TREIZIÈME CONSIDÉRATION
Sur le pouvoir qu'a la sainte Eucharistie pour nous sanctifier.
I. Toute la sainteté, toute la perfection d'une âme consiste à aimer Jésus-Christ notre Dieu, notre souverain bien et notre Sauveur. Celui qui m'aime, dit Jésus lui-même, sera aimé de mon Père : Ipse enim Pater amat vos, quia vos me amatis (Is., 17). Saint François de Sales écrivait : Je n'entends parler que de perfection, mais je vois que peu la pratiquent. Chacun se la figure à sa manière. Les uns la font consister dans la simplicité du costume, les autres dans l'austérité de la vie ; celui-ci dans les aumônes, celui-là dans la fréquentation des Sacrements, dans l'oraison ou dans la contemplation; d'autres enfin dans les grâces appelées gratuites. Pour moi , je ne connais d'autre perfection que celle d'aimer Dieu par-dessus tout, et le prochain comme soi-même. Celui qui se figure une autre perfection se trompe; car toutes les autres vertus, sans cet amour, ne sont qu'un amas de pierres. C'est pour cela que s'écrie saint Augustin ; Ama et fac quod vis : Aime Dieu et fais ce que tu voudras*, car, à une âme qui aime Dieu, l'amour lui-même enseigne à ne jamais faire ce qui lui déplaît , et à faire tout ce qui lui est agréable.
Celte vérité admise, qui pourrait dire toute la vertu de sanctification que renferme la sainte Eucharistie? Qui, plus qu'elle, allume mieux en nous le feu du divin amour? La sainte Communion n'est-elle pas cette vigne mystérieuse où l'âme s'enivre tellement du divin amour, qu'elle oublie la terre et les créatures? N'est-ce pas en pressant Jésus sur son sein que l'âme languit d'une sainte charité? Comment est -il donc possible que le même Jésus qui apporta sur cette terre le feu de son divin amour pour embraser tous les cœurs, ne l'allume pas dans le sein qu'il habite? Comment est-il possible qu'elle ne s'écoule pas tout en amour, l'âme étroitement unie à Jésus, qui est la charité par essence? Deus chantas est (Is., 4)? Ah! les saints ont toujours regardé les autels comme autant de trônes de l'amour divin, d'où Jésus-Christ embrase et enflamme les âmes qu'il chérit. Sainte Catherine de Sienne vit un jour, entre les mains d'un prêtre, Jésus-Christ dans le Sacrement, semblable à une fournaise d'amour; et elle s'étonnait de ce que de telles flammes ne consumaient pas et ne réduisaient pas en cendres tous les cœurs. Sainte Rose de Lima disait qu'en communiant elle semblait recevoir un soleil dont les rayons éblouissaient les regards. Le roi saint Venceslas, en contemplant le saint Sacrement, s'enflammait extérieurement au point que le serviteur qui l'accompagnait réchauffait ses pieds en les posant sur les traces du saint, bien qu'il marchât sur la neige.
Oh! qu'il se trompe donc grandement celui qui s'abstient de communier souvent, parce qu'il se trouve
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froid dans le divin amour! Celui-là, dit Gerson, fait comme celui qui ne voudrait pas s'approcher du feu parce qu'il a froid. Pourvu que nous ayons le désir d'aimer Dieu, approchons-nous pour le recevoir dans le divin Sacrement, il réchauffera notre froideur et nous enflammera de son divin amour. Toutes les fois que tu dois communier, dit un jour Jésus à sainte Thérèse, désire tout l'amour qu'eut jamais cœur pour moi, et j'accepterai ton amour tel que tu l'auras désiré.
II. Continuez, âme pieuse, à méditer sur la vertu de sanctification renfermée dans la sainte Eucharistie. De même qu'une pierre , l'âme revient à son état normal et cesse de se mouvoir lorsqu'elle a atteint son centre de gravité; de même qu'une flamme est à l'état de perfection et cesse de s'agiter lorsqu'elle repose dans sa sphère, de même aussi une âme est parfaite quand elle s'unit à Dieu, qui est la fin pour laquelle elle a été créée, et elle est d'autant plus parfaite qu'elle s'unit plus étroitement à lui par les liens d'une sainte charité. Or, dit saint Thomas, c'est précisément l'effet que produit la sainte Eucharistie : celui de perfectionner nos âmes en les unissant intimement à Jésus-Christ.
