tour à tour une as« siette de miel ou une tasse de lait Que celui-là lève le doigt, qui ne lui a jamais servi de sarcophage ! Il lui sera beaucoup pardonné cependant, car elle ne pique pas, amuse l'écolier en classe et le prisonnier au cachot... Elle vaut mieux que toi, Tipule des prés, petite hypocrite, aux ailes d'azur, aux yeux couleur d'arc-en-ciel, mais au dard acéré, jolie comme un colibri, mauvaise comme la gale.

Ce n'est pas assez que toute cette ver-

mine m'environne. D'imperceptibles moucherons font, eux aussi, partie de ce complot manifeste. Susurrants, insupportables, ils ne doutent de rien, cela se voit.

Je suis leur chose. Quand il leur plaira, mes fosses nasales leur serviront de promenade, mes oreilles de salle d'orchestre et mes yeux de baignoire?

Race pullulante des mouches, qui donc te nombrera, s'il n'a d'abord compté les étoiles des cieux et le sable des mers? Y a-t-il un chiffre capable de renfermer tes genres et tes espèces? Non, celui-là pousse l'impertinence à son comble, qui ose poser à l'homme cette question : quelle mouche te pique ? Peut-on savoir, entre tant d'insectes malfaisants, lequel vous a choisi comme victime?

Je comprends que, par une sorte de respect pour la bonté divine, l'antiquité ait hésité à lui attribuer la création des mouches, préférant charger de cet acte un certain mauvais génie appelé Belzébuth, «Dieu des

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mouches». Quelle preuve de l'universelle exécration. Et comme elles ont à cœur de s'en rendre dignes! Je les vois à l'œuvre, à cette heure, où je suis le point de mire de leurs ressentiments concentrés. Elles ont juré, levant leurs pattes impures, que je ne finirais pas cet article, où l'honneur de la corporation est attaqué, et ce ne sera pas de leur faute si le serment reste vain. Oh, l'infernale collaboration, dans cet assaut de toutes contre un seul!

L'une me boit mon encre. L'autre court sur mon papier d'un air de petite demoiselle furieuse, faisant à ma prose des gestes de mépris. Plusieurs, grouillant dans la cime de mes cheveux taillés en brosse, me font éprouver des sensations horripilantes; tandis que d'aucunes me chatouillent dans la nuque, trottent sous mes manchettes, se désaltèrent à mes glandes lacrymales, ou se gorgent de mon sang.

Mais elles n'auront pas le dernier mot. Allumons une cigarette; faisons autour de

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nous griller des pommes de sapin : A quelque chose fumer est bon. Arrière, suppôts de Belzébuth !...

...Nous disions donc : ...la mouche est une bête obstinée. — On accuse l'âne aussi d'entêtement. — Permettez... Je ne laisserai pas s'établir cette connexion. L'âne use du droit de légitime défense. Pauvre bourrique, sur qui chacun s'acharne, tu as fini par te cuirasser d'inertie. Sous les cris, tu fais le sourd; sous les coups, tu fais le mort. Le stoïcien n'en use-t-il pas de même lorsqu'il oppose un front impassible aux atteintes du sort? Moins stupide que ceux qui te rossent, tu prouves, en imitant les grandes âmes d'autrefois, que ta peau grise est égale à leur toge de laine blanche. Aussi t'ont-elles immortalisé, en traçant leurs fortes pensées

sur le parchemin que tu nous lègues par testament. Tu rends service par où tu as souffert : le stylet des sages te venge du bâton des sots.

Oui donc oserait te comparer à la mouche? Par quel comble d'ineptie pourrait-on mettre sur la même ligne ta patience à souffrir et son obstination agressive autant qu'absurde? Tu n'assièges pas les portes que l'on te ferme. Ta dignité se refuse à jamais remettre le sabot sur le seuil qui t'a repoussé. Tu vas ton chemin, sans molester personne, ne demandant rien au monde que la paix. La mouche, au contraire, trouble celle de chacun. Il suffit de la chasser pour qu'elle revienne avec un entrain nouveau. Son bonheur est de s'installer là où sa présence agace. Regardez dormir ce bébé, dont elle convoite la bouche où pend une goutte de lait; ce pauvre malade, enfin assoupi vers le matin... Vous écartez de leur chevet, dix fois, cent fois, l'importune bestiole. Elle ne se lasse pas. A moins de

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l'assommer, vous n'en aurez pas raison. Et quand enfin vous l'étendez morte, dix autres convolent à son enterrement.

La mouche lasserait la patience des anges, s'il y avait des mouches au royaume des cieux. En attendant, elle asticote sur son siège l'austère magistrat dont le crâne chauve lui sert de miroir, et le binocle de belvédère. Elle énervé l'orateur dont elle sillonne la figure en tout sens, au moment où il s'efforce de retenir l'attention d'un auditoire somnolent, occupé lui-même à se défendre des mouches ou à suivre de l'œil leur vol capricieux.

Et qui donc les égalerait en impudence? Ont-elles jamais respecté quelqu'un, ni quelque chose ? Quel est le tableau, la statue, le vase sacré, la majesté humaine, la blessure douloureuse à l'abri de leur contact indiscret?

La mouche a ses entrées partout. Elle est le symbole de certains hommes sans tact ni respect, dont c'est le métier de tou-

cher à tout, et qui s'installent dans chaque sujet, comme une mouche sur un nez...

Et cependant, quand elles tombent à l'eau ou dans mon café, je les retire, et je m'amuse à les voir sécher leurs ailes au soleil, pour partir d'un trait, heureuses de vivre!

Et je les prends presque comme d'innocentes victimes, tombées au piège de noires machinations, lorsque la toile perfide de l'araignée les arrête au passage. Oh !

quand elles se débattent dans les étreintes de ce filet, où leurs pattes, leurs ailes successivement s'engluent, et que le monstre arrive pour les boire toutes vivantes, je n'y tiens plus... Je brise leurs liens et les délivre. Et durant la minute où elles se nettoient sous mes yeux, astiquant leurs ailes, brossant leur corselet, j'oublie tous leurs mé-

faits. Je ne vois plus qu'une pauvre créature captive revenant à la liberté. Admirant cette prestesse des mouvements, la merveilleuse propreté de cette toilette, la structure étonnante de ces grands yeux à facettes, ce n'est pas à Belzébuth que ma pensée remonte. Je me dis que chacun de ces insectes est un tissu de merveilles, et je reste songeur.

Faut-il que derrière le voile de ce monde visible une richesse infinie de sagesse soit cachée ! Voici un être éphémère, à nos 3Teux inutile, gênant. Et pourtant il résume en lui une part de génie si grande que tous les hommes réunis ne sauraient rien créer de semblable, ni même arriver à le comprendre.

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