LB CERVEAU DE L^HOMMB
souffle. Alors le mot anima reprend sa signification première, littérale *.
Voilà longtemps que, dans une série de recherches du plus saisissant intérêt, des physiologistes comme Donders, SchifF, Alexandre Herzen *, Wundt et bien d'autres * ont apporté quelque lumière sur ce point.
Par leurs expériences sur réchauffement du cerveau pendant le fonctionnement intellectuel, ils ont montré que l'activité de Tesprit n'est qu'un des modes de la transformation des forces, et que la vibration nerveuse — qui peut dormir en nous sous forme de mémoire, ou s'échapper de nous sous forme d'actes, de mouvements, de parole écrite ou parlée — nous la recevons du monde extérieur où nos périphéries sensitives* recueillent ces vibra-
1. On sait qu'au sens primitif le mot anima signifie le souffle chaud d'un homme ou d'un animal qui respire. Un homme qui meurt perdant le souffle, les philosophes spiritualistes ont fini par identifier l'idée de vie, puis l'idée d'âme présidant à la vie avec l'idée de souffle et le mot ainsi détourné par figure de rhétorique de sa signification première est devenu métaphysique. Dans son délicieux Jardin d^Epicure, M. Anatole France a consacré de bien spirituelles et bien profondes pages à la formation du langage métaphysique (voir p. 245 et suiv., dialogue d'Ariste et de Polyphile).
2. Alexandre Herzen, Le cerceau et ractiuité cérébrale y J..B. Bailliëre, édit., 1887.
3. Voir Ribot, La psychologie allemande contemporaine ^ chap. VIII. F. Alcan, édit.
4. Voir J. Chéron, Lois de Vhypodermie^ chap. xi (Société d'éditions scientifiques), et M. de Fleury, Introduction à la Médecine de VEsprit, chap. iv et v»
16 I«'JLMB DU GBIMUîEL
tiens diverses que aous «yoqs nommées chaleur, lumière, son, contact, goût et saveur. Les forces da inonde ambiant sont les mères de notre force, et, comme le reste des choses, notre yie intellectuelle n'est que physique et que chimie.
Entre les mains da même groupe de savants, rétude expérimentale de la durée des actes psychiques 4L doQoé des résultats plus curieux peut-être encore. Elle a montré, sans laisser subsister le doute, que, oontrairement à ce que doit attendre un métaphysicien spiritsaliste, un acte cérébral met d'autant plus de temps à s'accomplir que l'âme, que la haute intelligence y participe davantage.
Voici, par exemple, une des expériences les plus simples de Donders :
Un aide de son laboratoire, dont les yeux sont bandés pour que sa vue ne l'avertisse pas, va recevoir un choc électrique au pied droit : sitôt que son cerveau percevra cette sensaUoen, sa main droite exécutera un geste convenu. Un appareil chronographique enregistre le moment du choc, puis le moment du geste. L'intervalle qui les sépare est, constamment, de 3/10 de seconde. Mais compliquez un peu Texpêrlence. Faites que le sujet ignore si le choc rattniulra à droite ou bien ji gauche ; priez-le seulement d'exécuter le geste convenu avec la main correspondante au côté qui sera frappé. Par une technique impeccable, mettez-vous à l'abri d'une cause d'erreur, et, pour plus de sécurilà, faites
LB CERVKâU DE l'HOMMB 1$
vingt fois l'essai : le temps -qui s'écoulera entre la percussion électriqae du pied et le signal de la maÎQ sera d'au oioîas 4/10 de seconde.
Toutes choses ëgaks d'ailleurs, à quoi peut correspondre ce surcroît de 1/iû de seconde, siaon au temps employé pour ie jugement, pour la distinction, bien rudimeataire pourtant, du droit d'avec le gauche?... A l'aller et au retour, même trajet de la vibration aerreuse, de l'orteil au cerveau, puis du cerveau au doigt indicateur : la différence porte donc sur ie trajet dans le cerveau. C'est un retard psychique, et ce retard sera toujours d'autant plus long que l'entrée en jeu de l'intellect sera plus formelle et l'acte mental plus compliqué.
Mille expériences, diverses à l'infini, montrent la iftème chose et aboutissent à cette conclusion nécessaire a que le substratum de notre âme est quelque chose d'étendu et de composé » — le substratum de l'ime, c'est-à-dire tout ce par quoi elle se manifeste à nous, tout ce que nous en pouvons scientifiquement connaître. Le reste est du domaine de la seule théologie ^.
Comment concilier cet ensemble de faits avec
1. Il n'est pas sans intérêt de faire Toir combien la conception scientifique mo^nie d« l*Gsprît «e Tapprocbe des tendances constantes de la foi catholique, toute en incarna* tions, transsubstantiations, et présences réelles. L'Ange de PEcole identifie presque complètement l'ôme à son substratum physique; pour les thomistes, l'âme est présente dans le ccryeau à peu près comme le corps de Dieu dans Thostie consacrée.
rhypothèse d'un principe immatériel extérieur et supérieur à Tencéphale, d'une âme libre de vouloir, et dégagée de toute entrave anatomique, matérielle ? Cette âme-là penserait sans le moindre délai, dans l'absolu immédiat, et sa fonction ne s'inscrirait pas dans le temps. Grâce aux notions d'anatomie fine et précise que nous possédons maintenant, nous suivons des yeux le chemin parcouru par une vibration nerveuse dans les territoires divers du cerveau. Nous la voyons, ou bien se réfléchir immédiatement, et courir dans un muscle pour devenir un acte, ou bien perdre du temps à éveiller tout autour d'elle des images plus anciennes, qui la reconnaissent, la classent à son rang, établissent des comparaisons d'où le jugement sortira.
On ne manque point de reprocher aux biologistes de ne pas croire à l'âme parce qu'elle échappe à leur scalpel. Cette vieille querelle n'a vraiment plus de raison d'être. En vérité, depuis les méthodes de préparations microscopiques de C. Golgi et de Ramon y Cajal, l'âme est là, sous notre scalpel, et les pages qu'on vient de lire ne sont qu'une topographie, qu'une géographie, qu'une anatomie de l'esprit, des fonctions supérieures de la pensée humaine, des facultés de l'Ame,