Assassiné en
çais», et de Pékin, la légation écrit aux missionnaires, en leur recommandant la prudence... pour se laisser massacrer? Peut-être.
Enfin, sur des représentations du ministre de France, le Tsung-li-yamen l’avise de l’envoi de nouveaux ordres au vice-roi de Tcheng-tou (capitale du Setchuen) pour régler l’affaire ; et un mandarin bien disposé avoue à monseigneur Biet qu’il craint de perdre sa place s’il rend justice aux missionnaires, qu’il a reçu l’ordre secret de faire son possible pour les amener à consentir à ne plus retourner à Batang, moyennant une indemnité.
Ordre public de rendre justice, ordre secret de ne rien faire, voilà toute la politique chinoise. Si la légation insiste, on lui répond que les vice-rois sont bien loin, bien indépendants, qu’ils n’obéissent pas, etc. En réalité, Tsung-li-yamen et vice-roi s’entendent comme compères en foire ; à Pékin, on dit blanc, à Tcheng-tou, noir, et la farce est jouée... et acceptée de nos représentants : plaintes des missionnaires à la légation de France, réclamations de celle-ci au Tsung-li-yamen, promesses de ce tribunal, recommandation de patience faite par la légation aux missionnaires, quatre actes, toujours les mêmes, revenant dans le même ordre et formant une comédie qui, en raison de la lenteur des communications en Chine et du peu de zèle de plusieurs acteurs, dure chaque fois au moins six mois. Voilà trois ans maintenant que celle-ci est jouée et rejouée pour les affaires de Batang, trente ans pour
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celles de Bonga, sans qu’aucune satisfaction soit donnée. Et, pourtant, ce n’est pas une faveur, c’est un droit que réclament les missionnaires, un droit strict, formellement établi par traité, reconnu sur des passeports délivrés à Pékin, signés et contresignés par le Tsung-li-yamen et la légation de France.
Ce droit, ils le revendiquent, non comme prêtres, mais comme Français ; ce n’est pas, d’ailleurs, parce qu’ils apportent une religion nouvelle qu’ils sont en butte aux mauvais procédés des Chinois, mais bien parce qu’ils sont étrangers et surtout Français. Et je donne, comme preuve de cette affirmation, la manière dont sont traités, dans l’intérieur de la Chine, les voyageurs civils, commerçants ou explorateurs : nousmêmes en avons fait une expérience. Je n’ai pas à raconter ici comment, ayant reçu un laissez-passer et même une escorte du gouverneur d’une province, nous avons trouvé un ordre d’arrestation formel, signé du même gouverneur et envoyé en avant. Il serait trop long de dire les circonstances à la suite desquelles, plus loin, un mandarin a convié les soldats, à son de tam-tam, pour nous jeter hors de la ville comme des chiens (c’est l’expression), « parce que, disait-il, nous voulions voler son trésor ». (A trois!) J’ajouterai que, depuis notre passage, le mandarin a reçu de l’avancement; le lecteur que ces questions intéressent en trouvera le détail dans le récit de mon compagnon, M. Bonvalot ; si l’on répond que nous avions une manière à part de voyager, que nous n’avions pas de passeport, je citerai le cas de M. Dutreuil
de Rhins; officier, chargé d’une mission du gouvernement, il n’a pu obtenir de passeport pour le Thibet. A Kashgar, le mandarin l’a insulté, nous écrit-on, en refusant de le recevoir, à moins que le fait de ne pas recevoir quelqu’un soit considéré comme une politesse : on a des coutumes si bizarres en Chine ! Et les dernières nouvelles nous apprennent qu’il est forcé de passer l’hiver à Khotan parce qu’on ne veut pas le laisser aller plus au sud. Un autre compatriote, M. Martin, qui vient de traverser la Chine et est arrivé au Turkestan russe, pourra dire le mauvais vouloir qu’il a trouvé partout chez les mandarins, les persécutions dont il a été menacé, les dangers qu’il a courus sans cesse et auxquels il n’a échappé que par miracle.
