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SUR LE PASSAGE DES FLEURS

A pas pressés, un commissionnaire s'en allait, emportant pêle-mêle, ramassées entre ses bras, suspendues à ses coudes, une demi-douzaine de corbeilles à fleurs, de jardinières, le tout lamentablement fané.

Aux carcasses nues, aux grands arcs des anses d'osier, les nœuds de ruban pendaient, faisant l'effet de dentelles sur des squelettes... L'opulente floraison des bouquets débordants était réduite à quelques brins desséchés où tremblaient des feuilles

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mortes et des corolles d'un jaune fripé. Des marguerites découronnées, il restait le cœur durci; les roses, après la chute de leurs pétales, n'étaient plus que d'affreux petits boutons sur des rameaux hérissés d'épines. Deux lis, gracieux encore, inclinaient tristement la tête semblant pleurer sur toute cette désolation. L'homme, lui, traînait sa charge, empoignée brutalement, comme une chose sans valeur et dont on se débarrasse.

Mais , sur le passage de ces fleurs , la figure des passants était curieuse à observer. On s'arrêtait, se retournait, suivant du regard, comme on suit les convois funèbres. Une pitié respectueuse se trahissait dans les yeux, dans les attitudes de presque tous, et leur pensée se devinait : « Pauvres fleurs, que les voilà défaites et passées, et comme ce rustre les secoue et les porte vers leur tombe peu galamment! » Quelques-uns, rares, haussaient les épaules; ainsi les haussent certaines gens, voyant

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passer un infirme. Des gamins étourdis se livraient à des gestes comiques.

Un plantureux cocher, campé comme un bronze au bord du trottoir, fixait sur ces dépouilles sa face de bon vivant, plus florissante à côté de tant de maigreur. Cela avait l'air de lui donner à réfléchir.

Somme toute, ces fleurs formaient tableau et faisaient sensation. Misérables débris d'une fête, souvenirs de quelque jour de naissance ou de fiançailles, elles éveillaient l'image de nos vies fragiles, excitant surtout de la tendresse, de la compassion.

Il vaut la peine de comparer le départ des fleurs à leur arrivée. Quand elles arrivent, fraîches et pimpantes comme de belles jeunes filles parées pour un bal, ceux qui les portent sont glorieux. Fiers de leur charge et de l'admiration qu'elle excite, ils ont l'air de porter un saint sacre-

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ment. — Sur leur parcours des mains d'enfants se tendent: « Oh! les belles fleurs! donnez-m'en une» ! Les femmes ouvrent de grands yeux et rêvent à l'heureuse mortelle vers qui vont ces hommages fleuris. C'est une rumeur continue de voix, d'exclamations, de remarques. Et ces remarques ne sont pas toutes débonnaires, surtout si les corbeilles sont riches et les bouquets recherchés. Leur luxe alors éveille l'envie: « Ont-ils de la chance de se payer de si belles choses!»... Les gens positifs sont agacés : « Faut-il être bête pour dépenser de l'argent à de pareilles folies ! » D'autres murmurent, et ils n'ont pas toujours tort : « Ah ! ces bourgeois égoïstes et repus ; s'accorder de telles fantaisies, quand le pauvre monde meurt de faim ! »

Ain^i le moindre prétexte suffît pour révéler le cœur des hommes et les pousser chacun à manifester ce qui est en lui. Point n'est besoin d'enterrer un citoyen illustre, ou que passe un grand de la terre

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avec son escorte. Une fleur apportée ou emportée suffit, et l'éternelle question de notre destinée, les passions du jour, les saintes pitiés comme les grandes colères et les basses jalousies sont là toutes prêtes à s'agiter sur son passage.

Les lenteurs de la justice font le désespoir des consciences droites, avides de situations nettes et de rétributions équitables. Mais quand, par exception, le châtiment suit le crime, frappant juste et frappant vite, c'est un soulagement et une satisfaction. Afin de se procurer ces réconfortantes impressions, il n'est pas rare que l'homme intervienne dans les causes. Il hâte les solutions, précipite les dénouements, réalise la justice sommaire, peu parente de la justice

UN JUSTICIER l3o,

vraie- Je viens encore d'en recueillir un exemple in anima vili. On peut le dire, quand il s'agit d'une vieille rosse en route pour l'abattoir. Voici les faits.

