SIXIÈME CONSIDÉRATION
Sur l'amour de Jésus-Christ pour nous en instituant la sainte Eucharistie pour nous enrichir de ses grâces.
I. Jésus-Christ a institué le divin Sacrement pour satisfaire tout-à-tait le désir qu'il avait de nous enrichir de ses grâces et de nous communiquer ses biens. Quels que soient les besoins qu'une âme puisse avoir dans cette vie, elle peut ici trouver tous les remèdes et toutes les ressources. Ames tentées, affligées, timides, aveugles, faibles, pauvres, infirmes, mourantes, c'est ici, si vous savez en user, que vous pouvez trouver réunis tous les secours qui sont ailleurs épars, dans les amis, les conseillers, les maîtres, les livres, les exemples, les méditations et toutes les pratiques du christianisme. Souvent l'occasion d'employer à nos besoins les autres secours peut nous manquer, ou bien leur fréquence et leur opportunité; mais dans l'Eucharistie, Jésus-Christ est toujours présent, toujours disposé en tout et pour tous. Combien vous devez donc vous reprocher de languir si longtemps dans la voie de Dieu! Combien vous devez vous accuser d'indolence et d'ingratitude dans l'efficacité d'un remède si universel! 0 insensés du monde! s'écrie saint Augustin, infortunés , où courez- vous à la recherche des biens? Venez à Jésus qui peut seul vous enrichir de ses grâces; lui
qui est la plénitude de tout bien , saura abondamment contenter tous les désirs de votre cœur ; Miseri, quo
itis? Bomim quod quœsisti ad ipso est Quare unum
bon uni , in quo sunt omnia bona. Ne vous épouvantez pas de vous reconnaître misérables et pécheurs. Elevez vos regards , à la lueur de la foi , vers cette adorable humanité qui , sous les espèces du Sacrement , réside sur ce trône, puis dites : Voilà à quelle immense gloire Jésus a élevé en lui-même mon sang et ma misérable chair! Déjà je règne en quelque sorte dans le ciel avec Jésus, craindrai-je donc de demander à la tendresse de son cœur tous les biens que réclament mes nécessités? Ubi ergo portio mea régnât, ibi me regnare credo. Ubi caro mea glorijicatur, ibi gloriosum me esse cognosco. Ubi sanguis meus dominatur, ibi me dominari sentio. Quamvis peccator sim, de hâc cornmunione gratiœ non diffîdo (L. Med.., c. 15).
IL Oh! que de grâces ont puisé les saints dans cette source de vie! De quels dons et de quelles faveurs Jésus n'a-t-il pas enrichi les âmes dans ce Sacrement d'amour! Il est la lumière, le guide, l'aliment, la vertu, la sainteté, la gloire et la vie : Si gravaris imquitate, justitia est; si auxilio indiges, virtus est; si mortem Urnes, vita est; si cœlum desideras, via est; si tenebras fugis, lux est; si cibum quœris, alimentum est (S. Àmbr., 56, exam., c. 4). Il nous donne là l'antidote le plus puissant contre les maux réels et absolus, les péchés; il verse sur eux comme une rosée des cieux qui éteint le feu de notre concupiscence et calme les ardeurs de nos passions; il y a placé un
remède efficace pour guérir les plaies causées par nos iniquités , pour en extirper les restes et en enlever ou en adoucir la douleur. Il nous a fourni dans ce doux mystère une arme victorieuse pour que nous puissions facilement combattre et vaincre le monde , le démon , la chair et tous les ennemis qui nous tentent et nous assaillent pour nous faire dévier du droit sentier du salut; il y a préparé une nourriture substantielle et fortifiante, en vertu de laquelle nous puissions librement marcher à travers le désert de ce monde et arriver à la sainte montagne de Dieu, où nous le verrons, non plus sous des symboles et des figures , mais face à face, tel qu'il est en lui-même ; et en le voyant nous tressaillirons dans une gloire inénarrable. Oh! que de bonté, que d'amour, que de tendresse! On exalte jusqu'au ciel l'amour de Jonathas pour David, parce qu'un jour, se dépouillant de son manteau et de ses vêtements , il les donna à David , ainsi que son épée , son arc et son baudrier : Expoliavit se Jonathas tunicâ, quâ erat inductus, et dédit eam David, et reliqua vestimenta usque ad gladium et arcim suum, et usque ad balteum (1 Reg., 8). Mais qu'est-ce que ces dons en comparaison de ceux que Jésus-Christ nous fait dans la sainte Eucharistie, où, en se donnant lui-même, il nous communique ses grâces et nous enrichit de ses trésors? Oh! qu'il est pour nous libéral, doux et affectueux, le cœur de Jésus! Pourquoi donc, ô mon âme, t'abandonnes-tu si facilement à la tristesse et aux tribulations? Qtiare tristis es, anima mea, et quare conturbas me? Âh! approche-toi de ton Dieu et attends
avec tranquillité, de la miséricorde de son cœur, le secours que tu désires. N'a-t-il pas, dans tous les instants de sa vie, prié, agi, souffert pour le seul bien des âmes? Pour elles, il enseigna sa doctrine, opéra des miracles, institua des Sacrements, répandit des sueurs, des larmes et tout son sang. Comment veux-tu donc que ce Dieu si aimant ne soit pas touché de tes misères et ne te remplisse pas de ses grâces, maintenant qu'il réside sur un trône d'amour, où son cœur est toujours occupé de ton salut? Dilate donc tes espérances, et attends de lui tous les biens.