Les Français ne sont pas les seuls étrangers qui soient ainsi victimes de la perfidie chinoise ; n’avons-nous pas vu entre les mains des Thibétains de Lhaça un ordre formel, venu de Pékin, d'arrêter le russe Pietzoff ; celui-ci avait pourtant reçu de Pékin un passeport en règle pour Lhaça. Il est vrai que les Anglais se chargent d’éveiller la défiance du gouvernement chinois contre les expéditions scientifiques de la Russie. J’aurais de nombreux autres exemples à donner de simples voyageurs, trompés, insultés, maltraités, parfois même massacrés dans l’intérieur de la Chine ; il me semble donc inexact de dire, comme font certains auteurs, que « les missionnaires civils des intérêts terrestres n’insistent pas et sont comme des coqs en plâtre (sic) en Chine » (c’est une phrase que je relève au hasard
dans un article contre les missionnaires), à moins que, par le mot Chine , on n’ait voulu désigner que les grands ports de la côte, c’est-à-dire la partie quasi civilisée, la partie la moins chinoise de la Chine : Hong- Kong ou Shanghaï.
Religieux et civils, les étrangers sont aussi mal traités en Chine ; les missionnaires sont les premiers frappés parce qu’ils sont les moins soutenus par leurs gouvernements. Leur caractère religieux même est une raison, aux yeux des représentants de leur pays, pour ne pas les défendre ; en réalité, ce n’est qu’un prétexte. Aucun voyageur, quelque caractère qu’il ait, qu’il soit envoyé par le pape, par un établissement scientifique ou par une maison de commerce, ne pourra recevoir un appui réel d’une légation qui n’a, pour ainsi dire, presque aucune autorité auprès du Tsung-li-yamen ; l’envoyé du gouvernement ne sera pas mieux traité que celui du pape, on lui aura fait beaucoup de promesses et, lorsqu’il arrivera, il trouvera porte close et des insultes comme réponse, il reviendra alors sur ses pas, ayant échoué.
Les missionnaires ont des raisons particulières de passer outre ; aussi, malgré le manque d’appui effectif de la part de la légation française, la mauvaise volonté des Chinois et la haine des lamas, nos compatriotes continuent leur œuvre civilisatrice à la frontière du Thibet avec un courage et une ténacité que rien ne peut abattre. Le caractère même de leur entreprise leur a gagné la confiance et l’amitié des peu-
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plades sauvages qui habitent les hautes vallées de la Salouen, du Mékong, du Yang-tsé. Nos missionnaires sont avant tout colonisateurs ; où ils séjournent, ils cherchent à augmenter le bien-être matériel des peuples avec lesquels ils se mettent en rapport ; ils savent que, chez les gens primitifs, c’est en faisant du bien aux corps qu’on gagne les âmes.
Lorsqu’ils s’établissent dans une localité, les Pères commencent par former une pharmacie, si petite qu’elle soit ; ils distribuent des remèdes aux alentours, visitent les malades, fréquemment abandonnés des leurs, les consolent, opèrent parfois des guérisons qui, pour être simples chez nous, n’en paraissent pas moins merveilleuses au centre de la Chine.
Le premier et le plus grand des bienfaits introduits par nos compatriotes dans ces contrées est la vaccine. La petite vérole est le fléau dévastateur par excellence au Thibet ; on le redoute à bon droit plus que tout autre et on le traite comme le pire ennemi. Devant lui se rompt tout lien d’amitié ou de parenté ; la pitié même fait place à la cruauté que guide la terreur. Lorsque la maladie se déclare dans une famille, les membres atteints sont jetés à la porte, les parents de la victime sont repoussés des voisins, et s’ils veulent passer outre, attaqués à coups de pierres ou de lances comme des bêtes sauvages ; il ne leur reste ordinairement qu’à crever de faim ou de misère. A ce mal terrible, point de remède. Des médecins chinois ont prétendu guérir le mal en insufflant dans la gorge des malades de la poussière faite de croûtes prises sur un cadavre ; sou-
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mis à ce traitement, plus des trois quarts meurent. Arrivent les missionnaires, ils inoculent à l’européenne du virus pris sur un enfant sain ; leur procédé réussit presque infailliblement, et c’est par milliers que des individus, étonnés de la science des Français, viennent camper autour de leurs établissements pour être préservés du fléau. Les prêtres oublient alors les persécutions auxquelles ils ont été en butte de la part des uns et celles que leur réservent les autres, ils ne savent s’ils ont affaire à des païens ou à des convertis, à des civils ou à des lamas, ils n’escomptent pas l’avenir, ils ne fixent pas de prix, ne demandent pas de conditions : ils voient devant eux des créatures humaines qu’ils peuvent secourir, et ils distribuent leurs bienfaits indistinctement aux uns et aux autres.