Nous sommes un mercredi après midi, au boulevard de l'Hôpital. Au dôme de la Salpêtrière, l'horloge marque trois heures. C'est l'heure où le marché aux chevaux, établi dans ce quartier, touche à sa fin. Par la grille de l'immense terrain, des chevaux sortent, de toute taille et de toute valeur. Beaux couples de chevaux de maître, au poil luisant, à la tête fièrement relevée. Gros percherons à la démarche lourde, aptes à traîner le camion ou le tombereau ; poneys, délices des enfants. Plus le cheval est de prix, plus est propre et soigneux le maquignon. Ses égards aussi se mesurent à la valeur de la marchandise.

Mais, voici de vieilles rosses étriquées. A leur tour, elles sortent du marché. Au lieu de descendre vers la ville comme les autres bêtes, elles tournent à droite et se

mettent à monter la côte raide du boulevard.

Des palefreniers de rencontre les conduisent. C'est une dernière étape. En haut de la côte on fera demi-tour et on entrera à l'abattoir.

Ce défilé de haridelles éclopées allant à la mort, est mélancolique. Leur maigre peau, trouée par endroits, cache mal les os; leurs membres sont tordus et noueux, pareils à des racines de chêne. Comme prix d'une existence de labeur, elles vont recevoir un coup de couteau. Pauvres vieux carcans, je vous accompagne du regard, sur ce calvaire que vous gravissez, et je vois vos croupes tourmentées, fléchir sous le fardeau. Sans doute vous portez votre part des douleurs inévitables; mais combien aggravée par l'iniquité des hommes... Ainsi, il n'est pas rare que ce voyage suprême soit accompagné de coups de trique. Plus rien à ménager dans cette clientèle d'équarrisseur. On peut cogner dessus. ..

Nous étions là plusieurs sur le trottoir à regarder passer le cortège lamentable, lorsqu'une scène révoltante se passa.

Un jeune palefrenier, trouvant sans doute que son cheval n'allait pas assez vite, s'était mis à le frapper furieusement. Il donnait du fouet sur la tête, les yeux, le nez de la bête tenue en laisse. Quand le bras se fatiguait de fouetter, c'était une série de coups de pied dans le flanc. La rosse, complètement affolée, essaya de se cabrer et roula sur le pavé. Les passants étaient indignés. Un ouvrier se détacha de leur groupe et se mit à faire des observations au bourreau, qui les reçut mal.

L'affaire se corsa. Bientôt on vit le bras de l'ouvrier se lever et une giffle magistrale s'abattre sur le maquignon.

Du trottoir, un bravo salua ce geste vengeur. Mais alors, ce fut au tour du justicier de perdre la mesure. Encouragé par l'assentiment de la galerie, il se rua sur l'antagoniste, à coups de poing. Un gardien

de la paix intervint et conduisit les hommes au poste. Le justicier m'avait fait signe de le suivre... je n'y manquai point. Témoin, devant le commissaire, je fis de cette affaire un récit impartial. On m'a depuis lors averti qu'elle était demeurée sans suite...

Elle a eu cependant des suites : Pour le vilain palefrenier, un œil poché, et pour vous, lecteur ami, ce récit. En le terminant je reste en proie à un trouble qui me saisit l'autre jour, au sortir du commissariat. Ce trouble est causé par le rôle du justicier. Il n'y a pas de plus beau rôle, mais il est terriblement difficile.

Quand le premier coup vengeur tomba sur la tête du misérable, acharné après une pauvre brute moribonde, ce fut comme un éclair de la justice manifestée. Le cri d'approbation qu'il nous arracha était légitime. Et cependant ce cri avait amené un tel excès dans la répression, que la victime en devenait presque intéressante, alors que dans le justicier apparaissait la bête hu-

maine. Cette bête nous l'avions réveillée par nos applaudissements. L'intention était juste, le résultat funeste. Sort assez commun des actions humaines. Et, devant la question, s'il faut laisser faire ou intervenir, nous resterions dans une terrible indécision, si nous n'avions comme guide la lumière intérieure. A elle de nous renseigner. Elle nous dira: «quand tu t'abstiens, méfie-toi de ta mollesse; si tu interviens, c'est de ton ardeur qu'il faut te méfier.»