III. Considérez, âme pieuse, quelle reconnaissance vous devez à Jésus de vous avoir préparé dans le saint Sacrement le trésor de toutes ses grâces pour vous les communiquer. 1° Vous devez avoir pour pratique de regarder Jésus en tant que Sacrement , comme votre nnique refuge dans vos besoins, ce que vous n'avez point fait jusqu'ici ; car il a été le dernier à qui vous ayez eu recours. Si vous aviez toujours cru qu'en lui était le véritable remède à vos tentations, à vos mélancolies, vos doutes et vos faiblesses, vous ne l'auriez point demandé aux créatures , à vos sens , à vos passions. Sondez donc sincèrement votre conscience sur le tort qu'en cela vous venez de faire au plus tendre des amis, et commencez aussitôt à le réparer. 2° En recourant à Jésus dans le Sacrement, vous devez avoir un grand et sincère désir des grâces dont vous avez besoin. Oh! son divin cœur connaît infiniment les sentiments les plus cachés du vôtre; il voit combien vous êtes peu pressée de l'aimer au moment même où
vous lui demandez la grâce de son amour, et combien vous craignez de rompre efficacement votre affection aux créatures; que, tandis que votre bouche demande la grâce, vous vous sentez dans l'âme une secrète répugnance à vous détester vous-même, à aimer les mépris et à renoncer totalement à l'inclination de vos sens. Or, de votre côté, le mieux que vous puissiez mériter les grâces de Jésus-Christ, c'est par la grandeur et la sincérité de vos désirs. Comparez-les, ces désirs, aux désirs de Jésus-Christ ; rougissez-en , demandez-en pardon, et commencez à demander pour première faveur le désir d'être guéri par sa grâce, et que ce désir soit digne de celui qu'il a de vous l'accorder. 3° Vous devez recourir à Jésus-Christ avec une humble mais amoureuse confiance, c'est-à-dire avec cette intime familiarité qu'il autorise et désire dans le Sacrement. Mais hélas! quel n'est pas notre aveuglement! Le Dieu de majesté et de gloire, devant qui les Séraphins tremblent dans le ciel, s'abaisse jusqu'à converser comme un ami avec nous; et nous, nous donnons notre intime confiance à des créatures souvent plus viles que nous, et qui peut-être nous déshonorent et nous trahissent. Ah! ce n'est pas l'humilité qui nous empêche de recourir à Jésus, mais le peu d'amour que nous lui portons et le peu de foi dans la tendresse qu'il a pour nous. Ah! cœur divin, cœur infiniment aimable, cœur aimant! il n'en sera plus ainsi. Ouvrons-lui nos cœurs, disons-lui nos peines, montrons-lui nos plaies , nos besoins ; il ne résiste pas à un cœur malheureux, mais désireux et confiant.
0 Agneau sans tache, Agneau sacrifié pour nous sur la croix, souvenez-vous que je suis une de ces Ames que vous avez rachetées par tant de douleurs et par votre mort. Faites, Seigneur, que je sois tout à vous comme vous voulez être tout à moi ce matin par la sainte Communion. Je me donne tout à vous, pour que vous fassiez de moi ce que vous voudrez. Je vous donne ma volonté; at tachez- vous-là par les doux liens de votre amour, afin qu'elle serve à jamais la vôtre. Je ne veux plus vivre pour satisfaire mes désirs, mais pour ne contenter que votre bonté. Détruisez en "moi tout ce qui vous déplaît. 0 mon Sauveur! je vous aime de tout mon cœur, et je souffre de ne pas pouvoir vous aimer autant que vous le méritez. Venez, doux Seigneur, venez en mon âme, je vous désire; je ne veux pas que ma misère vous décourage et me détourne de m 'approcher de vous, mais qu'elle m'excite, au contraire, à venir vous recevoir, afin que vous m'en délivriez par votre grâce. Je vous loue, ô mon Jésus, je vous remercie et je vous aime ; oui , je vous aime de toute mon âme et de toutes mes affections. Faites, Seigneur, que je continue à vous aimer toute ma vie et pendant toute l'éternité.
