CHAPITRE II
Définition actuelle des facultés de l'âme. — La Personnalité* — Les maladies de la Personnalité. Azam, M. Ribot, M. Pierre Janet et le rétrécissement du champ de la conscience; recherches sur les hystériques. — Modifications de la Personnalité chez les malades neurasthéniques; hiérarchie des émotions.
Ces facultés, qu'on envisageait autrefois comme des entités distinctes, Intelligence, Volonté, Mémoire, nous sommes bien contraints de ne les considérer aujourd'hui que comme des modes divers du fonctionnement cérébral.
La Mémoire, nous Tavons vu, est l'élément fondamental, essentiel. Nous appelons ainsi celte propriété que possède la cellule de Técorce grise de garder à l'état de sommeil les images visuelles, auditives, gustatives, tactiles, olfactives, etc., résidus ^
1. Il faut se garder de prendre le mot résidu dans son sens littéral. Dans la cellule neryeuse, la mémoire n'est pas
de nos sensations passées, et de les faire s'éveiller, ressusciter sur place, sous l'influence d'une excitation. C'est là, il importe de ne pas l'ignorer, une propriété très générale de la matière organisée, et l'homme est loin d'en avoir seul le privilège. Yi^ amphioxus lanceolatus^ qui n'a pas de cerveau, a cependant une mémoire et possède une vie psychique. Certaines lames d'acier, ayant une fois pris l'empreinte ' d'un doigt, par exemple, peuvent la reproduire, après disparition, sous la stimulation de la lumière vive.
Chez l'homme, ce n'est pas, comme on pense, une propriété particulière à tel point de l'écorce : la mémoire est partout où une fibre nerveuse sensitîve aboutit à une grande cellule de la substance grise. Nous avons autant de mémoires que de territoires distincts, que de localisations cérébrales : nous possédons une mémoire des sons en général^ et en particulier une mémoire des mots, du langage parlé, qui ne va pas sans différer de la mémoire du langage chanté ^; sommes-nous polyglottes» chaque langue que nous parlons a sa localisation et sa mémoire propre; notre mémoire visuelle se complique d'une mémoire spéciale pour le langage écrite
proprement nn dép6t qui s'épuise à mesure qu'on y a recours ; bien an e0ntrai:e, plus va Bowenir est fré4|«ciQmeat éyoï^pté, plus il se montre docile et prompt à renaître.
1. Une lésion anatomique très partielle peut abolir la faculté de comprendre le lang^age parlé, tout en laissant intacte la faeuhé d'entendre le langage ebanté.
nous possédons une méiDoire pour Todoraf, pour le goût, pour le tact, etc., etc.
Ainsi comprise, la Mémoire ya nous donner la clef de toute la vie inlellectuelle.
Pour Fétode qui nous occupe, il importe surtout d'aboutir à une conception nette de ce que signifient — au moment actuel de la connaissance humaine — les mots Intelligence, Conscience, Personnalité, Jugement, Volonté. I) nous est, à présent, facile d'y atteindre.
Partout éparse dans notre éeoree cérébrale, l'Intelligenee est proprement la nombreuse coalition des images apportées au cerveau par les nerfs senftitifs et conservées en lui par cette propriété de la cellule cérébrale qu'on nomme la Mémoire; c'est la possibilité, pour ces images, de s'associer, de se comparer, de s'ajouter, de se systématiser, et de devenir ainsi des idées, qui sont à nos images ce que l'algèbre est à l'arithmétique. Son fonctionnement est assuré grâce aux innombrables fibres collatérales qui unissent entre eux — par contiguïté intermittente — les neurones sensitifs et les neurones moteurs, et surtout par ces neurones d^association qui courent en tous sens d'un point à l'autre de l'écorce et font s'unir fonctionnellement les territoires en apparence les plus distants ^ On dit
1. C*e8t seuleobcnfi Ters l'âge de trois an*, tm mement où le eerveaa de l'enfanL commence à synthétiser ses images et à ébaucher set premiëret idées» cpe se déyeloppe ce réseau.
