‹ L'âme devant la Sainte EucharistieChapitre 19 sur 53 · QUINZIÈME CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

QUINZIÈME CONSIDÉRATION

Sur l'exemple de profonde humilité que nous donne Jésus- Christ dans la sainte Eucharistie,

I. Observez attentivement, âme pieuse, le peu de majesté dont Jésus-Christ s'environne dans le divin

Sacrement; faites-vous ensuite la plus juste idée possible de celle qui l'entoure au ciel , et établissez-en la différence infinie. Voyez quel abaissement! Il s'anéantit et dérobe à nos yeux les marques extérieures de sa gloire et de sa divinité. Diriez-vous, en le voyant ainsi, que c'est celui qui meut et gouverne les cieux, les étoiles, le soleil, les anges, les hommes, toutes les créatures de l'univers? Où est la lumière, la majesté, le cortège et le trône de gloire qui l'environnent ? Quel indice transpire de cette puissance qui régit le monde, de cette sagesse qui le gouverne, de cette souveraineté qui règne au ciel, sur la terre et jusque dans les abîmes? Se cacherait-il davantage s'il craignait d'être honoré comme un Dieu mérite de l'être? Pourrait-il mieux s'abaisser s'il voulait être dédaigné et méprisé? Quel exemple de la plus sincère humilité de cœur? Nulle nécessité ne l'y a poussé , c'est son cœur qui a librement choisi un si étrange abaissement et des dehors si humbles. Voilà donc un cœur qui aime l'humilité d'une sincérité non suspecte.

Et vous, âme pieuse , quel cas faites-vous d'une si belle vertu? Examinez les paroles et les actes d'humilité que vous faites encore quelquefois ; sont-ils aussi volontaires, aussi affectueux , aussi sincères que ceux de Jésus ? Etes- vous aussi indifférente que le cœur de Jésus dans le saint Sacrement, à être traitée avec amour ou mépris? Laissez-vous comme lui votre honneur à la merci des autres ? Ah ! que cette délicatesse pour tout ce qui touche à votre réputation, que ces secrets ressentiments de votre cœur pour ces légers

mépris qu'on lui fait subir, laissent à douter de la sincérité de votre humilité ! Saint François de Sales dit que la résignation aux abaissements et aux opprobres est la pierre de touche de l'humilité et en même temps de la vraie vertu. Parce que c'est par là que nous devenons conformes à Jésus-Christ, qui est notre vrai modèle pour toute vertu. Sainte Jeanne-Françoise, instruite à son école, disait que celui qui est vraiment humble, lorsqu'il est humilié, s'humilie encore davantage ; lorsqu'il est rejeté, se réjouit du mépris ; lorsqu'il est appliqué à des œuvres basses et viles, s'en lient plus honoré que de celles qui conviendraient mieux à son mérite, et il les fait volontiers : il ne redoute et ne fait que les charges sublimes et honorables. II. Appliquez-vous, âme pieuse, à une autre réflexion qui fait admirablement rejaillir la profonde humilité de Jésus-Christ dans le divin Sacrement. Un cœur moins ami de l'humilité que le sien aurait pu croire que, pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien des âmes, il aurait convenu de mettre une mesure à son abaissement dans ce divin Sacrement, et de se laisser au moins un peu sensiblement connaître des hommes. Ce Dieu dans le Sacrement aurait été plus facilement reconnu et plus respecté, s'il eût, au moins de temps en temps, laissé transpirer quelque indice sensible de sa majesté voilée. En effet, quel cœur eût résisté même à un seul et fugitif éclair de la bonté divinement suave de son adorable humanité ? Mais tels ne sont pas les sentiments du cœur de Jésus. Comme il est la sagesse infinie, il pensa qu'il était plus conve-

nable à sa gloire et à notre salut de nous donner, dans ce Sacrement, le plus éclatant exemple de son humilité. Ah! la fierté, âme pieuse, la vaine estime de vousmême, votre orgueil naturel, ont donc été regardés par Jésus-Christ comme votre plus grand ennemi. Et pour vous donner, par son exemple , un enseignement important, il a renoncé même à l'acquisition la plus facile de notre tendresse pour lui. 0 cœur étonnamment humble de mon Jésus ! ô souverain infiniment aimable et infiniment humilié ! Vous m'êtes d'autant plus cher que vous vous êtes plus abaissé pour mon instruction : Quanta pro me vilior, tanto mihi carior. Oui, pensez, âme pieuse, que c'est quelquefois votre secrète vanité qui vous séduit. Si je me tais, dites- vous, si je cède, il y va de l'honneur, de l'innocence, de la justice. Ah ! ne savez-vous pas que l'honneur suprême de l'innocence est d'être innocemment méprisé? que l'honneur suprême de la justice est d'être injustement opprimé ? Saint Philippe de Néri dit que, sauf un certain cas, celui qui veut devenir vraiment saint, ne doit jamais se justifier, lors même que les accusations dont il est l'objet sont fausses. C'est ainsi que fit Jésus- Christ. Il s'entendit accuser du mal qu'il n'avait point fait, et il ne dit pas un mot pour se délivrer de cette confusion. Et sainte Thérèse nous dit, dans ses écrits, qu'une âme s'est quelquefois plus élevée à la perfection par sa résignation à la calomnie, que par des prédications. Car, ne point s'excuser, c'est commencer à acquérir la véritable liberté, qui consiste à ne point se soucier si on parle bien ou mal de nous. On arrive par