Quand je pense à tant d'offenses que je vous ai faites, ô Jésus! je demeure plein de honte et de confusion. Hélas! c'est par trop. Peccavi in cœlum et coram te; j'ai péché de la manière la plus impie et la plus criminelle. Non sum dignus vocari filins tuus; je ne
mérite pas même le nom de votre fils, et ce sera trop pour moi si vous me comptez au rang de vos plus infimes serviteurs. Mais vous, au contraire, vous me préparez le plus splendide banquet et vous ordonnez les plus mélodieuses symphonies de vos anges pour fêter l'heureux moment où je vous reçois dans mon sein ; vous ouvrez, pour mon asile, les plaies de votre cœur. 0 mon Père, mon Jésus! pourquoi ne suis-je pas tombé mort à vos pieds de la douleur de vous avoir offensé? Pourquoi n'ai-je pas été frappé de la foudre avant de prêcher contre vous? Ah! mon Dieu! je vous ai trop outragé, je vous ai trop méprisé ; à l'avenir, que je meure mille fois plutôt que de vous offenser encore. Mais vous savez bien, Seigneur, et je le sais trop moi-même, par une funeste expérience, combien je puis faiblement me fier à mes résolutions. Fortifiezles donc par la puissance de votre grâce, et quand vous voyez que je suis sur le point d'en abuser, soit par les sentiments du corps, soit par les puissances de l'âme, ôtez-moi le pouvoir de vous offenser, privezmoi de la santé, de la vie même, plutôt que de me laisser retomber dans le péché. Hélas! ô mon bienairaé, qu'il ne m'arrive plus de vous outrager ; purifiez-moi avec les flammes de votre ardent amour, embrasez-moi, embrasez mon cœur de votre saint amour, afin qu'il ne se sépare plus jamais de vous. 0 suave douceur de cette union! ô charité de mon Jésus! ô excès d'amour! ô Sacrement auguste! ô miel céleste! ô nourriture délicieuse! ô cher objet de tous mes vœux! ô très-aimable Jésus! déjà je vous vois venir au-devant
de moi, accompagné d'une nombreuse troupe d'anges, pour m'honorer de votre très-affectueuse visite.
Qu'allez-vous donc faire, ô mon Jésus, mon Dieu, mon tout? Mérité-je que vous entriez dans la misérable demeure de mon âme? Dites au moins une parole qui m'en rende parfaitement digne. Non, Seigneur, je ne suis pas digne d'une si précieuse faveur; mais je n'ignore pas que votre bonté est infinie. Je ne mérite pas de vous avoir pour hôte dans mon âme flétrie, et cependant je n'hésite pas à accepter cette grâce, parce que vous-même vous avez dit que vous trouviez vos délices à demeurer avec les enfants des hommes.
Venez donc, ô mon aimable Seigneur, et opérez en moi ce pourquoi vous y venez. Je suis un misérable, mais votre bonté ne vous laisse pas regarder ma misère. Venez donc dans mon âme pour la sanctifier; prenez possession de mon cœur, et rendez-le pur; entrez dans mon corps, gardez-le et ne me séparez jamais de votre amour. Consumez, ô bon Jésus, tout ce que vous voyez en moi de contraire à votre tendresse; embellissez mon âme, afin qu'elle ne devienne pas indigne de vous recevoir et d'être votre demeure. O Mère de mon Rédempteur, vous qui le reçûtes la première de toutes les créatures dans vos entrailles virginales , soyez émue pour un pauvre pécheur; priez pour moi, afin que je reçoive pieusement votre divin Fils, que je l'embrasse avec un parfait amour, et que mon âme devienne une de celles qui sont, selon son cœur, toujours prêtes à exécuter sa sainte volonté.
Action de grâces.