d*un homme qu'il est intelligent quand il est prompt à faire sienne une notion nouvelle et à Tassiniilery quand il associe vivement les images et les idées, quand il excelle à révéler les liens cachés entre des choses qu'on estimait jusque-là dissemblables. Le génie n'est rien d'autre que ce don de rapprocher des choses qui semblaient lointaines, de jeter des ponts sur des abîmes, ou de lier d'harmonieuses gerbes. La condition nécessaire à une belle intelligence, c'est un haut degré de vitalité, une nutrition vigoureuse de l'organe cérébral, afin que l'onde sensitive en pénétrant dans le cerveau trouve les tentacules érigés, et que la propagation se fasse sans entraves. C'est ainsi que la stimulation légère du cerveau par la caféine, par les préparations de kola, par l'électricité statique, par la douche, par les injections hypodermiques de sérum artificiel, facilitent indiscutablement le travail de l'esprit, et peuvent redonner à un neurasthénique abêti, déprimé, toute sa lucidité intellectuelle, toute son aisance à s'exprimer. Chez un enfant arriéré, d'intelligence lourde et lente, on peut par emploi méthodique de ces stimulants — je veux parler surtout des injections de sérum — aider puissamment au développement de la pensée, en accélérer singulièrement le progrès.
ou plus exactement ce feutrage qui constituent dans Técorce grise les neurones d'association décrits en même temps par Flechsig en Allemagne et par Pitres en France.
Voilà le sens du mot Intelligence. On dit qu'il y a Conscience, toutes les fois qu'une sensation neuve est reconnue, comprise, adoptée par Tensemble des sensations anciennes dont la Mémoire a gardé le dépôt, et quand cette nouvelle venue s'ajoute à tout ce qui constituait précédemment notre Personnalité. On qualifie un acte d'inconscient — mieux vaut dire subconscient, car rien de ce qui se passe dans notre organisme ne disparait sans laisser quelque trace — quand l'excitation venue du monde extérieur, directement et pleinement s'est métamorphosée en acte, quand la vibration nerveuse sensitive a traversé Técorce pour en repartir aussitôt, se jeter dans un muscle et devenir un mouvement, pendant que tout le reste del'écorce sommeillait ^ C'est une concentration d'énergie sur un seul point, sur un seul groupe de cellules, excessivement lumineux et vivant, tandis que les autres parties de l'encéphale dorment dans la nuit. Aussi la caractéristique d'un acte inconscient est-elle habituellement d'atteindre au paroxysme, — l'attaque d'épilepsie, ou l'accès de fureur maniaque en sont des types accomplis, —
1. Il d t facile de se faire une idée anatomique d'un réflexe brutal, d'un acte automatique, impulsif et inconscient, eu se reportant à notre fig. 3, et en se représentant le tube nerveux sensitif en contact étroit par ses arborisations terminales avec le panache de tête de la cellule nerveuse, tandis que les collatérales sont rétractées et laissent un intervalle entre elles et les neurones voisins. L'onde nerveuse ne peut ainsi se diffuser, et la vibration sensitive s'écoule toute en mouvement.
MAURICE DB FLsuRY. — L àmo du Criminel. 2
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tandis qu'un haut degré de conseîeBee s'accompagne, on peut dire toujours, d'une iBodération, d'une sagesse, d*unc diÛusion d'énergie qui confine souvent à l'inaction, au dilettantisme, à l'impuissance à se déterminer. Le philosophe est peu actif» Timpulsit est peu conscient ; voilà des notions banales à force d'être ressassées, mais qu'il faut avoir bien présentes en face du problème de la responsabilité humaine.
Si maintenant nous nous demandons ce qu'est, en psychologie moderne, un Jugement, une décision prise dans notre for intérieur, comme il nous est aisé d'en voir le mécanisme fonctionner littéralement sous nos yeux !