Oh! que cette union est une douce félicité pour une âme! Il suffit de dire qu'elle la transforme en Dieu. Telle est la différence qui existe entre les aliments terrestres et la nourriture eucharistique, qu'en mangeant les aliments terrestres et en les cuisant par notre chaleur naturelle, nous les changeons en notre substance, tandis que cette nourriture du paradis, par la chaleur surnaturelle de la charité qu'elle allume en nos cœurs,
nous identifie spirituellement à la substance divine, et ainsi, d'hommes faibles que nous sommes, elle fait de nous des êtres divins. Ce sentiment est tout de saint Augustin : Cibus sum grandium. Cresce, et manducabis me; nec tu me mutabis in te3 skut cibus carnis tuœ, sed tu mutaberis in me (Confess., lib. 7, c. 10). N'avezvous jamais réfléchi à l'opération que fait le feu en enveloppant une planche ou un tronc? D'abord il le réchauffe, puis le pénètre en luttant contre les parties froides, humides et résistantes, et enfin le convertit en sa propre substance, et le rend semblable à lui. Ainsi opère Jésus Christ dans la sainte Eucharistie, dit saint Denis l'Aréopagite : d'abord il réchauffe nos âmes avec la suave chaleur du saint amour, puis, expulsant peu à peu les qualités contraires des péchés légers et des liens terrestres, il les embrase d'amour, les transforme en lui-même et les identifie à sa propre substance par l'amour. Quemadmodum ignis ea quibus insederit in suum traducit officium... haud aliter Dominus noster, qui ignis consumens est, nos per cibum hune sacratissimum in sui traducit effigiem, deiformesque reddit (Cœlest. hierar.).
C'est pour cela, disait ce saint, que la divine Eucharistie a une vertu souveraine pour sanctifier l'âme : Eucharislia maximam vim habet perficiendœ sanctitatis. Et on lit dans saint Vincent Ferrier que l'âme profite plus par une communion bien faite que par une semaine de jeûne au pain et à l'eau. Que s'il arrive que quelques âmes s'approchent de ce Sacrement sans accroître la vie de l'esprit, toute la faute en est à elle. Le
manque de fruit dans ces âmes ne naît pas de la nourriture, qui, prise en de saintes dispositions, même une seule fois, suffirait, comme dit sainte Marie-Madeleine de Pazzi, pour les sanctifier, mais du dégoût, de la froideur, de l'indifférence avec laquelle on la prend : Defectus non in cibo est, sed in sumente. Les Sacrements, comme dit saint Thomas, opèrent selon nos dispositions ; c'est pourquoi , si la communion ne produit en nous que peu ou point de fruits, toute la faute en est à nous, qui n'apportons pas à la Table sainte les dispositions qui la rendent fructueuse.
III. Considérez, âme pieuse, à quel haut degré de vertu Jésus-Christ élève, par le moyen de l'Eucharistie, un nombre infini d'âmes qui étaient comme vous en proie aux faiblesses de la nature, à l'instabilité et aux tentations. Contemplez-les dans ce que vous en voyez extérieurement. Ah! que d'actes héroïques de patience, de charité, d'obéissance, de mortification, d'abnégation d'elles-mêmes! Quels exemples d'une constance tacite, douce, joyeuse, au milieu des plus longues et des plus indignes persécutions, des plus lentes et des plus douloureuses maladies, des plus effrayantes et des plus opiniâtres tentations ! Elles ne vivent plus qu'en Jésus-Christ, ou , pour mieux dire, c'est Jésus - Christ qui vit en elles, comme disait saint Paul ; c'est pour cela que, même avant de sortir des infirmités de cette vie mortelle, elles vivent d'une vie toute divine. Si vous pouviez pénétrer dans leur intelligence, il vous semblerait d'entrer dans le royaume de la lumière, mais de cette lumière invisible qui res-
plendit au paradis. Les idées si justes, les connaissances si sublimes qu'elles ont de Dieu et de ses mystères, sont inexplicables. Si vous pouviez entrer dans leur cœur, quel étonnement éprouverait le vôtre en voyant la pureté, le calme, la sainteté de leurs affections ! Leur âme est devenue le trône de la grâce et de l'amour divin qui y régnent de concert. Une Gertrude, une Catherine de Sienne, une Thérèse et tant d'autres âmes enrichies des intimes trésors de Jésus-Christ, pourront vous faire comprendre quelle force a ce divin Sacrement pour les élever de leur bassesse à la perfection.
