PSAUME DE LA TERRE
Salut, aurore nouvelle, Fleuve de vie et de feu, Qui jaillis de la prunelle Séraphique du ciel bleu!
Salut, sang de l'atmosphère !
Salut, douce, salut, claire, O très sainte et salutaire Lumière, — regard de Dieu I
Sous ta caresse féconde L'azur vierge a tressailli I Au ras des étangs, dont l'onde Miroite entre les taillis, Les joyeuses hirondelles Du battement de leurs ailes Font jaillir en étincelles L'eau de lapis-lazuli.
Mille gouttelettes tombent, Comme larmes d'arc-en-ciel.
Des ormes glauques, qui bombent Dans le bleu lavé du ciel.
Sur l'herbe en fleur des prairies. Où les sauterelles crient Dans un bain de pierreries Bleu de nacre et blond de miel.
Il pleut des chants d'alouettes, 11 neige des gazouillis ; Les fauvettes pirouettent, Les chardonnerets sont gris ; Et dans les blés qui tressaillent Le gosier ivre des cailles De ses cymbales d'écaillés Scande la rosée en cris.
Il n'est arbre qu'on ne sente De volupté tressaillir; Il n'est ruisseau qui ne chante Une aubade de soupirs ; Il n'est herbe ni fleurette Qui ne tremble et ne projette Les feux changeants d'une aigrette De rubis et de saphirs.
L'horizon bleuit d'extase; Sur tel coteau smaragdin, Un champ de colzas s'embrase, Et sur le coteau voisin, Obus aux feux écarlates Et aux fumées d'aromates.
Les coquelicots éclatent Dans les trèfles lie-de-vin.
Sur telle colline où fume L'encens des champs attiédis, Une chapelle s'allume De tous ses vitraux, tandis Qu'avec leurs feuilles, pareilles A des cœurs qui s'ensoleillent.
Les tilleuls chargés d'abeilles Emissent comme en paradis.
L'amour soulève mes plaines.
Je suis ivre, 6 mes lilas I Haut mes chênes, haut mes frênes, Haut mes bras, mes mille bras !
Voici qu'en moi houle et gronde.
Comme des orgues profondes, Ce rythme divin du monde Qui prie et ne comprend pas...
J'ai dressé ma haute taille Aux liannonieux frissons.
Gonflé mon flanc qui tressaille De nids et de floraisons.
Et dans la mer qui murmure Selon une ligne pure Déroulé ma chevelure De forêts et de moissons !
Me voici î C'est moi, la Terre, Sombre et claire tour à tour.
Le front chargé de mystère Et le cœur gonflé d'amour.
Toujours jeune, quoique vieille.
Qui parfois longtemps sommeille.
Mais qui soudain se réveille Belle comme au premier jour !
Je suis debout dans l'ivresse Qui donne le jour aux dieux!
Tandis que mon sein s'oppresse D'un transport mystérieux, Le vent titubant qui passe Avec volupté m'enlace Et fait claquer dans l'espace Mes immenses voiles bleus!
Voyez, Seigneur! Je suis belle !
Ma hanche ardente se tord, L'aube à mon front étincelle Comme un diadème d'or, Ma gorge en feu se soulève. Dispensant à flots la sève.
Et la vie multiple crève Les montagnes de mon corps !
Je suis la Mère, la Mère !
Tous ceux-ci sont mes enfants, Depuis le chêne sévère Qui morigène les vents Jusqu'à l'algue au fond de l'onde, Et depuis l'abeille blonde Jusqu'au lion roux qui gronde Dans les antres étouffants.
O Seigneur, vers qui s'élèvent Mes parfums et mes accents, Tout ce rythme ardent des sèves, Tout ce bonheur frémissant Qui vibre de feuille en feuille.
Que votre Face l'accueille Avec un sourire et veuille L'agréer comme un encens !
Hosanna selon le rêve Lumineux de ce beau jour !
Hosanna selon la sève !
Hosanna selon l'amour Qui fait en poussières folles Grésiller les bestioles Et neiger sur les corolles Les papillons de velours î
O Seigneur, que vous soient douces Mes bêtes dont les museaux Dans les herbes et les mousses Soufflent d'aise à pleins naseaux; Que votre Droite bénisse Mes oiseaux fous qui frémissent Et mes poissons qui bondissent Sur le vif argent des eaux.
Faites que les hommes même, A leur Mère ramenés, Aient la face un peu moins blême, Les yeux un peu moins cernés.
Et qu'en ce jour d'allégresse Avec des cris de tendresse Sur mon cœur aimant je presse Ces douloureux derniers-nés.
Que les rustres, qui s'éveillent Dans la paille des greniers Et qui dans l'aube vermeille Vont aux travaux coutumiers.
Sentent sous leur rude torse La mystérieuse force Qui palpite sous l'écorce Des chênes et des pommiers.
Que le fermier, qui inspecte Son verger d'un œil prudent.
Sur sa face circonspecte Montre un sourire content Et, en manches de chemise.
Chasse les merles que grise Le suc sucré des cerises Et qui filent en Autant.
140 i; AME DES SAISONS
Que la faneuse, qui darde Le fauchet aux dents de bois, S'arrête un instant, regarde L*azur à travers ses doigts Et, la joue en roses, hume L'air sapide que parfume Le foin tiède et blond qui fume Sur le fond glauque des bois.
Que le facteur en casquette.
Au pas ferme et régulier, A l'instar de la fauvette Siffle en foulant le sentier Et soudain, sautant de joie.
D'un gai moulinet envoie, Dans un cerisier qui ploie, Son bâton de néflier.
Que la pauvresse qui coupe L'herbe fraîche des talus.
Tête basse et haut la croupe, La rosée à ses pieds nus.
Dans une lutte gentille Dont son œil riant pétille S'escrime à coups de faucille Contre les bourdons velus.
Que le pêcheur à la ligne Qui, caché par les buissons, Lance au loin sa mouche et cligne De l'œil aux jeux des poissons, Sente en son humble poitrine L'humeur joyeuse et badine De la vandoise argentine Qui happe les moucherons.
Et que même ceux des villes.
Maçons, paveurs, charretiers, Ceux des paperasses viles.
Commis, receveurs, greffiers.
Dans leur cœur gris de poussière Aient l'indulgence plénière D'un rayon de la Lumière Qui fait sourire et prier !