C'est d'abord une sensation, qui nous met l'esprit en éveil, et attire notre attention sur tel ordre de faits. Cette sensation s'accompagne invariablement, nous l'avons déjà vu, d'une tendance à l'acte : un coup reçu nous donne envie de rendre un coup pareil ; mais si, par ces voies collatérales auxquelles il nous faut sans cesse revenir, la sensation a éveillé l'intelligence, l'ensemble des notions antérieurement accumulées, les inconvénients de cet acte nous apparaîtront, en même temps que ses avantages. Avec la rapidité de la pensée — rapidité qu'on mesure pourtant, nous l'avons dit plus haut — les raisons pour et les raisons contre entreront en lutte sur le théâtre intérieur de notre conscience. Là comme ailleurs, au plus fort sera la victoire. Une fois commencée la délibération, une fois faite la
mise «n purallèle de l'impulsion récente et des images mentales précédemment acquises par Tédn*catîon, la résultante se dégage d'elle-même. Une fois pour totttes, envisageons nos sensations, pré* sentes ou passées, oamme des énergies voulant un accomplissement, et comme des énergies concurrenteS) jouant à npiï sera vainqueur : la plus vivace terrasse les autres et commande Tacte final. C'est ce * que rhomme, dans son orgueil, appelle prendre une décision. En réalité, le poing rendra le coup ou la main restera inerte, selon que le besoin d'imiter ^ et de restituer au inonde extérieur ce qui en est venu, l'emportera ou non sur la crainte de nouveaux coups plus violents, ou sur telle autre image modératrice. Bt ce n'est là qu'un épisode de plus de la lutte pour l'existence, dont les lois régissent le Monde psychique comme le reste de Tunivers.
Mais s'il en est ainsi, si le jugement ou la décision Active issus d'une délibération résultent uniquement
1. C*08t bien là, Ml «ffêt, 1« pbé&ôcaènê naturel par «xcellence, l'imitation, la restitution par les centres neryeux de ce qu'ils ont reçu, en d'autres termes le réflexe, le mouvemeni, eonséqneiioe, prompte on tardive, de la sensation. Le besoin d'imiter est le fond même de la nature bumaine : nous apprenons à marcher, à parler, nous éprouvons le besoin de nous venger parce <^ue les sensations Tenues du dehors sont des forces rentrées en nous et qui cherchent à en ressortir pour retourner au monde extérieur (voir Médecine de PEsprit, chap* v* Lm éOumm de la force humaine).
d'une lutte, d'une course entre des motifs, entre des idées-forces, entre des représentations mentales dont la plus vigoureuse, dont la plus prompte gagne le prix, il s'ensuit nécessairement que le cerveau n'est qu'un théâtre où évoluent des phénomènes. Il ne prend point part active au drame qui se joue en lui : il n'en est que le lieu, plus ou moins favorable selon qu'il est lui-même en santé ou en maladie. Et c'est ici le nœud même de la question qui nous occupe.
Dès lors que signifie ce mot a Je veux », si souvent employé, et par tant de générations d'intelligences dans le sens exact que voici : « Ma Personne, une et indépendante, fait librement son choix entre les motifs différents dont ma conscience est emplie »?...
La psychologie physiologique ne laisse debout aucune des parties de cette vieille proposition.
Et d'abord, la Personnalité n'est pas une ni indépendante. Voyons comment elle se constitue.
Nous naissons avec des tendances, héritage de notre race, avec certaines qualités ou certaines tares, en même temps physiques et psychiques, que nous tenons de la sagesse, de la santé, des maladies ou des fatigues de nos pères. Mais il demeure bien entendu qu'aucune image mentale formelle n'est en nous autrement que par sensation. Il n'y a pas de notions, d'idées innées, pas même ce chimérique sens intime du bien et du mal dont on
a tant joué, et qui n'est, en vérité, qa'un résultat de Texpérience, qu'un apport de l'éducation. En venant au monde, nous n'apportons rien qu'une vague vocation héréditaire pour l'heureux équilibre ou pour les fâcheux paroxysmes. Mais l'enfant, comme le sauvage ', est, de sa nature, impulsif, uniquement soucieux de satisfaire des appétits, sans gêne, et volontiers rageur pour quiconque agit à rencontre de ses plus futiles désirs. C'est la vie sociale, qui seule apprend aux hommes le précepte universel : a Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on fasse à toi-même ou aux tiens d, fondement du devoir vis-à-vis du prochain. C'est la vie de famille, c'est l'instinctive préoccupation de la conservation de la race, qui enseigne à l'enfant les devoirs envers soi. Mais quoi, dans tout cela, de préétabli, de divin ? Rien n'est jamais entré dans le cerveau d'un homme, autrement que par le chemin des nerfs de sensibilité spéciale (nerfs de la vue, de l'ouïe, du goût, de l'olfaction, du toucher, nerfs du sens mus-
1. Il ne faut point entendre ici par le mot « sauyages » toutes les peuplades éloignées de nos climats et de nos mœurs européennes. Beaucoup d'entre elles se sont fait une manière de civilisation, et ont organisé une yie sociale parfois douce et non sans dignité. J'entends par sauvage l'homme grandi dans la solitude sans ce frottement avec les semblables qui émousse les angles et polit le caractère. Cet étre-là ne sait rien de la notion du bien et du mal, et il ne connaît le remords, le regret, la tristesse que quand il est yaincu par quelque fauve qui lui ravit sa proie, ou quand •es forces l'ont trahi.
