‹ L'ame des chosesChapitre 7 sur 48 · LES LEÇONS DE LA MONTAGNE II · texte numérisé non relu

LES LEÇONS DE LA MONTAGNE II

celles des hommes me sont apparues semblables. Nous aussi, nous supportons différemment les épreuves et les difficultés de la vie. Elles contrarient la croissance chez les uns, exterminant les autres complètement. Mais il en est que l'attaque fortifie. Ils grandissent dans la lutte. Les coups de l'adversité leur forgent une armure. Je les admire, ceux-là, comme je considère avec intérêt le sapin robuste ayant triomphé dans la lutte.

Pourtant je ne sais quelle tendresse émue me fait arrêter près des pauvres petits arbrisseaux rabougris, vaincus et mutilés. Je me dis que le même Créateur les a fait pousser les uns et les autres, comprend ce qui leur arrive et n'en oublie aucun. Leur place est marquée dans son plan. N'est-ce pas aussi là notre consolation dans la vie obscure?

Ceux qui grandissent, grandissent par sa force; ceux qui tombent, tombent dans ses bras.

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Les flots sont le fidèle symbole de la vie humaine. On parle du cours de l'existence, de sa source, de l'Océan de l'Eternité, où vont se jeter les petits ruisseaux, images de la vie individuelle, et les grands fleuves, image de la vie collective.

Comme les flots, la vie a ses tourmentes, ses fougues, ses repos. Elle est trouble aujourd'hui, terne, semblable aux torrents limoneux grossis par l'orage; demain elle sera limpide, et le voyageur, côtoyant ses bords, distinguera le sable clair et les cailloux polis sur le lit profond.

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Une vie souillée ressemble à ces rivières où l'industrie déverse ses poisons. La surface en est barbouillée de graisses et de poussières. Du marécage qu'elles recouvrent montent d'impures exhalaisons. Dans une vie pure se reflète le ciel, comme dans une eau transparente se mire la colline, se regardent les étoiles.

La gaîté de l'enfance rappelle ces alertes petits cours d'eau, sautillant à travers les ravins, où labergeronnette mouille ses pattes rapides. Est-il une parole, un cri, une couleur peignant mieux la joie humaine que le sourire infini du soleil sur les rides scintillantes d'une mer bleue? Et, quand les ondes ralenties sanglotent à travers les roseaux, ne dirait-on pas entendre des voix qui pleurent? Le flot tour à tour murmure, gazouille, chante, se plaint, gronde, tonne. Il a ses caresses, ses colères.

J'observe l'homme actif, à l'effort utile, au généreux courage, celui dont la vie est pleine de labeurs et de luttes. N'est-il pas,

en sa noble activité, pareil à ce fleuve qui pousse les roues des moulins, actionne les turbines, porte les navires, féconde les prairies et les champs?

Le paresseux est représenté par la mare croupissante où des reptiles noirs déposent leurs œufs.

Comme le fond des eaux trop silencieuses, l'âme de l'hypocrite nous ménage des surprises. Ne vous fiez pas à cette douceur de surface, elle recouvre des pièges, des abîmes: Il n'est pire eau que l'eau qui dort!

Je suis assis au bord d'un torrent gonflé par la fonte des neiges. Quel charme secret m'a incliné à le suivre depuis son origine, à la base du lointain glacier? Je ne sais. Mais, plus je me familiarisais avec lui, chemin faisant, plus je croyais observer les destinées d'un être vivant. Tout d'abord il a coulé sur des terrains nus récemment abandonnés par la neige. Une multitude de petites veines étroites s'y rejoignaient en une grosse artère, et la course commençait,

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modérée d'abord, puis accélérée, jusqu'à un pan de rocher abrupt où subitement ce fut un saut dans le gouffre. Par des sentiers détournés, je vins rejoindre là mon compagnon de route... un peu étourdi par sa chute. Il bouillonnait et tournoyait dans une sorte de cuve énorme, d'où bientôt il s'échappait à travers les pâturages d'un vaste plateau. Là son cours se faisait paisible, se complaisant aux détails du paysage, flânant dans les anses tranquilles, s'attardant à folâtrer avec les renoncules. Arrivé à la limite des forêts de sapins, ce fut la descente, toujours plus précipitée jusqu'en cette gorge escarpée où la beauté du spectacle me retient. Adieu la sereine promenade par la prairie alpestre. Ici c'est un autre monde. Toutes les puissances semblent s'être liguées contre le cours d'eau pour l'empêcher de descendre en paix. Des troncs d'arbre se sont couchés en travers de son lit. Des quartiers de rochers y ont élu domicile. Contre eux le

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torrent se brise, écume, s'élance en gerbes, retombe en cascades, poudroie en fine rosée que de minuscules arcs-en-ciel irisent par instants. Au loin, les combes retentissent du fracas des eaux. Par moment, on dirait des voix formidables, couvrant une mêlée de combattants. J'écoute, je regarde émerveillé. Je compare ce fier torrent au doux flâneur des pâturages de là-haut. Comme il est différent, et combien plus beau!