Nourrissez- vous donc quelque peu de ces objets d'admirable méditation, pour vous récréer saintement l'esprit. Mais, pour ne point perdre courage, souvenezvous que, dans la maison de votre auguste Père céleste, il y a plusieurs demeures ; je veux dire que si votre humilité vous empêche d'aspirer à des faveurs aussi élevées, vous devez, par obligation d'état, chercher à les obtenir du moins en partie. Renoncez volontiers à tout ce qu'il y a de trop élevé pour vous dans ces dons, mais aspirez à celui d'une grande abnégation de votre volonté, d'un grand mépris pour le inonde, d'une grande patience et d'un grand recueillement. Vous avez droit à ces dons, et le cœur d'un Dieu ne peut vous les refuser, si vous le désirez avec instance. Ils opéreront en vous un changement qui vous élèvera bien au-dessus de votre misère. Et jusques à quand voulez-vous rester malheureuse et captive volontaire d'esprit et de cœur sur cette terre vile, misé-
rable, où tout est ténèbres? Eh quoi! Jésus-Christ, h qui l'amour élève un trône de gloire dans un si grand nombre d'âmes ferventes, ne trouvera en vous que des humiliations? Ah! reprenez courage, armez-vous de résolution et déterminez sur votre amour-propre le triomphe auquel Jésus-Christ aspire par toutes les grâces qu'il vous offre dans le divin Sacrement.
Préparation à la Communion.
Qu'elle est grande, ô mon Dieu, votre bonté envers une créature aussi vile que je le suis! Et n'avez-vous pas dit vous-même qu'elle doit être sainte la maison de votre demeure : Domum Dei decet sanctitudo? Comment donc ce matin voulez -vous venir habiter dans ma pauvre âme? Y a-t-il en elle la pureté, la sainteté et l'ornement de ces vertus qui vous sont si chères? Ne suis-je pas imparfait et plein de défauts? Pourquoi donc voulez-vous venir me visiter?
Ah! Jésus, vous êtes si bon, si bienfaisant, si aimable, qu'il n'est pas de langue humaine ni angélique qui puisse faire connaître l'excellence de ces divins attributs. Hélas! pourquoi mon cœur ne se brise-t-il pas de douleur de vous avoir offensé ? Pourquoi n'expiré-je pas du regret de vous avoir chargé d'injures, vous, mon bien, mon trésor, mon tout?
Ah! mon Rédempteur! quel compte pourrais-je vous rendre de mes années, si j'avais maintenant à paraître à votre jugement? Oh! attendez-moi encore un peu et n'entrez pas tout de suite en jugement avec votre serviteur. Donnez-moi encore un peu de vie, afin que je
pleure l'ingratitude avec laquelle je vous ai traité jusqu'ici , et que je lave avec les larmes les plus amères les taches de mon âme. Avec tant de moyens de salut, je devrais m'enflammer d'amour pour vous et me rendre pur et saint, tandis que, par ma faute, je suis devenu pire de jour en jour, jusqu'à perdre votre souvenir et celui de votre amour. Miséricorde, mon Dieu! ne m'abandonnez pas, car je veux me corriger. Mon cœur est pénétré de la plus vive douleur de vous avoir offensé, et il est prêt à se soumettre à toutes sortes de disgrâces plutôt que de vous offenser de nouveau. Je ne crains plus ni les infirmités, ni le déshonneur, ni les tribulations, mais je crains le péché seul, le péché qui offense mon Seigneur, le Dieu de mon cœur, mon suprême amour, le père, l'époux de mon âme ; le péché qui est un mélange de malice, d'ingratitude, de scélératesse; le péché, enfin, qui est le monstre le plus horrible, l'unique et souverain mal. Ah! Seigneur, j'ai fermement résolu de ne plus vous offenser. Bien plus, j'ai résolu de réparer mes offenses passées par autant d'amour. Oui, mon Dieu, je m'appliquerai à vous aimer toujours de l'amour le plus vif, le plus brûlant, le plus enflammé qu'il me sera possible.
Domine, inclina cœlos tuos, et descende. Ouvrez, Seigneur, les portes du ciel et hâtez le moment où il me sera donné d'adorer votre majesté descendue du sublime séjour de sa gloire dans mon sein. Je soupire, Seigneur, après ce moment, plus qu'un cerf altéré ne soupire après une fontaine d'eau vive. Venez donc, Seigneur, dans mon sein, et extirpez de mon cœur les