Deux cents personnes sont accoudées aux parapets du petit bras de Seine, coulant entre Notre-Dame de Paris et les restes du vieil Hôtel-Dieu. Incessamment accourent de nouveaux curieux. Ils se haussent sur la pointe des pieds et regardent par-dessus les épaules des premiers arrivés. A les voir de loin, ils ont l'air fasciné de gens qui assistent à un drame, à quelque suicide peut-être ou sauvetage émouvant.

Pour ne rien manquer d'un pareil spectacle, les voyageurs désertent l'omnibus;

les riverains quittent leurs boutiques et traversent le quai.

Or, que se passe-t-il ? — Un chat est à l'eau. Oui, un chat, ni plus ni moins. Un petit chat gris et blanc de taille moyenne. Le pauvre a une corde au cou. Mais la pierre, qui, sans doute, fut fixée à cette corde, s'est détachée, et l'animal, émergé du fond, dont il porte au visage les traces vaseuses, nage, se débat, cherche à échapper aux flots.

Par malheur il y a, le long des bords, des murs élevés, polis par le courant et n'offrant aucune prise, même aux pattes d'un chat. Quand il a cherché vainement sur l'une des rives un endroit par où se hisser et sortir, le nageur aux abois se tourne vers l'autre rive, traverse péniblement le canal et, au bout de tant d'impuissants efforts, rencontre les mêmes obstacles.

Le voici qui s'accroche à une anfractuosité de la pierre et parvient à se tirer de l'eau jusqu'à mi-corps. Mais il ne peut se

maintenir et, au bout d'un instant, retombe, entièrement submergé.

Revenu à la surface, il recommence à lutter, d'un mouvement toujours plus lent. De temps en temps, il pousse un cri, qu'on voit plutôt qu'on ne l'entend, élevant des regards suppliants vers les spectateurs de là-haut. Ceux-ci, de plus en plus captivés, à mesure que la scène se prolonge, ont pris parti pour le moribond qui se défend avec un espoir si opiniâtre. Quant il paraît se ranimer, un murmure de satisfaction traverse la galerie; s'il faiblit, un silence de mort règne tout autour. Chacun en réalité semble avoir identifié son propre sort avec cette vie en détresse dont le salut ou la perte deviendra pour tous un signe de bon ou mauvais présage.

Soudain, un gamin apparaît, un de ceux qu'on rencontre partout à l'affût de toutes les nouveautés. A peine a-t-il compris de quoi il s'agit, que, quatre à quatre, il se précipite par l'escalier sur le chemin de

halage. Par un prodige d'habileté, il parvient à se laisser descendre jusqu'à un bon mètre au-dessus de l'eau, sur un de ces gros anneaux où les bateaux s'amarrent.

Il s'y amarre lui-même par une jambe, se balance dans le vide et lance au naufragé le bout de son cache-nez.

Le chat, sur le point de sombrer, ramasse sa dernière vigueur et enfonce ses griffes dans ce lambeau sauveur. En un instant, pareil au poisson mordant à l'hameçon, il se trouve lancé sur le bord où, d'un bond, le gamin le rejoint.

Alors un tonnerre de bravos éclate le long des parapets, et l'enfant, rouge d'émotion, emporte en courant la conquête qu'il vient de faire sur la mort.

O pouvoir mystérieux de la vie! Nous avons beau la méconnaître, passer d'un pas brutal sur ses merveilles. Nous avons beau, livrés à des impulsions perverses, nous faire, à certains moments, un plaisir de la destruction : une heure arrive où, par cela

même que le drame de la vie et de la mort se déroule, poignant, devant nous, c'est pour la vie que nous faisons des vœux contre tous ses ennemis. Une foule affairée suspend sa course, manque ses rendezvous, néglige ses affaires et se passionne en faveur d'un chat qui ne veut pas mourir. Et le gamin railleur, lui qui d'ordinaire casse les vitres, taquine les animaux et se moque des autorités, saisi d'une pitié subite, devient le sauveteur d'une bête, au risque de se noyer lui-même.

Reconnaissons ici l'influence de la Volonté souveraine ayant voulu que la vie soit, à qui toute créature est sacrée, et qui se manifeste dans les meilleurs des hommes par l'instinct sublime de se dévouer, de chercher et de sauver ce qui est perdu.

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