ce moyen au point qu'en entendant parler de soi , on ne s'en émeut pas plus que si on n'en disait rien.

Voilà, âme pieuse, la maxime chérie de l'humble cœur de Jésus-Christ. Voilà la maxime qu'ont toujours eue à cœur les âmes désireuses de leur perfection, parce qu'à toute heure elle est féconde en actes grands et héroïques chez les personnes vertueuses que le monde ne connaît pas ou méprise, mais qui sont connues et appréciées de Jésus-Christ, leur tendre époux.

III. Considérez, âme pieuse, combien il importe d'imiter l'exemple d'humilité que nous donne Jésus- Christ dans le divin Sacrement pour être agréable à son cœur, enrichir notre âme de vertus, arriver au salut éternel. Les personnes humbles, dit le pieux écrivain du livre sublime de Y Imitation de Jésus-Christ, les personnes humbles, qui s'estiment peu elles-mêmes, et qui cherchent peu l'estime des autres, plaisent infiniment à Dieu ; aussi il condescend volontiers à les visiter souvent, il verse sur elles les trésors de ses grâces, les initie à ses secrets, les invite et les attire doucement à lui. C'est ainsi qu'il en agit. Plus une âme s'humilie devant les hommes, plus elle s'élève devant Dieu, et plus clairement un jour elle verra l'essence divine. Dieu nous contemple du haut de son trône, nous, malheureux mortels, qui vivons dans cette vallée de larmes. Il contemple celui qui est humble, et, attiré par son humilité, il descend pour s'unir à lui : Humilias te, et descendit ad te; erigis te, et fugit à te (S. August. in serai. Ascens.). Saint Augustin était si persuadé de cette vérité, qu'il regardait l'humilité

comme le fondement et la source de tout bien. L'humilité, dit-il, est le fondement de toutes les vertus ; et dans Tâme où elle ne règne pas, il ne peut y avoir des autres vertus qu'une fausse apparence. L'humilité est une sainte disposition à recevoir tous les dons célestes. Enfin elle est si nécessaire à la perfection, qu'entre toutes les voies pour y arriver, la première, c'est l'humilité ; la seconde , l'humilité ; la troisième, l'humilité; me fît-on cent questions à ce sujet, cent fois je répondrais la même chose. Saint Thomas de Villeneuve nous explique aussi comment l'humilité produit toutes les autres vertus : L'humilité, dit-il, est la mère d'un grand nombre de vertus; car en elle se concluent l'obéissance, la crainte, le respect, la patience, la modestie, la mansuétude, la paix; puisque celui qui est humble obéit sans peine, se montre affable envers tous, vit en paix avec tous, n'offense, ne fâche personne, ne sent point les injures qu'on lui fait, et vit gai et content dans une grande paix. C'est pour cela que disait le bienheureux Calazance : Si tu veux être saint, sois humble; si tu aspires à devenir trèssaint, sois très-humble.

Ici remarquez bien, âme pieuse, que l'humilité n'est pas seulement nécessaire pour acquérir la perfection, mais encore pour se sauver. Il y a au paradis beaucoup de saints qui n'ont pas fait l'aumône, et leur pau vrcté les a justifiés. Il y en a qui n'ont point châtié leur corps par les austérités des jeûnes ou des cilices, et la faiblesse de leur complexion les a excusés. Il y en a qui n'ont point vécu dans la virginité, parce que leur

vocation en a disposé ainsi. Mais il n'y a au ciel aucun saint qui n'ait été humble. Si Dieu chassa les anges du ciel parce qu'ils furent superbes , prétendrions-nous y entrer sans humilité ? Sans humilité, dit saint Pierre Damien (serm. 45), la vierge Marie elle-même ne serait pas entrée au ciel avec son incomparable virginité. Qui parut plus pieux que le pharisien de l'Evangile? Il priait fréquemment, jeûnait et faisait beaucoup de bonnes œuvres; et cependant il fut repoussé loin du cœur de Dieu, parce qu'il manquait d'humilité et s'admirait dans ses œuvres. Saint Bernard a donc raison de dire que l'humilité est nécessaire non-seulement pour acquérir la vertu, mais encore le salut; car, selon l'expression de Jésus-Christ lui-même, la porte du ciel est si étroite qu'il n'y a que ceux qui se sont faits petits qui y sont admis.