Non contents de guérir ou de préserver les populations du fléau épidémique, ils s’attaquent à certaines maladies mortelles et les chassent de la contrée ; c’est ainsi que la cognée à la main, ils repoussent dans ses derniers retranchements la fièvre, la dangereuse fièvre des bois ; nous avons vu plus haut l’assainissement de la vallée de Bonga. A cette œuvre si utile ici de déboisement, ils convient les pauvres ; ils leurs fournissent ainsi du travail et, la récolte faite, leur font prendre part au bénéfice : après la peine, ils les paient en nature. De cette manière, il se crée peu à peu, sous l’habile direction des Pères, une organisation bienfaisante et civilisatrice rappelant, par beaucoup de traits, celle des couvents au moyen âge.
A côté des semences indigènes, des graines d’Europe
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sont mises en culture, nos légumes viennent à merveille, des conserves ont été faites ; déjà on a pu obtenir du vin, du raisin plus sucré qu’au centre du Setchuen, trop humide ; nos fruitiers prospèrent : certains, déjà connus dans le pays, avaient été détruits par les indigènes. Les impôts en nature qu’exigeait le régime onéreux des lamas ou des mandarins étaient excessifs. Dès que les fruits étaient noués, les habitants devaient passer des nuits entières à entretenir de grands feux au pied des arbres pour les empêcher de geler ; malgré ces précautions, il fallait souvent payer en argent la différence entre la récolte et l’impôt. Tout autre a été la condition de l’indigène dans les établissements agricoles que les Pères ont créés et dont ils ont été chassés par les autorités jalouses. Et pourtant nul ne respecte plus les pouvoirs locaux que les missionnaires ; ils se tiennent en dehors des questions politiques, ont soin de ne pas prendre part aux dissensions qui éclatent entre petits chefs, osant à peine servir d’arbitre lorsque les deux partis le sollicitent; ils se contentent, quand un combat a eu lieu, de racheter le plus d’esclaves que leurs faibles ressources leur permettent pour les rendre à la liberté.
On a vu un missionnaire, le Père Goutelle, parvenir à racheter un convoi de cent esclaves, en le suivant pendant quinze jours, étape par étape, un sac de sel du Yunnan sur le dos 1 .
i . Le sel est rare dans cette contrée, et chaque jour le chef du convoi échangeait avec le Père la vie d’un ou de plusieurs hommes contre une poignée de sel.
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Remèdes de toute espèce, vaccine, assainissement de vallées, défrichement, introduction de plantes utiles, travail pour tous, régime libéral dans leurs propriétés, rachat d’esclaves, tels sont en quelques mots les principaux bienfaits matériels dont les missionnaires français ont doté le pays où ils se sont établis. Guidés par la foi religieuse, ils cherchent à améliorer la condition des peuplades au milieu desquelles ils vivent ; mais, bien que loin et abandonnés de la patrie, ils n’ont jamais oublié qu’avant tout ils sont Français.
La connaissance qu’ils ont donnée, l’admiration qu’ils ont laissée du nom de Français, qui, traduit en thibétain, prend le sens de « brave », le soin qu’ils ont mis de placer leurs sta lions à quatre ou cinq jours de distance les unes des autres, du nord au sud, reliées au Yunnan, afin de faciliter une route au commerce français vers le district minier et le cœur même de la Chine, seraient autant de titres suffisants à la reconnaissance et à l’appui effectif de la mère-patrie. Mais il y a plus : chez nos missionnaires, à côté de l’apôtre, à côté du colonisateur, on trouve le savant. C’est aux travaux des Pères Hue, Armand David, Renou, Desgodins, Riet, Gourdin, Delavaye, et de tant d’autres modestes savants dont les noms à peine connus mériteraient d’être écrits au Panthéon des hommes célèbres, que la France instruite doit de marcher de pair avec l’Angleterre et la Russie pour l’exploration de l’Asie centrale : histoire, géographie, histoire naturelle, linguistique, ethnographie, les missionnaires ont fourni
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à toutes les branches des documents recueillis avec un zèle infatigable, une ténacité que rien n’a démentie, au prix d’efforts inouïs. Quelques-uns ont succombé à la tâche, d’autres les suivront ; les morts seront sans cesse remplacés, parce que, sur ce champ de bataille héroïque, deux sentiments soutiennent les combattants, la foi en Dieu et l’amour de la patrie.