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cuiaîirc) Hc., etc.)% Stéparéie ses pënîphéries scasî* tives, le cerveau dort et ne kit même pas de rêves*
Notre persomne est donc à peu près nmlie quand nous venons au monde. Mais, de ce moment-là ya.9^ qu'à rheure de notre ««rt, elle ne cesse de se grandir de sensations nouvelles; chaque centième de seconde en apporte son eonttagent, ajoute à la masse et nous modifie d'autant. Notre Personnalité n'est pas autre chose que le total ém^rnie de nos sensations passées, sans oesee tenu en éveil par des sensations nouvelles^ plus an certaîm degré de ton»* cité nerveuse, d'activité vitale qui nouB £ait vigou* reux ou faibles d'esprit* Nous sommes tout notns passé d'états de conscience, passé que vivifie, modifie et rajeunit sans cesse l'état de conscience actueL
On dit que nous avons le sentiment intime de l'unité de notre personne^ et de la continuité d'un Moi qui demeure, en dépit de ces perpétueki apfMnts* C'est une illusion qui noue vient simplement de cette tenue d'ensemble*, de eette ressemblance â nous-même que nous donnent nos habitudes. La plupart des actes de notre vie, nous les accomplis- «ons par accoutumance, selon la loi du moindre effort, les actes une fois commis exigeant moins d'attention, s 'accomplissant avec moins de fatigue que les actes ncuveaux. Ce n'tîst pohit là le fait d'une âme libre, mais simplement un acte d'automa>tisme, de mécanique céfëbttile. Une expérience mémorable de M. François Franck a montré que
Ul PfiRSONNfi HUHULNfi 31
c'est là «BC propriété fondamentale des éléments nerveux^ et des plus Iraniikles wa moins autant que tées plus »obles« Plus encore que nos réflexes supérieurs, «os rédeares inconscients ont une tendance naturelle À se reproduire d'eux^m^éines» C'est là la dé de cet éternel besoin de recommencer qui est au fond de no«s ; et ce besoin de recommencer^ cette •accoutumance) ces habitudes, c'est ce q«i nou6 maintient dans une direction morale babituelle, c'est ce qui b0«s fait agir conformément à notre caractère) lequel se constitue de nos tendances béréditaireS) des images mises en nous par la y^ie quotidienne) et des habitudes, bonnes ou fâcheuses, auxquelles notre cerveau s'est asservi*
Mais comare tout cela est loin des doctrines et des théories orthodoxes! Pour elles, le mot «c Je d ne saurait représenter qu'une unité irréductible et non un agrégat. T<out récemment, un philfosophe spi^ ritualiste, M. l'abbé C. Piat^ professeur à l'institait eatholiqve de Paris, p«biiait an ouvrage où il tâchait de démcntrer q«e « chacun de nous sent en lui-même une spontanéité qui raisonne, calcule et pré<^ voit, qui échappe aux conditâotis du temps et voit tout sous la forme d'éternité » ^ JiCais tout son livre se borne à affirmer, non sans éloquence,, l'existence de ce prétendu selitimeat, évidemment iiitile à sa doctrine, mais bien certainement contraire à la réalité des faits.