Oh ! que je suis heureux ce matin ; je vais recevoir dans mon sein celui qui fait les délices du paradis! 0 Dieu! serais -je digne d'un tel honneur, d'une grâce si ineffable! Moi qui me suis montré si rebelle à votre grâce et si infidèle à votre amour ! Moi qui ai été plus empressé que les apôtres à vous abandonner, et plus pervers que les Juifs, en vous préférant quelque chose de pire qu'un Barrabas , en vous préférant une passion ! Et puis-je f Seigneur, me rappeler cela sans pleurer! Il est donc bien insensible, mon cœur, de n'être point ému au spectacle attendrissant d'un Dieu si outragé par tant de déplaisirs des hommes, et néan-

moins si plein d'amour pour eux! Et vous, mon Jésus, vous daigneriez honorer de votre présence un cœur si insensible !

Hélas! ô Jésus, je sens toute la honte de mon insensibilité. Je reconnnais que le chagrin de vous avoir offensé devrait être maintenant en moi si vif et si amer, que je fondisse en larmes. Ah! Seigneur, si je ne verse pas les larmes de Pierre, j'en ai du moins la douleur. Si , comme lui , je ne pleure pas mes fautes en mouillant mes yeux de pleurs, je les pleure et les déteste dans le fond de ma volonté.

Lavez, ô Jésus, lavez avec votre sang toutes mes souillures, avant que je me dispose à vous recevoir dans mon âme : Domine, non sum dignus ut intres sub tectum meum; sed tantum die verbo, et sanabitur anima mea. Je ne suis pas digne de vous recevoir; mais, divin médecin, dites une parole, et je serai guéri de toutes mes plaies. Venez donc et guérissez-moi. Erravi sicut ovis quœ periit. Voici, ô mon Rédempteur, la brebis qui s'est volontairement perdue en fuyant loin de vous; mais puisque vous êtes le bon pasteur qui avez donné votre vie pour me sauver, cherchez-moi donc, ô doux Jésus, et sauvez-moi. Cherchez-moi, et portez-moi sur vos épaules, maintenant que je me propose de vous servir et de vous aimer autant que je le pourrai. Je vous aime, ô Jésus, par-dessus tous les biens, et je désire vous recevoir pour vous aimer encore davantage. Vous vous donnez tout à moi, je me donne tout à vous. Vous m'appelez à votre amour t et voici que, laissant tout, je viens à vous, ô ma vie ! Je

renonce à tous les plaisirs du monde, puisque vous me donnez ce matin votre divine substance en nourriture. Vous devez être pour toujours mon tout, mon unique bien, mon seul amour.

0 Jésus, je ne désire au monde que votre amour. Je n'ai rien que je puisse vous donner ; mais si je possédais tous les royaumes de la terre, j'en ferais volontiers le sacrifice pour vous. Je préfère votre amour au sceptre du monde. Je renonce donc à tout ce que je puis, à tout ce que j'ai, et je vous donne tout mon amour.

0 Père éternel, je vous offre la Passion de votre Fils pour mon salut et celui de tout le monde. Ne regardez pas mes péchés, mais l'amour de votre Fils chéri, qui alla jusqu'à instituer ce divin Sacrement pour rester uni à nos âmes. Au nom de cet amour, mon Dieu, ayez pitié de moi!

Je vous recommande, ô mon Dieu, le souverain Pontife et tous les prélats, les confesseurs, les prédicateurs et les prêtres. Donnez-leur le zèle et votre esprit, afin qu'ils travaillent à votre gloire et au salut des âmes. Je vous recommande mes parents, mes amis et mes ennemis, les agonisants qui sont sur le point de sortir de cette vie, les âmes du purgatoire et tous les fidèles qui sont dans la grâce. Donnez-leur, Seigneur, la persévérance et la ferveur dans votre saint amour. Donnez aussi aux infidèles, aux hérétiques et aux pécheurs la lumière et la force de vous connaître et de vous aimer.

Action de grâces.