Dans le cours paisible d'une vie heureuse, l'homme est pareil au ruisseau transparent, se laissant glisser par la prairie ensoleillée. Que viennent les jours d'adversité, l'assaut des forces contraires, la nécessité de combattre, il regrettera sans doute la dureté des temps. Mais, s'il est en lui quelque vertu latente, vous le verrez se révélersous des aspects jusqu'alors inconnus. Son âme, comme les flots tourmentés, heurtés, grandira au sein des épreuves. L'énergie cachée se réveillera. Enserrée, bloquée, harcelée, sa force intime se fera jour, jaillissant de sa

prison, bondissant aux obstacles, et ses actions les plus courageuses, ses plus magnanimes élans, nous les devrons peutêtre aux sentiers difficiles qu'il dut franchir bien malgré lui.

La protection est une fonction nécessaire. La nature est partout pourvue d'organes destinés à remplir cette fonction.

L'écorce protège l'arbre, le cocon protège la larve, la fourrure Tours, l'écaillé le poisson, le crâne le cerveau. Un soin tout spécial est pris de tout ce qui naît, germe, aspire à la vie ou débute dans cette difficile carrière. Pour vous en convaincre, point n'est besoin d'être naturaliste. Il suffit d'avoir des yeux. Regardez comme sont enveloppées les fleurs et les feuilles

TROP PROTEGES IÇ

aux bourgeons des arbres quand la sève printanière commence à les enfler. Aucun emballeur de bijoux ou d'objets précieux, ne peut égaler ce qui a été fait pour la moindre pousse, au fond des vallons ignorés. C'est l'infini dans l'art des précautions.

Malgré cela, la protection a ses limites. Le régime normal de tous les êtres comporte des risques, des luttes, une part de rigueur salutaire. Ni la peine, ni les dangers ne leur sont évités. Ils grandissent en plein effort et dégénèrent dans la mollesse. Après le coton protecteur, la douche fortifiante.

L'éducation humaine ne sait pas toujours tenir la juste balance entre ces deux éléments. Lorsque nous protégeons, facilement nous étouffons. Notre ombre est tutélaire, mais elle fait périr ceux qu'elle couvre. Nous leur évitons les grands risques, mais nous les empêchons de devenir des caractères.

Je considère comme une des tristesses de l'existence, que la tendresse même et la

sollicitude, puissent devenir un péril. Il est si légitime d'aimer ses enfants, si naturel de leur désirer un sort plus doux que le nôtre, lorsque nous avons eu des commencements rudes. Et voilà, il se trouve que des pères, maltraités par la vie et devenus des hommes parmi les souffrances et les combats, élèvent des fils ne les valant pas. Des grands-parents, en qui toutes les énergies humaines se rencontrent, font de leurs petits-fils des incapables et des impuissants, par excès de sollicitude. Ce malheur est à redouter, surtout dans les familles très éprouvées. A force de subir les coups des destinées, on se replie sur les derniers venus avec une tendresse presque maladive : on n'a plus le courage de leur être sévère. L'idée de les voir souffrir vous devient insupportable, et, selon une locution pittoresque et familière, on les pourrit.

J'ai rencontré l'autre jour, au hasard d'une course forestière, un symbole si expressif de ce genre d'éducation que je désire le

fixer et le présenter à l'attention de mes lecteurs.

Au milieu d'un champ de fougères, se dressait un tronc de sapin, coupé à la scie presque à hauteur d'homme. Les naturels de ce pays du Valais ont de ces attentions pour leur échine. Toujours lorsqu'ils coupent un arbre, ils le font à bonne hauteur, histoire de ne pas trop se plier. Le tronc donc, qui nous occupe, se dressait là comme un large piédestal de colonne antique.

Moussu, l'écorce assez bien conservée, mais le bois absolument décomposé, il était envahi par une multitude de lichens et de menues herbes et, sur son sommet, portait, enracinés, deux jolis petits sapins de six à huit ans. Amenées en ce lieu par le vent, deux graines ailées, échappées d'une pomme de sapin, y avaient trouvé un terrain propice. Du cœur du tronc séculaire deux sapineaux étaient sortis et prospéraient à vue d'ceil, mieux que tous leurs jeunes camarades d'alentour. Impossible d'avoir une situation

plus favorable. Ni la dent des chèvres, ni la faucille des bonnes femmes coupant, indifféremment, l'herbe des bois et les pousses tendres, ni le groin du sanglier, ni le soulier ferré du chasseur ne pouvaient rien contre eux.