Majesté incompréhensible de mon Dieu, devant qui tremblent de respect les Séraphins les plus purs, je m'humilie devant vous et vous adore présent en moi sous les espèces du Sacrement. Je vous fais de mon cœur un trône sur lequel vous avez à régner en souverain absolu jusqu'à ma mort. Je vous adore de tout mon esprit, ô Jésus, et je vous reconnais seul digne de toutes les adorations, parce que seul vous êtes le Saint, seul le Seigneur et seul le Très-Haut par-dessus toute chose. J'adore votre àme divine, que jadis, du haut de la croix, vous confiâtes au Père éternel, et qui est maintenant étroitement unie à la mienne : Anima Christi, sanctifica me. Chef adorable du Christ, où résident tous les trésors de la sagesse du Père, qui fûtes, pour mon amour, frappé avec un roseau et couronné d'épines, purifiez maintenant les pensées de mon esprit, afin qu'elles ne soient dirigées que vers vous. Yeux très-saints de mon Jésus, qui d'un seul regard changeâtes les cœurs les plus durs, refrénez maintenant ma curiosité qui m'expose à tant de périls, et regardez en pitié les misères de mon âme pour la guérir de ses infirmités, afin qu'à l'avenir, en considérant la terre, elle en méprise les pompes, en contemplant le ciel, elle en désire la possession, et qu'en se fixant en vous, elle en copie les exemples. Oreilles divines de mon Jésus, toujours ouvertes pour écouter les supplications des malheureux, écoutez la prière du plus indigne des pécheurs j ne permettez pas qu'à l'avenir j'écoute les
discours de séduclion, de médisance, de vanité, et faites que mon ouïe ne serve qu'à écouter vous louanges pour les publier, mes défauts pour les corriger et vos conseils pour les suivre. Langue divine de mon Jésus, qui ordonnâtes aux vents de se taire, aux infirmes de guérir, aux morts de ressusciter et fûtes soudain obéie, commandez à mes passions de ne plus se révolter contre mon esprit; dites à ma chair de diminuer ses aiguillons, au monde de ne plus me fasciner par ses pompes, au démon de ne plus tenter l'entrée de mon âme. Pieds divins de mon Jésus, qui avez essuyé tant de fatigues pour chercher les pécheurs, réglez maintenant tous mes pas, afin que je ne dévie jamais de la voie de vos commandements. Mains très-saintes de mon Jésus, qui fûtes liées de chaînes et percées de clous pour mon amour, pressez -moi tendrement sur son auguste sein, afin que je ne m'en éloigne plus jamais. Corps très-saint de mon Jésus, flagellé par amour pour moi, crucifié, mort et enseveli, et maintenant assis glorieux à la droite du divin Père , sanctifiez, je vous prie, tous mes sentiments, afin qu'à l'avenir ils deviennent autant d'instruments utiles à votre gloire : Corpus Ghristi, salva me. Sang précieux de mon Jésus, enivrez-moi d'un amour qui me rende prêt à donner ma vie plutôt que de vous offenser véniellement : Sanguis Christi, inebria me. Eau trèssainte sortie du côté de mon Jésus, lavez, je vous prie, mon àme, même de ses plus petites imperfections, afin qu'elle recouvre une fois cette innocence que j'ai perdue tant de fois par mes péchés : Aqua laUru
Christi, munda me. 0 bon Jésus, qui êtes descendu du ciel pour me visiter en personne dans la sainte Eucharistie, exaucez miséricordieusementmes prières : 0 bone JesUj exaudi me. Cachez-moi, Seigneur, dans vos plaies, qui sont le lieu de mon refuge, afin qu'abrité par elles tous les jours de ma vie, je ne me sépare plus de vous à jamais; que je sois préservé des attaques de mon ennemi, et que, lorsque vous m'appellerez au moment de ma mort, je me trouve uni à vous, afin de passer ainsi, sans obstacle, de cette terre de misère au règne de tous les plaisirs, et vous louer et vous posséder avec les anges et les saints dans tous les siècles des siècles.
Oh! mon Sauveur que je viens de recevoir! ô divin amant de mon âme, qu'elles sont touchantes les pieuses inventions de votre tendresse pour vous faire aimer des âmes! Après vous être fait homme, vous n'avez pas été content de mourir pour moi, vous avez encore voulu nous laisser votre personne dans le saint Sacrement, pour société, pour aliment, pour gage du paradis ; et ce qui est plus, vous avez daigné visiter ce matin la pauvre demeure de mon âme. Dites, mon Dieu, que pouviez- vous inventer de plus pour vous faire aimer? O bonté infinie! quand donc commencerai-je à correspondre tout de bon à tant d'amour? Seigneur, je ne veux plus vivre que pour vous, ni aimer que vous seul. Et que me sert la vie, si je ne la consume à vous aimer et à vous plaire, tendre Rédempteur, qui avez consumé toute votre vie pour moi? Qui aimerai-je, si ce n'est vous, qui êtes la beaulé, la
générosité, l'amour, la bonté, la grâce infinies? Que mon âme ne vive que pour vous aimer ; qu'elle s'écoule en amour à votre seul souvenir, ô ami divin! et qu'au seul nom de la crèche , de la croix et du Sacrement, elle s'embrase toute du désir de faire de grandes choses pour vous , ô mon Jésus , qui avez tant fait et tant souffert pour moi.
Aspirations.