0 bonté infinie! ô amour infini! Un Dieu s'est donné tout à moi et s'est identifié à moi! Mon âme, réunis toutes tes affections, et attache-toi à ton Seigneur, qui est venu exprès pour s'unir à toi et être l'objet de ton amour. Mon bien-aimé Rédempteur, je m'unis à vous, je vous presse sur mon cœur; ô mon trésor et ma vie, ne me dédaignez pas. Infortuné que je suis! Je vous ai autrefois chassé de mon âme et me suis séparé de vous; mais je veux à l'avenir plutôt perdre mille fois la vie que de vous perdre, ô mon souverain bien. Oubliez, Seigneur, tant d'offenses que je vous ai faites, et pardonnez-moi. Je m'en repens de tout mon cœur et je voudrais en mourir de douleur.

Je sens que vous me commandez de vous aimer : Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo. Hélas! Seigneur, qui suis-je, pour vouloir que je vous aime. Vous le voulez donc? Me voici tout à vous. Vous êtes mort pour moi, et vous m'avez donné votre chair pour nourriture; eh bien! je laisse tout, je me sépare de tout, pour ne rester uni qu'à vous , mon adorable Rédempteur.

Et qui aimerai-je, si je ne vous aime, vous qui êtes une beauté, une bonté infinie, digne d'un amour infini? Quid mihi est in cœlo? et a te quid volui super terram ? Deus cordis mei, et pars mea Deus in œternum. Oui , mon Dieu , et pourrai-je trouver dans le ciel et sur la terre un bien qui vous soit préférable, et une âme qui m'ait mieux aimé que vous? Adveniat regnum tuum. Oh! mon Jésus, prenez aujourd'hui possession

de tout mon cœur. Maîtrisez-le tout entier, et chassez-en tout amour qui n'est pas pour vous. Recevez-le, Seigneur, il est tout à vous. Et pour qu'il soit toujours à vous, je veillerai soigneusement, afin qu'il ne germe en lui aucune affection de la terre. Que les mondains m'invitent à jouir de leurs plaisirs et de leurs divertissements, je serai sourd à leur voix. Mon plaisir et mes joies seront de vous servir, de vous aimer et de m'anéantir en saintes inspirations. Si la splendeur des hommes et des pompes de cette terre essaie de m'éblouir, je me replierai soudain sur la considération des choses humaines, et j'aurai prompt ement réprimé les attaques de l'ennemi. Si quelque objet cherche à me ravir les affections que je vous dois, je le repousserai au loin pour conserver toujours pure votre sainte amitié. Je n'ambitionne ni ne recherche rien de ce que convoitent et désirent les mondains; je ne recherche et n'ambitionne que votre amour, mon Dieu; que vous ayez mon cœur, tel est mon vœu, mon désir. Laissez-moi vous prier toujours et vous demander avec saint Ignace de Loyola, votre saint amour : Amorem tui solum cum tua gratia mihi dones, et dives sum salis. Donnez-moi votre amour et votre grâce, c'est-à-dire faites que je vous aime et que je sois aimé de vous, et je serai assez riche, mon cœur n'aura point d'autres souhaits ni d'autres désirs. Je vous choisis seul pour ma part et ma richesse .' Deus cordis md3 ai pars mea Deus in œternum. Vous me serez toujours cent fois plus cher et plus aimable que tout autre bien, que toute créature, que moi-même.

Mais vous connaissez ma faiblesse, vous savez les perfidies que je vous ai faites en manquant honteusement à mes promesses. Aidez-moi donc et ne permettez point que j'aille jusqu'à me détacher de votre divin amour. Faites que je trouve en vous le maître qui dissipe les ténèbres de mon ignorance, le conseiller qui m'éclaire dans mes doutes, la force qui me fortifie dans ma faiblesse et le médecin qui me guérisse dans mes maladies spirituelles. Soyez toujours, en un mot, l'objet le plus aimable, le plus tendre et le plus cher à mon cœur.

Je vous recommande, Seigneur, les âmes de mes parents, de mes bienfaiteurs, de mes amis, de mes ennemis et de ceux qui, à cause de moi, sont dans le purgatoire; je vous recommande les âmes des prêtres et surtout celles de ceux qui ont toujours travaillé pour vous, celles de ceux qui ont été les plus dévoués à la Passion de Jésus-Christ , au très-saint Sacrement et à la Mère de Dieu ; enfin les âmes qui souffrent le plus et celles qui doivent dans peu entrer dans le paradis.

Ame de Jésus, sanctifiez-moi, etc., page 23.

1 . Que vous rendrai-je , ô mon Dieu , pour tout ce que vous avez souffert pour moi?

Page 1