UNE EXCURSION EN INDO-CHINE
DE HANOI A BANGKOK
A la fin de notre long voyage à travers l’empire chinois, nous avons eu, M. Bonvalot et moi, la chance de déboucher au Tonkin ; après la traversée du Thibet, peu peuplé, du Setchuen occidental bien misérable, du Yunnan montueux et aride, le delta du Song-Koï nous a semblé un pays enchanté, un nouvel Eden ; n’étions-nous pas l’objet d’un mirage? Avions- nous bien le droit de juger avec nos précédents souvenirs comme point de comparaison? Et la richesse de la colonie française ne nous a-t-elle apparu qu’en raison de la pauvreté des régions déjà parcourues? Autant de questions qu’il m’importe de résoudre.
De prime abord admirateur du Tonkin, j’y retournerai pour avoir le droit d’en parler ; il me faut en effet mieux le connaître que par le séjour d’un mois ; mes impressions doivent s’appuyer sur autre chose que des renseignements vagues, sur des faits et des
UNE EXCURSION EN INDO-CHINE
chiffres ; une sorte d’enquête est à faire ; c’en est le résultat que je veux vous soumettre ici.
Ma conférence se divisera naturellement en trois parties : dans la première, je vous dirai mon séjour dans le bas Tonkin ; j’essayerai de vous faire en quelques traits un tableau de ce qui a déjà été créé, vous verrez facilement à côté ce qui reste à faire et c’est beaucoup.
La seconde nous conduira dans le haut pays ; ici, trois directions nous sont indiquées par le cours des eaux : à l’est, la voie de la rivière Glaire ; de ce coté, la pacification est loin d’être achevée ; les travaux de chemin de fer ne sont guère avancés, et, d’ailleurs, les rapports de notre consul de Lang-Tchéou, de l’agent anglais de Pakoï, des employés des douanes chinoises, nous donnent des chiffres précis, qui nous permettent d’estimer, dans l’état actuel de la question, le commerce possible du Tonkin avec le Quang-Si et le Quang-Toung.
Au nord, le fleuve Rouge, l’artère principale du Tonkin, qui coule du Yunnan droit comme un I jusqu’à Hanoï. Nous avons eu la chance de le descendre dans mon précédent voyage.
Reste, à l’ouest, la rivière Noire, encore peu connue du public, malgré les nombreuses traversées de la mission Pavie; c’est elle que nous allons remonter. A côté des renseignements commerciaux que nous pourrons y glaner, nous trouverons d’autres avantages ; les races qui peuplent ses bords, sa formation, sa faune, sa flore sont à peine étudiées ; il y aura matière à nombreuses collections.
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Enfin, la montée du Song-Bo nous mènera auprès du Laos.
Dans la troisième et dernière partie de ma conférence, je me propose de vous dire deux mots de cette région encore mal définie et dont le nom semble pourtant devoir revenir souvent dans l’histoire de l’Indo- Chine moderne. Un syndicat français cherche à mettre cette contrée en exploitation ; des rivaux nous y disputent un terrain occupé par un ancien tiers, et la poudre jetée aux yeux du public n’a souvent pour but que de lui cacher des convoitises plus grandes.
On peut dire du Laos, en étendant son nom à la région que traverse le Mékong, de la frontière du Cambodge à celle de Chine, qu’il est actuellement la clef de la question d’Extrême-Orient ; c’est derrière le masque du Laos que les Anglais cherchent à nous couper les voies de pénétration en Chine et à nous devancer sur le grand marché du Céleste-Empire... (et ils marchent à grands pas). La question est brûlante, complexe, difficile à résoudre diplomatiquement dans un pays où chacun peut, avec justesse, invoquer des droits ; passionnante pour nous, car d’elle, peut-être, dépend l’avenir de notre empire colonial en Indo-Chine.
En quelques mots, messieurs, j’ai essayé de vous indiquer le but que j’ai poursuivi en retournant au Tonkin. Je n’ai plus qu’à aborder le récit même de l’excursion, en sacrifiant souvent, pour plus de brièveté, les détails de la route au désir de vous exposer quelques-uns des résultats généraux qu’il me semble avoir constaté.