En vérité, cela avait tout l'air de deux enfants gâtés, et j'étais prêt à trouver leur sort digne d'envie, lorsque je me mis à songer à leur avenir. Pour le moment tout va bien me disais-je; mais après? Comment feront-ils quand ils auront quinze ou vingt ans? Circonscrits comme dans un cachepot par le tronc de l'aïeul qui les protège et les emprisonne, ils ne pourront étendre leurs racines. Leur tuteur les empêchera d'aller jusqu'à la terre. Ils se rabougriront et, un beau jour, lorsque le vieux tronc, sucé jusqu'aux moelles, les ayant nourris de sa substance, tombera définitivement en miettes, ses nourrissons s'inclineront à terre, pauvres déracinés, jouets des vents, et leur fin misérable excitera la pitié du passant.

On dit : «Tous les chemins conduisent à Rome. » Mais n'est-il pas des chemins ne conduisant nulle part? Lorsque vous les avez pris, ils semblaient conduire à l'Est. Tout en les suivant, vous avez doucement dévié vers le Nord et pris ensuite la direction du Couchant. C'étaient des chemins larges, presque carrossables. Ils ont abouti à d'étroits sentiers qui, insensiblement, se sont effacés sous vos pas, ne menant à rien. Tel ce chemin de montagne que je viens de perdre. Et je m'en félicite. Car il m'a quitté

au bon moment, comme un guide intelligent vous livre à vous-même en face d'un spectacle, réclamant votre attention et que gâterait l'indiscret bavardage du cicérone.

Il m'a quitté, mon chemin, et j'errais depuis un moment quand je m'en suis aperçu. Tant qu'il était là sous mes pieds, je subissais toutes ses inflexions, comme l'eau docile qui serpente et se détourne au gré d'un lit capricieux. Maintenant je cherche, je m'oriente, je fouille du regard la gorge sauvage dans laquelle je viens d'échouer.

Quel monde, quel beau chaos ! Là-haut, d'énormes roches émergent au soleil. Plus bas, près de moi, la forêt puissante se cramponne à la pente abrupte semée de blocs de toute forme et de toute grandeur. De leurs racines courant à découvert, les sapins étreignent ces fragments. On se demande si les arbres soutiennent les pierres, ou les pierres les sapins. Et le tout, par moments, semble crouler vers la crevasse béante d'où monte la voix du torrent.

Peu d'humains ont laissé ici leur trace. Le bûcheron qui porte partout sa hache a respecté cette solitude. Pourquoi couperait-il ce bois? personne ne peut l'emporter. Le temps seul ou l'orage, furent ici bûcherons. Des troncs gigantesques pourrissent sous la mousse, en un pêle-mêle rappelant leur chute désordonnée aux jours de bourrasques.

Ailleurs des ancêtres forestiers se dressent, morts debout. Leur écorce vermoulue pend en lambeaux. Aux branches desséchées tremblent de longues barbes grises. On dirait des squelettes, traînant des loques lugubrement décolorées.

Mais bientôt, dans tout ce tableau, un point attire mes yeux et les retient fascinés. Une vieille souche, vestige sans doute de quelque colosse foudroyé, étend au soleil d'une clairière le vaste système de ses racines décortiquées. Elle les lance au loin comme des tentacules, les enfonce au sol comme des serres de vautour. Depuis combien de temps

cette ruine découronnee occupe-t-elle sa place? Son état de décrépitude livre, à ce sujet, libre carrière à l'imagination. Mais n'importe, elle a trouvé son emploi, et le plus gracieux possible, Dans les angles formés par ses massives racines un peuple de fraisiers pullule. Quelques-uns lui ont grimpé sur la tête et hardiment s'implantent dans le bois ramolli transformé en gras terreau. Parmi les blanches corolles des fleurs et la verdure des feuillages dentelés, de belles fraises rouges font briller leur mine d'enfants rieurs. Et la vieille souche, rajeunie par cette gaie végétation, l'enlace tendrement de ses bras d'aïeule amaigris. Jadis, quand elle portait un arbre florissant, rien ne poussait autour d'elle. Tout ce qui naissait là périssait étouffé. L'arbre est tombé, laissant à sa place une trouée d'air et de lumière. Et voilà, ce qu'il en reste devient le centre d'une vie intense. Des centaines de végétaux germent là, abrités du vent, protégés contre le pied du passant. Table

ouverte y est tenue aux oiseaux de la forêt.

Bonne vieille souche, plus je te regarde, plus tu me semblés animée d'une âme de douceur. Tu es l'image des nobles vies brisées, détachées de tout bonheur personnel, consacrées désormais à celui des autres. Dans ce coin ignoré, plein de grandiose beauté, plus rien maintenant n'attire mon attention que toi.

Le prestige en nous de la beauté morale doit être bien puissant. Pour effacer toute autre impression, il suffit d'une souche de bois mort où notre âme a cru voir fleurir un symbole de Bonté l.

1 A monjils Pierre.

En attendant que te soit dédie' ce livre uVAmiv dont tu aimais tant à parler avec Papa, cher enfant envolé, je t'offre une page écrite à la montagne près de ton lit de douleur et que tu accueillis d'un sourire.

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